Un festival d’Art pour les enfants

Nina Lim-Yuson

Translated by Alain Savary

p. 27-31

References

Bibliographical reference

Nina Lim-Yuson, « Un festival d’Art pour les enfants », Revue Quart Monde, 242 | 2017/2, 27-31.

Electronic reference

Nina Lim-Yuson, « Un festival d’Art pour les enfants », Revue Quart Monde [Online], 242 | 2017/2, Online since 15 June 2017, connection on 26 October 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6854

Depuis 1993, l’auteure est présidente et directrice exécutive du Museo Pambata (Musée pour enfants) à Manille aux Philippines, qu’elle a cofondé pour être une plateforme alternative d’enseignement, en particulier pour les enfants qui n’ont pas d’accès à l’éducation formelle.

Les Philippines sont un pays d’Asie du Sud-est comprenant plus de 7 000 îles.1

Sa capitale tentaculaire, Manille, est célèbre pour sa promenade en front de mer et pour son ancienne ville centenaire, Intramuros, ceinte de murs lors de la période coloniale espagnole.

Les Philippines comptent près de 100 millions d’habitants. Manille est la seconde ville du pays, avec une population estimée à 1,71 millions d’habitants (2014), le tout situé au sein d’une mégapole estimée à plus de 19 millions d’habitants.

On estime qu’environ 4 millions de personnes vivent dans les bidonvilles de Manille2. Malgré les progrès récents des Philippines dans le domaine de l’économie, un rapport signale que le nombre d’enfants vivant en grande pauvreté continue d’augmenter. L’étude montre que, du fait de la pauvreté, ces enfants souffrent de manque de nourriture, de logement, de soins de santé et de scolarisation. Les problèmes les plus graves dans le domaine de l’éducation sont les taux élevés de mortalité et d’échec scolaire. On estime que la pauvreté infantile va empirer dans les années à venir, du fait des catastrophes naturelles qui frappent de plus en plus souvent le pays, de la croissance démographique et de l’absence d’un développement économique global.

Un musée pour tous les enfants à Manille

Le Museo Pambata (Musée pour enfants) est un bel exemple de partenariat entre public et privé. Il est installé dans un bâtiment historique appartenant à la ville de Manille, mis à disposition à titre gracieux pour ce projet depuis 1994. L’édifice a été construit en 1911 et a été rénové par la fondation du musée pour pouvoir accueillir les salles thématiques.

Le Museo Pambata s’adresse aux enfants vivant en situation de pauvreté. Une de ses caractéristiques est de faire participer à ses programmes des enfants grandissant au sein de communautés défavorisées. Au moins vingt pour cent des enfants qui visitent le musée proviennent de ces communautés. Assister à leur joie dans les salles interactives est un grand encouragement pour le personnel du musée.

En complément au musée, la bibliothèque mobile apporte livres et histoires au sein des communautés. Le grand autocar rempli de livres permet aux enfants de se régaler des récits de la littérature pour enfants des Philippines racontés par des volontaires. En écoutant de bons conteurs, qui s’accompagnent quelquefois de théâtre d’ombres, d’art et d’artisanat, les enfants sont stimulés à préférer les livres à la télévision. Ces initiations à la lecture ont un impact pour prévenir le décrochage scolaire, car les enfants sont mieux préparés à l’écoute et à la réflexion critique.

Outre la narration, le musée œuvre aussi activement pour les Droits de l’enfant. En 2009, le Museo Pambata a organisé un atelier de trois jours en résidence, avec des modules très interactifs, sur les Droits et responsabilités des enfants. Les enfants participants provenaient de milieux variés, tel un groupe ethnique minoritaire du pays, des filles de l’association des guides et éclaireuses aux Philippines, des enfants de parents militaires, des enfants de religion musulmane, des enfants vivant dans la rue et des enfants délégués d’un quartier d’habitats précaires de Bangkok (Thaïlande). Au cours de l’atelier, les enfants ont pu partager leurs propres expériences, certains d’entre eux vivant des situations très difficiles. Au moyen de jeux, ils ont beaucoup appris sur leurs droits (à l’éducation, aux loisirs, au logement, à la famille, à un foyer etc.). Le plus important était de se faire de nouveaux amis.

École des arts, école de vie

Des enfants provenant de communautés marginalisées voisines du Museo Pambata ont parallèlement vécu onze sessions sur l’apprentissage de l’Art par la musique, la danse, le théâtre, l’écriture créative et les arts visuels. Trente jeunes lycéens de la Philippine High School for the Arts avaient été invités pour animer ce programme. Les communautés ont été visitées pour inviter les enfants. Sur cent enfants, quatre-vingt devinrent des participants effectifs, âgés de 7 à 13 ans, tous provenant de la ville de Manille.

