Enfin pouvoir s’aimer et s’estimer

Marie-Odile Bordeaux Novert

p. 11-15

References

Bibliographical reference

Marie-Odile Bordeaux Novert, « Enfin pouvoir s’aimer et s’estimer », Revue Quart Monde, 254 | 2020/2, 11-15.

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Marie-Odile Bordeaux Novert, « Enfin pouvoir s’aimer et s’estimer », Revue Quart Monde [Online], 254 | 2020/2, Online since 01 December 2020, connection on 03 December 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/8776

Interviewées séparément par Marie-Odile Bordeaux Novert, Amélie Kamony et Elda Garcia s’expriment sur ce que signifie ce concept de « temps libre », chacune en fonction de sa culture et de ses expériences.

Le premier mot qui est venu à la réflexion d’Amélie est le mot « vacances ». Ainsi dit-elle :

« Le mot “vacances”, c’est pour les écoliers. Une chose qui reste chez nous consiste à aller pendant quelques temps, pendant les grandes vacances, chez une tante ou chez les oncles… C’est dans l’idée de changer d’air, mais c’est surtout pour garder des liens familiaux avec les cousins, cousines. Quand j’étais enfant, on y allait pour la moitié des vacances. Les enfants participaient alors à la vie de la famille. Si celle-ci travaillait dans les champs, alors les enfants aussi avaient le dos courbé dans les champs, mais pas tout le temps. On ne sentait pas la fatigue car on était pris dans l’ambiance des cousins, on entendait les éclats de rire plutôt que des plaintes. Les soirées partagées avec les autres enfants du village étaient des moments de fête.
Partir en vacances, c’était aussi préparer la rentrée scolaire. À un certain moment, on nous envoyait cueillir le café et les chants remplissaient les champs de caféiers. Le café préparé, nous marchions une journée en le portant sur la tête pour aller le vendre. Mais on était contents car après la vente, on se choisissait des beaux tissus pour se faire des robes et des pantalons pour la rentrée. On achetait des beaux cahiers avec des belles pages… Le chemin du retour était plus animé que l’aller. »

« À la capitale1, ces dernières années, j’étais très étonnée de voir à la bibliothèque de rue2 des enfants que je ne connaissais pas. Ils étaient là en vacances, dans une maison de deux-trois mètres carrés, venus de la campagne pour retrouver une autre partie de leur famille.
Les vacances, c’est lié à la famille, c’est vivre autre chose, c’est aussi un temps de loisir. Ce n’est pas un temps libre car tu travailles en même temps, mais c’est un autre travail que celui que tu fais d’habitude. C’est vraiment pour les liens familiaux. Quand ce sont les parents qui vont voir la famille, ils appellent cela des “visites”. Le mot vacances est lié aux enfants. Les activités sont le “vivre ensemble”, les chants et les fêtes le soir… »

Avec Elda, nous avons parlé de son pays. Que signifient pour elle les « vacances » ?

« Cela dépend de ta position sociale. Si tu travailles, tu prends par exemple des vacances autour de la fête de Noël, dans ton cercle d’amis ou dans ta famille. Mais jamais personne n’imagine aller ailleurs. L’idée de vacances n’est pas liée à l’idée de partir de chez soi. Ce qui se passe beaucoup dans notre pays, c’est de se retrouver en famille ou entre amis, pour une petite fête, un anniversaire… »

Et Amélie reprend : « On dit ici, en France, que les vacances, c’est un droit. Je suis allée voir la Déclaration universelle des droits de l’Homme et j’ai vu le droit au repos et au loisir. C’est lié au travail, c’est une limitation raisonnable de la durée du travail. L’article 25 nomme le droit à un niveau de vie suffisant pour la santé et le bien-être de sa famille. Les vacances, c’est lié au bien-être, ça contribue beaucoup à ça. J’aime beaucoup cet article. Et Joseph Wresinski quant à lui affirmait : « Les familles les plus pauvres ont droit à la détente, au dépaysement, aux temps de liberté, au renouveau de soi ». Dans tous les pays, les plus pauvres ont besoin de cela. Joseph Wresinski parle même de temps pour « réfléchir, rire, jouer, s’émerveiller »,… être humain en fin de compte. »

Du temps libre pour relever la tête

Amélie continue sa réflexion en parlant alors de sa première venue en France, pour une nouvelle mission.

