On remet tout à plat

Sylvain Mazens

p. 16-19

References

Bibliographical reference

Sylvain Mazens, « On remet tout à plat », Revue Quart Monde, 254 | 2020/2, 16-19.

Electronic reference

Sylvain Mazens, « On remet tout à plat », Revue Quart Monde [Online], 254 | 2020/2, Online since 01 December 2020, connection on 03 December 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/8777

Nous avons interrogé l’auteur sur son expérience au Village, structure d’accueil à Cavaillon (Vaucluse, France). Il nous parle de l’orchestre dénommé Village Pile-Poil qu’il anime depuis une dizaine d’années. Il insiste sur l’importance de la durée d’une expérience de ce genre.

Entretien réalisé par Marie-Hélène Dacos-Burgues.

Qu’est-ce que Le Village ?

Le Village est un lieu d’accueil, un lieu de vie multi-facettes. Il y a ce qu’on appelle une pension de familles : des personnes sont hébergées sur ce lieu pour une durée indéterminée – de quelques mois à plusieurs années – selon les besoins des personnes ; ensuite il y a des chantiers d’insertion : ce sont des gens qui ont leur logement par ailleurs et qui viennent participer à différents chantiers : du maraîchage, de la fabrication de briques ou d’éco-matériaux, etc. ; et puis Le Village gère des accueils de jour sur Cavaillon et L’Isle-sur-la Sorgue, accueillant des personnes sur ces lieux pour prendre une douche, boire un café, rencontrer du monde, trouver un petit soutien. Ce sont soit des gens qui vivent dans la rue soit des gens très isolés socialement. Le Village fait aussi de l’accueil d’urgence. Là ce sont des gens qui sont à la rue, qui n’ont aucune solution d’hébergement et qui sont accueillis pour quelques nuits, le temps de trouver une autre solution. Ils sont envoyés par le 115. Le Village est une structure très militante et très ouverte qui reçoit un public très varié, qui va des gens qui ont de gros soucis dans la vie jusqu’à des gens qui ont des soucis plus passagers dirons-nous.

Comment est née l’idée d’un orchestre sur ce lieu ?

Ce sont des bénéficiaires du Village qui ont émis l’idée lors d’une réunion. L’équipe de direction s’en est emparée. Ils ont cherché quelqu’un pour les aider. De mon côté je travaillais déjà depuis quelques temps sur cette question : comment faire de la musique avec des non-musiciens ? Je suis très intéressé par l’art brut, tout ce qui peut se faire en dehors des circuits professionnels. J’avais monté un an plus tôt l’Orchestre des Pas Musiciens.

Un orchestre de non-musiciens ? Comment ça marche ?

Je viens avec tout un tas d’instruments en libre service : des percussions, des flûtes, des guitares, des objets détournés... Chacun s’en empare, même s’il ne sait pas en jouer. Je propose aussi à ceux qui veulent d’utiliser leur voix. Peu importe si on chante faux ! Je dirige les non-musiciens avec une langue gestuelle appelée le Soundpainting que j’ai adaptée pour des gens ne connaissant vraiment rien à la musique. On co-construit des compositions en temps réel : les non-musiciens suivent ma direction et moi je m’adapte à ce qu’ils produisent. C’est très ludique et on arrive à des choses très intéressantes rapidement. J’aime bien construire avec cet aléatoire, ces fragilités... Ça peut être très poétique !

Je suis donc arrivé au Village avec ces outils et ma curiosité. Le Soundpainting a été notre base de départ et reste très présent dans l’orchestre aujourd’hui. On a par la suite exploré d’autres choses, en écrivant des chansons collectivement, en ajoutant des textes. Dans notre prochain spectacle, il y aura aussi du mouvement, de la vidéo ! Tout le monde peut participer à chaque étape de la création : la réflexion, les idées, la réalisation...

Comment vous inscrivez-vous dans ce lieu, vous êtes salarié du Village ?

Je ne suis pas directement salarié par le lieu. Je suis intermittent du spectacle, j’ai mon activité à l’extérieur. Le Village paye l’association Lance-Croquettes pour mener des ateliers de musique sur le lieu et c’est l’association Lance-Croquettes qui me rémunère en tant qu’intervenant. Le Village trouve des financements pour assurer deux heures d’atelier par semaine à peu près et la structure Lance-Croquettes cherche des fonds pour développer le projet de manière plus conséquente. Les deux structures, l’une sociale, l’autre culturelle travaillent vraiment de concert sur ce projet. Ceci nous a permis de faire un disque, de monter des spectacles, de travailler avec d’autres artistes.

Comment les personnes accueillies perçoivent-elles la notion de temps libre ?

C’est une bonne question. Je peux parler surtout au niveau de l’orchestre Village Pile-poil. Au sein de l’orchestre il y a des personnes qui ont des positions assez différentes. Il y a les personnes résidentes au Village c’est-à-dire celles qui habitent sur le lieu, mais aussi celles qui participent aux chantiers d’insertion n’habitant pas sur le lieu, qui ne font qu’y travailler. Dans l’orchestre il y a aussi du personnel du Village, encadrants techniques, travailleurs sociaux, des administrateurs, des bénévoles de l’association et enfin des personnes complètement extérieures qui viennent juste pour l’orchestre. Et à cela s’ajoutent aussi des professionnels du spectacle, artistes et techniciens embauchés plus ou moins ponctuellement selon les besoins du projet. Chacun, par rapport au temps libre, va avoir une position assez différente. La participation à l’orchestre est évidemment libre et ouverte. On ne demande aucun préalable ; même celui qui n’a jamais fait de musique de sa vie trouvera sa place ! Chacun est libre de venir ou pas. On tient à ce que les personnes puissent entrer facilement dans l’orchestre ET en sortir facilement aussi. On s’est rendu compte au fil des ans que le fait d’avoir cette porte de sortie permettait à des gens d’oser venir en se disant : « Je viens, j’essaye, si ça ne me plait pas je peux repartir quand je veux ». Donc on ne demande pas un engagement formel. L’orchestre fonctionne parce que des gens restent et s’y engagent mais c’est leur liberté de le faire. Au fil des années, on a pu constituer un bon noyau dur, mais nous accueillons toujours de nouvelles personnes, on construit dans ce mouvement permanent ! Par rapport au temps libre, je ne sais pas trop comment les gens l’envisagent mais c’est un temps où on n’a pas les contraintes du travail, on n’est pas dans une obligation de résultat. Les répétitions sont un temps où chacun peut laisser un peu ses soucis de côté.