Cet atelier a adopté l’approche que nous appelons « enseignement entre pairs », qui est une pédagogie très efficace pour mobiliser l’intérêt des enfants. Les enfants apprennent plus vite en partageant leurs idées, au moyen d’activités créatives et jeux de rôle. Par les arts, ils développent leur compréhension des problèmes rencontrés par les enfants, comme la survie, la protection, leur développement et la participation. Ce sont les quatre volets les plus importants des Droits de l’enfant. Cette activité a été rendue possible par une subvention, suffisante pour couvrir les frais des lycéens animateurs, des repas, des réunions et du matériel nécessaire.

Avant ce programme, interrogés sur ce que c’était l’Art selon eux, la plupart des enfants ont répondu que l’Art, c’est le dessin. Au départ, de nombreux enfants étaient intimidés et craintifs, ce qui indique que dans leur milieu, ils ne sont pas toujours encouragés à exprimer leur pensée. D’autres étaient hyperactifs et jouaient presque tout le temps, incapables de se concentrer sur les activités. L’atelier a changé tout cela.

Avec deux modérateurs de la High School for the Arts, les lycéens artistes animateurs avaient préparé le programme de l’atelier. La Convention internationale relative aux Droits de l’enfant (CIDE) des Nations Unies a été découverte par les enfants au moyen de différentes techniques d’expression artistique. Ces activités leur ont donné les outils d’expression pour ensuite partager leurs expériences de vie et les exprimer. Ils ont beaucoup apprécié ces sessions, et ont même réclamé des activités supplémentaires pour pouvoir développer leur nouvelle passion pour les arts. Les enfants ont dit que le meilleur de l’atelier avait été de se faire de nouveaux amis. Il y a bien eu quelques chamailleries au début, mais par la suite ils ont appris à travailler ensemble et à se respecter les uns les autres.

Quelques obstacles à surmonter

Une des communautés, pour quelque raison incompréhensible, voulait interrompre sa participation. De leur propre initiative, les enfants décidèrent de faire l’aller-retour par eux-mêmes jusqu’au musée uniquement pour assister à la session, ce qui fit comprendre aux parents à quel point leurs enfants étaient motivés par cet atelier d’art. Les animateurs ont dû déployer des efforts en de nombreux domaines. Pour leur venir en aide, quelques parents se sont portés volontaires pour, par exemple, préparer les repas et aider aux ateliers. Les ateliers avaient lieu dans différents secteurs du musée, la danse et le théâtre dans les locaux les plus vastes.

Autre difficulté : au cours de la période de ce travail, le typhon Glenda a gravement endommagé la High School for the Arts, située dans les montagnes. Il n’y avait plus d’électricité et certains toits des bâtiments scolaires avaient été emportés. Il a fallu reprogrammer les dates de l’atelier.

Un état d’esprit différent par rapport aux arts

Les enfants qui ne se trouvent pas souvent en contact avec les arts croient souvent que l’Art se limite à la peinture. Se rendre compte qu’ils étaient capables de danser, par exemple, avec les mouvements les plus simples, était une nouveauté pour eux. Ou bien écouter différents rythmes, simplement en battant les mains à différentes cadences leur a permis de se concentrer d’avantage pour faire appel à leurs facultés d’écoute « de l’intérieur ». Ils ont aussi compris la différence entre un téléfilm et diverses autres expressions d’art théâtral. De bien des façons, au fur et à mesure que les enfants se lançaient dans l’improvisation, ou dans l’écriture de leurs propres scénarios, ces exercices leur ont permis de mieux se comprendre eux-mêmes.

Tout le matériel pour cet atelier a été entièrement élaboré par les jeunes lycéens, en y incorporant les idées des enfants. Le document, un manuel, est publié et partagé avec des écoles. Le matériel peut aussi être utilisé avec des groupes d’enfants aux besoins spécifiques, selon leur contexte.

Le point culminant des activités a été une matinée de présentation créative des productions de l’atelier, avec pour arène la scène aussi bien que les aires de jeu. Les communautés participantes, les parents et d’autres usagers du musée étaient invités à prendre part dans les présentations interactives. Pour chacun des arts qui avaient été travaillés, le groupe avait son propre stand, exposant ses créations artistiques ou exécutant son spectacle. Les invités, jeunes et moins jeunes, circulaient pour voir toutes ces créations artistiques. Les groupes de musique et de danse se sont produits sur scène.

