Protester pour Dieu, protester pour l’homme

Laurent Schlumberger

p. 21-26

References

Bibliographical reference

Laurent Schlumberger, « Protester pour Dieu, protester pour l’homme », Revue Quart Monde, 244 | 2017/4, 21-26.

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Laurent Schlumberger, « Protester pour Dieu, protester pour l’homme », Revue Quart Monde [Online], 244 | 2017/4, Online since 15 June 2018, connection on 30 March 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6965

Lorsqu’en 2016, le Mouvement ATD Quart Monde lançait une campagne à l’occasion du 100e anniversaire de la naissance du père Joseph Wresinski, du 60e anniversaire de la création du Mouvement et du 30e anniversaire de l’inauguration de la dalle à l’honneur des victimes de la misère, une des personnalités invitées à prendre la parole, représentant le président du Conseil national de l’Église Protestante Unie de France, releva la coïncidence entre ces anniversaires et le 500e anniversaire de la Réforme, soulignant entre autres le slogan retenu par l’Église protestante à cette occasion : Protester pour Dieu, protester pour l’homme. La Revue Quart Monde a souhaité approfondir ce dialogue en rencontrant en mai 2017, peu de temps avant qu’il ne quitte ses fonctions, Laurent Schlumberger, président de l’Église protestante unie de 2013 à mai 2017.

Index de mots-clés

Spiritualité

Revue Quart Monde : Protester pour Dieu, protester pour l’homme, au-delà du slogan, qu’est-ce que cela signifie en 2017 ?

Laurent Schlumberger : Nous célébrons cette année le 500e anniversaire de la Réforme. Comme tous les anniversaires, il y a toujours un peu d’arbitraire dans le choix d’une date, mais bon, en gros, il y a 500 ans, avec Martin Luther et ceux qui l’ont suivi, la Réforme est venue bouleverser le christianisme occidental. Le geste fondateur qu’on commémore, c’est le geste de Martin Luther affichant des thèses, de manière publique, pour dénoncer le trafic des indulgences. En pensant à la manière de célébrer cet anniversaire, nous nous sommes dit qu’on n’allait pas glorifier un ancêtre, un âge d’or ; on va utiliser ce geste pour s’en inspirer et formuler ce que sont nos thèses, petit clin d’œil, aujourd’hui, 500 ans après. L’idée était donc qu’à l’occasion de l’année 2017 nous reformulions des convictions essentielles et fondamentales. Cela s’est passé à travers un processus de trois ans, un brain storming, dans toute notre église. Toutes les communautés ont été invitées à y participer, et cela a bien pris, puisqu’en cette année 2017, il y a entre 1000 et 1500 événements organisés dans nos paroisses, du tout petit au plus gros. Cela correspond aussi à l’état de notre société : nous sommes dans un monde où les spiritualités et les religions sont de plus en plus méconnues, et nous sommes engagés dans un travail de longue haleine pour sortir de l’entre soi que cultive toujours plus ou moins une petite minorité et pour essayer d’aller à la rencontre des autres, dès lors que le protestantisme en France est ultra-minoritaire.

RQM : Et ces thèses, elles se déclinent comment ?

L.S. : Cela prend des tas de formes. Par exemple, l’été dernier, on avait un rassemblement de jeunes, on les a fait travailler trois jours là-dessus, ils ont écrit environ 150 thèses, d’une phrase ou deux, pour dire une conviction forte. Et cela donne des formes très différentes d’affichage, des textes sur les façades des temples, des expositions, des conférences…

RQM : Quels sont les thèmes qui ont émergé le plus ?