« Nous avions eu du mal à parler de notre venue en France avec notre famille, nos amis, qui ne croyaient pas qu’on pouvait quitter Madagascar pour “aider des pauvres en France”, comme ils le comprenaient. Mais quand on nous a proposé d’aller à La Bise3, et en pensant à nos amis à Madagascar, on se disait : “C’est un gag d’aller défendre le droit aux vacances !” Quand on vient d’un pays comme le mien, et qu’on se retrouve à défendre le droit aux vacances, il faut vraiment bien réfléchir, bien saisir le sens du combat du Mouvement pour accepter une mission pareille. Nous sommes partis à La Bise et nous avons découvert que c’était un temps important pour reprendre des forces, de la confiance en soi, par exemple pour les parents qui avaient des enfants placés et les récupéraient pour ces vacances. C’est un temps où les gens essaient de relever un peu la tête.
Cela nous rappelait la bibliothèque de rue à Madagascar. Elle ne remplaçait pas l’école, mais c’était un moyen pour déclencher quelque chose, pour donner envie d’apprendre, pour éveiller les enfants, leur imagination, afin d’aller à l’école ou pour que les jeunes puissent prendre un chemin de formation professionnelle. Les vacances, c’est pareil, c’est pour enclencher quelque chose. Nous avons découvert que les gens ont des savoir-faire, enfouis par la misère. Eux-mêmes découvraient qu’ils savaient encore faire, qu’ils réussissaient. Ils ont peur d’échouer, mais une fois qu’ils voient que d’autres essaient, ils osent faire…
Quand les enfants sont placés, quand ils se retrouvent avec leur famille, ils la redécouvrent. Je pense à un jeune plein de haine pour ses parents… À La Bise, les gens sont libres de montrer l’image qu’ils veulent donner. Il n’y a pas d’enquête sociale, chacun est libre… La vie n’est pas comme ça tous les jours, mais les photos ont immortalisé pour les familles qu’on était bien, qu’on a fait des choses ensemble. Après, n’importe qui peut dire des choses négatives, mais elles, elles l’ont vécu, d’être bien ensemble, il y a l’album photos. Nous avons retrouvé le sens de nos actions en étant à La Bise.
Ça participe au combat contre la misère ; on a vu des gens, très exclus, revalorisés, reconnus. Par exemple, un jeune a découvert que son papa savait jardiner, qu’il connaissait le nom des plantes, comment ça pousse. Quelle fierté pour lui de voir du monde autour de son papa pour apprendre comment jardiner… Cela nous a amenés à aimer le projet. »

Des temps de repos dans de beaux lieux

« À Madagascar, avec ATD Quart Monde, nous avons une culture de “Journée familiale”. Une journée familiale, c’est toute une organisation, c’est grandiose. C’est une journée entière pour aller dans des beaux lieux, en famille, et nous invitons très largement. Les pique-niques, chez nous, ce n’est pas avec du pain, c’est avec la marmite de riz. Alors les familles apportent leur propre riz et participent aux frais. Nous, nous apportons l’accompagnement du riz. Il peut y avoir 600 personnes… Nous louons des bus, et partons très tôt pour avoir le maximum de temps sur place. Nous faisons cela une fois par an. Le matin, on se retrouve tous ensemble avec un sujet de réflexion et l’après-midi, nous proposons des temps plus tranquilles, avec des activités comme la peinture, le conte, des travaux manuels… C’est un temps de repos dans de beaux lieux, ou dans une forêt. Les gens peuvent aussi se reposer. On fait des propositions, mais c’est la liberté. C’est un vrai temps libre, sans pression.
Avant de repartir, les uns ou les autres présentent leurs réalisations, comme une année, une grande fresque en papier peinte avec les coups de pinceau de tout le monde ; on a vu la grande fierté des familles de pouvoir présenter ça. Avec d’autres qui ont appris un chant ou une chanson traditionnelle dansée, on chante ou on fait quelques pas de danse, etc. Ces journées familiales ne sont pas grand chose dans le temps. Mais chacun peut dire “On a vécu ça, on a découvert un autre lieu, on a bien mangé, on a fait des choses ensemble, avec la famille, avec d’autres, des voisins, des amis, des gens qu’on ne connaissait pas encore” ».