Cerfs-volants pour la paix est une campagne lancée par des enfants à Gaza, en Israël, et qui a été intégrée à ce Festival des arts. Cette campagne encourage les enfants à promouvoir et célébrer la paix. Les cerfs-volants fabriqués par les participants ont été lancés en plein air dans le parc voisin.

Des bénéfices importants

Tout musée pour enfants peut améliorer la participation des enfants et des communautés en situation de précarité s’il se dote de programmes bien préparés et soutenus avec compétence. Ce module, École des arts - école de vie, Festival des arts pour enfants au Museo Pambata à Manille, aura certes eu à affronter des difficultés ; mais les bénéfices ont été bien plus importants, pour les enfants qui y ont participé, pour les animateurs lycéens, et pour le public présent aux activités du point culminant. Au terme de l’atelier, le regard des enfants sur les arts était extrêmement positif. Certains continueront peut-être dans cette voie grâce à cette rencontre vécue au cours de cet atelier qui comprenait onze sessions. À d’autres, ces activités ont offert une chance de vaincre leur timidité et de se sentir à l’aise avec de nouveaux amis. Tous les participants ont pu y acquérir confiance en soi, familiarité avec les arts, aptitudes à la communication et encouragements.

Il est clairement ressorti que les enfants de milieux défavorisés ont besoin de plus d’occasions d’accéder à des activités enrichissantes comme les arts. Le Museo Pambata continue à inviter des enfants de ces communautés pour les aider à développer leur appétit d’apprendre, prendre confiance en eux et se construire de beaux souvenirs dans leur vie.

Guy Malfait, volontaire permanent d’ATD Quart Monde à Manille, a adressé ce mot à Nina Lim-Yuson après la participation d’un groupe d’enfants des communautés :

« Chère Nina, comme tu sais nous sommes venus avec des enfants de la communauté du Cimetière au 20ème anniversaire du Museo Pambata la semaine dernière. J’ai été obligé de partir avant la fin du programme et de ce fait je n’ai pas pu revenir vers toi.
C’était la première fois que je visitais le musée avec des enfants des communautés, je ne connaissais le Museo que par mes propres enfants…
J’ai été stupéfait de voir l’effet du Museo sur les enfants, et à quel point ils étaient excités. Je les ai vus bouche bée devant le théâtre d’ombres ou pendant les séances de danse et de musique. Je n’avais pas d’appareil photo avec moi, mais c’était vraiment fantastique.
Je les ai vus pratiquement ‘survoltés’ courir dans les salles du Museo. Bien sûr, ils étaient trop excités pour comprendre vraiment le sens de ces salles, mais je me demandais en mon for intérieur s’il y a un endroit à Manille où les enfants ont encore le droit de traverser une pièce en courant et d’être ‘survoltés’. Même l’un des garçons les plus silencieux et timides du groupe s’est métamorphosé, grimpant comme un beau diable sur le mur d’escalade de la ‘salle corporelle’
.
En plus de la valeur pédagogique du Museo, j’ai découvert que c’est aussi un lieu où un enfant peut encore être un enfant, y compris faire (trop ?) de bruit et courir (comme un dératé !) sans se faire gronder par qui que ce soit.
À toi et au Museo donc, tout mon respect
, et mon admiration ! Les enfants et moi avons passé une matinée sensationnelle. Puisse le Museo rester un lieu où un enfant peut rester un enfant, et puisse-t-il servir d’exemple à d’autres lieux (y compris les écoles !) pour accueillir plus chaleureusement les enfants (au-delà de leur vision missionnaire…) Encore bravo ! »

1 Texte traduit de l’anglais par Alain Savary.

2 Philippine Institue for Development Studies, Reyes, 2014.

1 Texte traduit de l’anglais par Alain Savary.

2 Philippine Institue for Development Studies, Reyes, 2014.

Nina Lim-Yuson

Spécialiste en éducation de la petite enfance et mère de quatre enfants, Nina Lim-Yuson a passé son doctorat en Sciences de l’Éducation de l’Université des Philippines. Elle a été nominée The Outstanding Women in the Nation’s Service (TOWNS) en 1992 pour son travail pionnier en matière d’éducation de la petite enfance aux Philippines. Elle est membre active du Mouvement international ATD Quart Monde dont elle a porté la présidence de 2006 à 2015.

CC BY-NC-ND