L.S. : Il y eu de très nombreux thèmes. Un des organismes de notre église, l’Entraide protestante a repris l’idée des thèses, et l’a décliné dans le domaine de l’action sociale, sous la forme de « thèses sociales ». Une notion essentielle pour nous, c’est la question de la dignité. Une des choses que la Réforme a affirmée avec le plus de force et qui a été à l’époque la plus révolutionnaire, c’est ce qu’on met habituellement sous l’expression de « sacerdoce universel ». À l’époque, on a une société extrêmement cloisonnée et stratifiée, avec, par exemple, un monde temporel et un monde spirituel qui sont tout à fait séparés. Et la société chrétienne est une société très étagée avec le peuple en bas, qui fait ce qu’on lui dit de faire et qui a juste le droit de se taire, avec les prêtres au-dessus, avec les évêques, avec le Pape, avec à coté les moines et les moniales qui sont perçus comme des « parfaits », donc, une espèce de vie chrétienne à plusieurs vitesses et une grande dépendance du peuple chrétien vis-à-vis de ces autorités. L’affirmation centrale de Luther consiste à dire : il y a un seul prêtre, c’est à dire, un seul intermédiaire entre Dieu et le peuple, c’est Jésus. Et tous ceux qui sont les frères et les sœurs de Jésus, c’est-à-dire tous les chrétiens sont associés à son sacerdoce. Donc, tous les chrétiens sont prêtres. Et s’il peut y avoir une certaine hiérarchie dans l’Église, c’est une hiérarchie fonctionnelle et certainement pas une hiérarchie en dignité, certainement pas une hiérarchie dans la foi. Il y a une espèce d’unification ou de démocratisation - pour employer une expression anachronique - de la communauté chrétienne. Cette idée-là est possible parce que pour Luther et pour la Réforme, la racine de tout, ce qui donne de la valeur à notre vie, c’est quelque chose qui nous est donné, ce n’est pas quelque chose que nous devons acquérir. Ce ne sont pas nos réussites qui donnent de la valeur à notre vie. Ce ne sont pas nos échecs qui retirent de la valeur à notre vie. C’est le regard aimant que Dieu pose sur chacun de nous de manière absolument gratuite, première, inconditionnelle - le mot important, c’est « inconditionnelle ». Dieu n’est pas, comme on se le représentait à l’époque - et c’est toujours assez présent - une espèce de comptable, qui à la fin du chemin compte les « pour » et les « contre ». Il faut se rappeler qu’à l’époque, sur les tympans des cathédrales médiévales, il y a Jésus qui juge avec, à sa droite les justes, et à sa gauche les réprouvés. Donc, de quel côté je vais être ? Tout cela vole en éclat avec cette idée d’un amour, d’une reconnaissance première, inconditionnelle, gratuite - ce qu’on appelle la grâce de Dieu - qui fait exploser toutes ces autojustifications personnelles, sociales, psychologiques et qui nous fait entrer de plain-pied dans une relation avec Lui. L’articulation de cette idée d’une reconnaissance inconditionnelle et gratuite de Dieu avec la « démocratisation » de la communauté chrétienne nous conduit à un message de dignité absolue, intrinsèque, inaliénable, que rien ne peut augmenter, que rien ne peut diminuer. On est là au plan des idées, mais ce sont des idées extrêmement opératoires qui ont des conséquences individuelles, psychologiques et sociales considérables. Cela induit par exemple que dans les églises, on va s’adresser au peuple en langues vernaculaires et pas en latin. Cela induit de traduire le texte de la Bible dans la langue du peuple et de le traduire non seulement dans la langue du peuple mais d’une manière qui parle, d’une manière vivante. Cela induit aussi par exemple toute l’importance accordée à l’éducation. Dès la Réforme, progressivement bien sûr, il y a eu un essor des écoles. L’éducation est devenue une responsabilité considérable parce qu’il faut pouvoir lire la Bible et être adulte et responsable. L’école devient donc très importante, pour les garçons comme pour les filles puisque justement il y a cette dignité inconditionnelle. Une dynamique se déclenche qui aura un impact social considérable. Plus tard, chez Calvin, apparaîtra cette idée que la pauvreté est une chose mauvaise en soi. Il n’y a pas du tout cette glorification de la pauvreté comme on la connaissait à l’époque médiévale, il y a une hostilité et une lutte contre la pauvreté et au contraire un regard positif porté sur la réussite sociale de chacun. Ou bien encore il y a une valorisation de la profession. Dans un passage savoureux, Luther écrit à un moment que le savetier qui travaille sa chaussure rend autant gloire à Dieu que le moine qui chante l’office dans son monastère. Puisqu’il n’y a plus ces cloisonnements à l’intérieur de la vie et ces cloisonnements devant Dieu, toute activité peut être vue avec un regard qui lui donne une noblesse et une dignité fondamentales.