Ils le vivent comme un temps de fête ?

Oui, c’est un moment très joyeux, ce temps de l’orchestre. Il arrive fréquemment que des gens viennent me voir et me disent : « Je ne suis pas très en forme, je ne vais pas venir à la répétition ». On n’a jamais forcé quelqu’un à venir à une répétition. On essaye d’accompagner les gens. Parfois on sent que certains ne sont pas en forme, mais on pense que ça va leur faire du bien qu’ils viennent quand même. Alors on va essayer de leur proposer de venir en douceur. Toujours je leur dis : « Venez à la répétition. Si vous n’êtes pas à l’aise vous repartez, il n’y a pas de souci ». Voilà, c’est quelque chose de joyeux. Les gens qui viennent là, viennent parce qu’ils vont se faire plaisir. Moi, mon travail c’est ça, de mener un projet artistique dans le plaisir et dans la joie pour les gens. Il est hors de question que cela devienne difficile pour eux, même si, dans un parcours créatif il y a des moments moins faciles que d’autres. Il faut que cela reste agréable pour les gens qui participent.

Voyez-vous un effet sur l’insertion sociale ?

Oui. Ce n’est pas forcément le but qu’on recherche en premier. En tout cas, moi, en tant qu’artiste, mon but c’est de monter un objet artistique, un spectacle ou un disque ! Et de le faire en mélangeant des gens qui ne sont pas forcément aguerris à ça. Il faudra trouver des solutions avec eux. Le retour que nous donnent les gens qui participent c’est que cela leur fait beaucoup de bien et que ça permet des liens entre des personnes qui ne se seraient jamais rencontrées ailleurs, dans un autre contexte. L’ouverture aux gens divers que nous avons décidée il y a quelques années est une grosse richesse pour tous. Le fait d’être sur un projet artistique ça leur permet d’être différents. Ça casse les hiérarchies qui peuvent exister dans des lieux comme celui-là, comme dans la société en général. Car même si l’équipe du Village est très vigilante et fait très attention à ces choses-là, il est très compliqué pour les encadrants, pour les accueillis, de sortir d’un certain schéma de fonctionnement où il y a ceux qui bénéficient et ceux qui donnent. Là, tout d’un coup, sur un projet culturel comme celui-là, on remet tout à plat et tout le monde donne de la même manière, participe de la même façon au projet, chacun avec ses spécificités, mais il n’y a plus cette notion qu’untel donnerait plus qu’un autre. On bouscule ça par le projet artistique. C’est bénéfique pour tout le monde. Bénéfique pour les gens qui sont accueillis au Village, mais aussi très bénéfique pour les travailleurs sociaux ou les bénévoles. Les gens de l’extérieur qui viennent et qui n’ont a priori aucun souci d’intégration sociale en termes financiers ou autres trouvent, en venant participer à Village Pile-Poil, quelque chose qu’ils ne trouvent pas ailleurs. Ça c’est chouette. L’échange est réciproque ! Le lien social à sens unique, ce ne serait pas vraiment du lien, ça serait juste de la charité ! Ça fait dix ans qu’on mène cet orchestre. En dix ans nous avons pu construire un travail, créer des vrais rapports de confiance entre les gens. C’est très précieux que ce ne soit pas simplement un projet qui dure quelques mois ou quelques semaines. L’orchestre est presque une petite famille. On voit que chacun va prendre soin des uns et des autres et ça a beaucoup de répercussions en dehors de l’orchestre. Maintenant il y a des gens qui se retrouvent en dehors pour faire d’autres choses ou pour faire de la musique sans moi, qui ont échangé d’autres savoir-faire, des tisanes, des instruments, des blagues..., et ça c’est chouette aussi ; que l’orchestre serve à ce lien-là.

Comment est vécu le confinement ?

Les activités sont arrêtées. Mais il y a des mails qui circulent. Chacun envoie des nouvelles, des blagues, des réflexions. Il y a quelques personnes qui ne sont pas connectées sur internet, qu’on joint au téléphone. Pour l’instant j’ai l’impression que chacun vit le confinement de manière assez posée et assez patiente. Les gens réagissent plutôt bien. Il y a bien sûr l’impatience de se retrouver et de pouvoir travailler ensemble. Et reprendre les concerts !

Car bien sûr Village Pile-Poil donne des concerts ! Dans le secteur culturel : on va jouer dans des théâtres, des salles de concert... Et aussi dans le réseau social où on nous demande de venir dans d’autres lieux d’accueil pour montrer ce qu’on fait et pour partager notre manière de faire avec les gens. Le public nous fait souvent ce retour : « On veut être avec vous sur scène ! » Les gens sentent que c’est possible, on n’est pas un objet culturel inaccessible !

Sylvain Mazens

Depuis plus de vingt ans, Sylvain Mazens compose de la musique, la produit, la joue sur scène, l’enregistre, la rend vivante. Il fait également en sorte que « l’amateur » s’en empare, la pense, la crée lui-même, et la fasse vivre.

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