Au Guatemala, Elda raconte que chaque année, en mai, pour la Journée internationale de la famille, ils font la grande sortie de l’année.

« Dans l’idée de l’accès au repos et au loisir, on faisait depuis des années une grande sortie, le plus souvent à la piscine. La piscine, parce que jamais les gens ne vont à la piscine. On peut être plus d’une centaine de personnes. On loue des bus. Ce sont surtout les enfants et les jeunes qui vont dans l’eau. Souvent ces piscines sont dans des grands parcs forestiers, alors les adultes, eux, cherchent plutôt à être tranquilles, à profiter de la nature. Ce sont des parcs privés, jamais ce ne serait possible pour les familles d’y aller seules. »

Penser à autre chose

Dans la vie quotidienne des gens, il y a aussi des temps libres, des moments où la vie est différente. Souvent des familles se retrouvent entre voisins, ensemble, seulement pour parler, pas pour faire quelque chose de précis. À Esquintla, ATD Quart Monde agit dans deux quartiers avec beaucoup d’arbres, de fruits, des mangues, des cocos, des oranges. Les gens se rencontrent autour de ces arbres, quand c’est l’époque, et ils ramassent des fruits, et le plus fort, à la saison des mangues. Pour les adultes, c’est leur manière de gagner la vie, de récolter et vendre… Ils disent qu’en même temps qu’ils travaillent, ils font quelque chose pour sortir. Une femme qui ramasse des feuilles pour cuisiner des tamales4, me racontait : « Je marche beaucoup pour récolter les feuilles, c’est ma manière de m’amuser, je peux me nettoyer la tête, penser à autre chose… C’est comme une promenade… »

Avec Elda et Amélie nous nous sommes aussi demandé si les dimanches, les fêtes traditionnelles ou la fête nationale, sont considérés et vécus par les familles en grande pauvreté comme des temps libres :

« À Tana, le dimanche, certains vont dans des églises pour la journée. Ils prient, dansent chantent. Le dimanche n’est pas un jour pour travailler, mais les marchés sont pleins, les ateliers de survie continuent, mais pas les choses officielles.
Pour les fêtes traditionnelles, même pour le retournement des morts avec la famille, les plus pauvres n’arrivent pas toujours à participer, car il faut les moyens. Les gens achètent une tenue parfois, et il y a toujours des cotisations familiales à payer.
Pour la fête nationale, la veille, les enfants sortent dans les rues avec des lampions de toutes les couleurs. Il faut économiser pour en acheter. Tout le monde défile, la nuit ; la rue est pleine, tu vois vraiment des enfants très pauvres aussi dans les rues et certains ont des jolis lampions. Ça semble être du temps gratuit. »

Temps libre, liberté ou libération ?

Lorsque les adultes, les jeunes participent à des activités ou des combats avec le Mouvement ATD Quart Monde, est-ce du temps libre ?

Amélie réfléchit à haute voix :

« À chaque fois que nous proposons des activités culturelles, les gens s’y retrouvent comme dans une petite échappatoire ou des moments que l’on pourrait dire “entre parenthèses”, mais qui ne le sont pas. Je pense à une dame qui ne savait pas lire. Par contre, une bibliothèque de rue s’installait devant sa porte, et tous ses enfants y participaient. Quand elle a appris que quelques femmes avaient demandé des livres pour les adultes, elle nous a demandé de lui en prêter aussi. Pour celles qui savent lire, j’ai vite compris leur intérêt, mais pour cette dame qui ne savait pas lire, sa demande m’a beaucoup étonnée. En fait, son mari sait lire. Et donc dans leur petite maison, avec la lampe à pétrole, son mari lui lisait quelques pages du livre. C’était extra. Un jour, elle nous a dit qu’il était fatigué, alors il n’avait lu que deux pages, mais elle nous a raconté le livre comme si elle l’avait lu en entier. Pour moi, c’est du temps libre. »

Elda:

« Je me souviens d’une femme très proche de l’équipe, qui venait nous voir presque tous les jeudis alors qu’il n’y avait aucune activité prévue. Au début elle disait toujours : “Je passais par là…” Parfois c’était un peu difficile pour nous parce que nous étions dans notre quotidien. Alors, on s’asseyait avec elle et on parlait longtemps, de tout et de rien… Mais un jour elle m’a expliqué qu’en fait, elle avait découvert que tous les jeudis matins, nous faisions le grand ménage de la maison Quart Monde et donc : “Je viens ici parce que regarder la maison très propre, j’aime bien ça, il y a une ambiance différente, ça me donne la paix…”. C’était sa manière d’être avec nous. C’était son temps libre.
Et quand nous invitons à la Maison Quart Monde des familles pour réfléchir avec nous, par exemple pour préparer le 17 octobre, ou pour l’Université populaire Quart Monde, certains, en particulier les femmes, disent : “Oui ça me permettra de sortir de la maison, de laisser les enfants, de prendre du temps pour moi…” Ce sont des temps précieux. C’est du temps libre. »

Amélie réagit :

« Je cherche à faire le lien entre l’Université populaire Quart Monde et la notion de temps libre. Je ne sais pas si c’est du temps libre, car je vois combien les gens sont stressés pour arriver à prendre la parole… D’un autre côté, ils ne sont pas obligés de venir… Leur travail pour la plupart, c’est attendre les camions des ordures et de ramasser ce qu’ils peuvent transformer ou revendre dans ce que les camions déversent. Ces jours d’Université populaire, ils choisissent de ne pas attendre les camions, ils choisissent leur engagement.

Les gens se forcent à prendre ces temps pour se libérer, car on sait très bien que ce ne sont pas des temps libres : chez moi, il n’y a pas de limite au petit boulot, c’est la force physique qui limite. »

Le temps libre, c’est alors lié à la liberté de la personne, à sa libération. C’est ce qu’espérait Joseph Wresinski : « Enfin pouvoir s’aimer et s’estimer, parler ensemble dans le calme, échafauder des projets, redevenir soi-même et se faire des amis ».

1 À Tananarive.

2 Les bibliothèques de rue consistent à introduire le livre, l’art et d’autres outils d’accès au savoir auprès des enfants de milieux défavorisés et

3 La maison de vacances de La Bise, située à Mesnay dans le Jura (France), accueille depuis 40 ans des familles, des personnes seules, les plus en

4 Le tamal (pluriel : tamales) est une papillote d’origine amérindienne préhispanique, généralement cuite à la vapeur, constituée de pâte enveloppée

1 À Tananarive.

2 Les bibliothèques de rue consistent à introduire le livre, l’art et d’autres outils d’accès au savoir auprès des enfants de milieux défavorisés et de leurs familles, par des rendez-vous très réguliers sur un coin de trottoir, au pied d’une cage d’escalier, dans des lieux isolés à la campagne ou dans un bidonville. Voir le site : https://www.atd-quartmonde.fr/nos-actions/nos-actions-sur-le-terrain/les-bibliotheques-de-rue/

3 La maison de vacances de La Bise, située à Mesnay dans le Jura (France), accueille depuis 40 ans des familles, des personnes seules, les plus en difficultés, pour vivre un temps de ressourcement. Voir le site : https://www.atd-quartmonde.fr/nos-actions/projets-pilotes/vacancesfamiliales/

4 Le tamal (pluriel : tamales) est une papillote d’origine amérindienne préhispanique, généralement cuite à la vapeur, constituée de pâte enveloppée dans des feuilles de maïs ou de bananier, enfermant une farce salée ou sucrée (source Wikipedia).

Marie-Odile Bordeaux Novert

Les trois auteures sont volontaires permanentes d’ATD Quart Monde. Marie-Odile Bordeaux Novert a obtenu en 2008 le diplôme universitaire de hautes études de pratiques sociales avec son mémoire : Du bonheur en situation de malheur. Amélie Kamony a été engagée pendant une longue période dans son pays, Madagascar, et est actuellement en France. Elle a travaillé pendant cinq ans à La Bise, la maison de vacances familiales du Mouvement ATD Quart Monde (Jura, France). Elda Garcia est originaire du Guatemala où elle a eu des missions dans deux villes, la capitale et Esquintla.

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