RQM : Dans un de ses livres, le père Joseph Wresinski affirme que « tout homme est chargé de sacerdoce »…

L.S. : Cela ne m’étonne pas, parce que c’est une idée dans laquelle le Concile Vatican II s’est engouffré. Et de ce point de vue-là, quand certains catholiques traditionalistes ou intégristes disent que leur Église s’est « protestantisée », ils n’ont pas tout à fait tort. Le Concile Vatican II a insisté sur cette idée que le peuple de Dieu globalement portait ce sacerdoce. La différence avec les protestants, c’est que nous affirmons cela aussi individuellement. Mais qu’est-ce que c’est le sacerdoce ? Traditionnellement c’est un rôle d’intermédiaire entre Dieu et les hommes, c’est à dire en un certain sens offrir des sacrifices à Dieu. Mais il n’y a plus de sacrifices aujourd’hui ; prier Dieu, c’est s’adresser à lui directement, sans intermédiaires obligatoires, sans clergé nécessaire, sans intermédiaires cléricaux, et dans un autre sens, cela veut dire présenter Dieu aux hommes, donc le faire dans le témoignage rendu au message de l’Évangile mais aussi dans le service des hommes. Parler de sacerdoce - c’est un mot un peu rare et compliqué aujourd’hui - c’est simplement dire que chacun est appelé, chacun peut se tenir devant Dieu, s’adresser à lui, pleinement responsable, sans être infantilisé et obligé de passer par des intermédiaires et être aussi responsable de servir l’Évangile, de faire connaître l’Évangile à ses semblables. Sacerdoce universel, cela veut donc dire que cela n’est pas réservé à certains mais que c’est une charge et une responsabilité pour tous les chrétiens. L’Église catholique s’est beaucoup rapprochée de cette vision-là aujourd’hui.

RQM : Cette notion de dignité que vous évoquez est centrale pour notre Mouvement, dont les options de base affirment que « tout homme porte en lui une valeur inaliénable qui fait sa dignité », une dignité intrinsèque, qu’on ne perd jamais, même si on vous inflige un traitement indigne, une dignité qu’il ne s’agit pas de rendre, comme on le dit souvent, mais qui est là, parfois enfouie, et qui peine à se manifester. 

L.S. : Absolument. À titre personnel, j’ai fait plusieurs expériences dans ce champ. J’ai d’abord travaillé plusieurs mois dans une fondation qui accueille des personnes gravement handicapées. Avec ces personnes, on expérimente exactement ce que vous venez de dire. On expérimente que ces personnes qui sont pratiquement incapables de faire quoi que ce soit ont une dignité qui nous illumine ; nous tirons bénéfice de cette expérience, et là on touche du doigt que ce ne sont pas les qualités, les capacités qui font la valeur de la vie humaine. Il y a quelque chose de bien en amont qui nous est donné à percevoir de la même manière sans doute que quand on a un nouveau-né dans les mains, qui n’est capable de rien ; on est ébloui de cette vie qui échappe, qui nous précède. J’ai été beaucoup marqué par cette expérience auprès de personnes handicapées. Un autre lieu où j’ai touché cette dimension des choses, c’est la prison, puisque j’ai été aumônier de prisons pendant de longues années. En prison on a à faire avec des personnes qui sont broyées par un système qui non seulement les prive de liberté mais qui accompagne cette privation de liberté d’une volonté d’abaisser, de faire plonger dans l’indignité et qui suscite en retour une indignation considérable. En disant cela, je ne veux pas mettre en cause les personnes, mais un système avec ses imperfections, avec tout l’imaginaire que nous-mêmes, dans la société en avons. C’est une des choses les plus frappantes dans ce monde de la prison, cette espèce de lutte ou, au contraire, cet abandon par rapport à la question de la dignité. Et ce qui permet de travailler cette question, ce sont avant tout des choses qui se rapprochent de ce que vous faites à ATD Quart Monde : le travail, la parole, la culture, etc. Bien sûr, les conditions matérielles sont très importantes, mais le travail sur la parole touche au cœur de ce qu’est la dignité humaine, révèle la dignité, remet la dignité au premier plan.

Sur cette importance de la parole et de la culture, je pense aussi à ce que nous vivions quand j’étais pasteur du Foyer de Grenelle, à Paris. On travaillait beaucoup avec des personnes à la rue, avec des immigrés, des réfugiés, souvent illégaux, des gens qui ne maîtrisaient pas le français. La priorité c’était l’accueil, la langue, le fait de pouvoir s’exprimer, à travers une expression artistique. Une fois par semaine, nous préparions un repas destiné aux personnes qui vivaient à la rue. Nous ne le faisions pas pour elles, mais avec elles. On allait faire les fins de marchés ensemble et tout le monde préparait ; même une personne qui était malade, on arrivait à lui demander quelque chose : poser trois verres sur la table devant les assiettes, apporter un plat, … Il y avait là un travail de dignité, d’humanisation, tout à fait évident.

RQM : C’est aussi une manière d’expérimenter le droit et la possibilité de prendre des responsabilités, de ne pas rester dans une relation univoque, où vous êtes toujours dans la position de celui qui reçoit, et vous ne pouvez jamais rien donner aux autres.

L.S. : Cela me rappelle une histoire que nous avons vécue avec un jeune qui nous avait été envoyé chez nous pour une peine de substitution après avoir volé. Il est arrivé alors que se tenait la kermesse de la paroisse, nous lui avons confié le soin de tenir la caisse. Des années plus tard, nous l’avons revu et il nous a dit que cela avait changé sa vie.

RQM : Face à la misère, on voit souvent les besoins essentiels et on tend à penser que tant que ces besoins de base ne sont pas assurés, tout le reste est du luxe. Comment vous confrontez-vous à cette question ?

L.S. : Pour moi, tout ce qui est de cet ordre, tout ce qui touche au cœur de l’humanité, c’est absolument vital. C’est bouleversant de voir que quand on honore cette dimension-là - non pas pour se dédouaner du reste -, cela a des effets transformateurs étonnants. Toujours dans ce foyer de Grenelle, le 25 décembre au soir, et toute la nuit, on fait une grande veillée, avec un bon repas. Cette soirée commence, - il y a beaucoup de monde, 300 personnes viennent - avec, à l’entrée, des grandes tables, des cuvettes, du savon et des serviettes. La première fois que j’ai vu cela, j’étais mal à l’aise. Mais après l’avoir vécu, je me suis rendu compte que le fait de se dire bonsoir, de vivre cela avant de s’asseoir à une table commune, d’être ensemble pour se laver les mains et à cette occasion passer un petit moment en face à face, c’était une phase d’humanisation très importante.

RQM. : Tous se lavaient les mains, pas seulement les personnes vivant à la rue ?

L.S : Bien sûr, tous ! J’imagine qu’au départ, cela date des années 30, il y avait une préoccupation liée à l’hygiène, mais après tout l’hygiène, de façon humaine, cela humanise aussi, ce n’est pas seulement utilitaire. Et puis tout le monde rentre, on s’assied, la salle est décorée… Comme c’est un lieu laïc mais avec une identité protestante affirmée, il y a toujours le petit speech du pasteur. On est 300 à 400 dans la salle et quand le pasteur prend la parole pendant 3-4 minutes, on entendrait les mouches voler. La plupart des gens qui sont là ne mettent jamais les pieds dans une église mais on entend les mouches voler parce qu’on leur parle. Puis on parle, il y a un spectacle, et tout cela nourrit l’humanité autant que le repas. Il y avait aussi dans ce lieu un salon de coiffure, un ciné-club. Donc, oui, cette dimension culturelle est tout à fait essentielle.

Une chose encore, pour conclure. Il faut se rendre compte que l’insistance que nous avons mise, nous protestants, sur l’éducation, a fait qu’il y a eu une promotion sociale importante et que nos paroisses, nos communautés sont aujourd’hui principalement composées de personnes des classes moyennes et supérieures. Je considère qu’il y a une prise en compte insuffisante de la grande pauvreté et de l’exclusion sociale dans notre église. Donc la marge de progression est importante ! Mais c’est en prise directe avec le message de l’Évangile.

Laurent Schlumberger

Laurent Schlumberger est l’ancien président du Conseil national de l’Église Protestante Unie de France.

CC BY-NC-ND