« Moi aussi, je suis une grande dame »

Tillie Evenor and Caroline Cugnet

p. 38-41

References

Bibliographical reference

Tillie Evenor and Caroline Cugnet, « « Moi aussi, je suis une grande dame » », Revue Quart Monde, 244 | 2017/4, 38-41.

Electronic reference

Tillie Evenor and Caroline Cugnet, « « Moi aussi, je suis une grande dame » », Revue Quart Monde [Online], 244 | 2017/4, Online since 15 June 2018, connection on 19 October 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6970

Respecter et faire respecter sa propre dignité : un long combat pour trouver sa place. C’est par sa foi et l’engagement auprès des enfants attendant un avenir digne, que l’auteure a pu se reconnaître « pauvre mais riche d’autre chose ».

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Maurice

Caroline Cugnet : Qu’est ce qui fait que tu t’es engagée avec le Mouvement ?1

Tillie Evenor : Quand j’ai commencé à participer aux réunions du Mouvement, ma sœur est décédée, et mon neveu devait participer aux dix ans de la Convention des droits des enfants, en Suisse2. C’est à ce moment-là que j’ai accompagné mon neveu partout où il allait pour la préparation, pour aller chercher son passeport, pour voyager. À chaque fois que je participais à une réunion, je restais à côté, et tous les alliés m’invitaient à participer, mais je restais en dehors car je n’avais jamais encore été invitée dans une réunion comme ça. Je restais tout le temps en dehors, même pendant la préparation de mon neveu qui allait partir en Suisse. Mais après, il est revenu à l’Île Maurice avec l’idée de Tapori. Cela m’a inspirée tout de suite. Il m’a demandé mon aide pour trouver des enfants. Alors j’ai vraiment commencé à participer, parce que si je fais Tapori, c’est qu’il me faut un guide pour aller de l’avant avec mon neveu. J’ai aussi demandé de l’aide à Marie-Ange3 ; c’est là que l’envie de m’engager à ATD Quart Monde est venue, parce que sans le Mouvement, il n’y a pas Tapori.

J’ai commencé à participer aux réunions. Par moment je n’avais pas d’argent, je prenais du courage pour dire à Alain4 que je n’avais pas de sous pour prendre le bus jusqu’à Pailles. Alain me disait : « Cherche 25 roupies et quand tu viendras je te donnerais l’argent pour le bus et retourner chez toi. » Même encore maintenant, il y a des fois où je n’ai pas de sous, je fais une démarche pour arriver jusque-là, après je suis sûre d’avoir de l’argent pour retourner. Je m’engage vraiment, j’ai trouvé ma place.

Avant les réunions, on avait l’habitude de lire un texte du père Joseph, cela m’inspirait. Je me suis donnée du sens à moi-même, pour connaître plus encore, parce que tous les écrits du père Joseph, pour moi, c’est une chance de reprendre conscience de moi-même. C’est comme si je recommençais à vivre, c’est une chance de vivre des expériences et aussi de connaître celles des autres. J’avais l’habitude de dire que je suis pauvre, toute seule ; je ne savais pas qu’il y avait des personnes plus pauvres que moi. J’ai toujours eu l’habitude de travailler, de faire vivre ma famille. Quand j’étais jeune, je n’ai jamais eu à manquer des repas car pour nous le plus important était de manger ; avant je ne connaissais pas la pauvreté. Après, quand je me suis mariée, j’ai reconnu que j’étais pauvre. Quand j’ai connu ATD, j’ai découvert que je ne suis pas pauvre… Enfin je suis pauvre, mais je suis riche d’autres choses.

C.C. : Quand ton neveu est rentré de Suisse, qu’est-ce qui t’a donné envie de faire Tapori ?

T.E. : Mon neveu a rapporté un guide avec tous les messages des enfants dedans ; en Suisse on lui avait demandé de faire connaître ces histoires. Il n’y a pas des pauvres qu’à l’Île Maurice, mais aussi dans d’autres pays. J’ai pris conscience de l’histoire d’un petit garçon qui attendait toujours le retour de son papa allé travailler à la mine ; mais il n’a jamais revu son père. J’ai vu aussi une histoire d’enfants qui devaient traverser un barrage pour aller dormir dans un cimetière. Tout cela m’a fait souffrir. Et aussi l’histoire de Valéria, qui avait des problèmes d’yeux, elle se faisait insulter par les enfants. Et c’est ça qui m’a donné envie d’aller de l’avant avec Tapori. Je suis toujours restée accrochée à Tapori jusqu’à aujourd’hui. C’est l’histoire des enfants qui m’a donné du courage, car il y a plein d’enfants qui attendent un avenir.

C.C. : Comment expliques-tu que tu restes engagée dans la durée ?

T.E. : Parce que j’ai trouvé ma place, je me sens bien, je me sens entourée, j’ai fait beaucoup de connaissances. J’apprends à m’en sortir, à aller de l’avant, à aller plus loin, pour joindre les deux bouts. Je partage la vie du Mouvement avec d’autres personnes engagées. Avec le Mouvement on se retrouve nous-mêmes. Mes enfants Tapori me donnent du courage de vivre, je suis entourée par les enfants et cela me donne de la force. Quand je vois tous les enfants qui sont passés chez moi pour Tapori, dans notre petite case, dans la plaine, où nous sommes aujourd’hui5, quand je les vois grands et que maintenant j’accueille leurs enfants, c’est comme si j’étais grand-mère des enfants Tapori, cela me donne vraiment envie de continuer. Et sans le Mouvement, il n’y a pas tout ça.

C.C. : Quand tout va mal à quoi t’accroches-tu pour vivre ?

T.E. : Le mal est quand je n’ai pas d’argent, pour moi c’est ça. Quand je n’ai pas d’argent pour servir, investir,… là je suis vraiment mal. Mais je m’accroche, parce que les sous ne viennent pas tous les jours ; je dois travailler tous les jours. Comme je dis, nous n’avons pas d’argent en banque, mais si nous travaillons nous avons de l’argent, on peut investir pour les repas, pour l’école, pour la lumière, pour l’eau. Quand j’ai tout ça, pour moi il n’y a pas de problème. Quand il n’y a pas de travail, il n’y a pas cet argent-là qui rentre à la maison, là j’ai des soucis. Il y a des moments où il n’y a pas de travail dans les champs… La coupe, c’est compliqué parce qu’irrégulier.

C.C. : Est-ce que ta foi t’aide dans tout cela ?

T.E. : Oui bien sûr. Avant, je me disputais beaucoup avec Dieu car je croyais que j’étais la seule pauvre au monde. J’étais tout le temps croyante mais parfois je me laissais aller. Je suis allée aussi avec les charismatiques. Avant, j’allais à la chorale à l’Église mais je ne sais pas lire. On apprenait à chanter avec d’autres personnes à haute voix mais il y a des moments où il faut prendre les livres pour chanter, là je ne voyais pas ma place, je restais à l’écart. Mais après, j’ai pris conscience que ce n’était pas bien. On demande toujours quelque chose à Dieu : « Aide-nous,… je veux ça, … » Alors j’ai demandé aussi : « Qu’est-ce que je peux faire pour Toi ? »

Un jour, ma belle-sœur m’a parlé d’un groupe à quartier Militaire, et m’a demandé si j’étais intéressée de le rejoindre. J’ai dit que j’allais y penser. Elle m’a dit d’aller voir un monsieur Gabriel. C’est ce que j’ai fait, j’y suis allée et je suis engagée depuis onze ans, et là j’ai trouvé ma place. Il y a un jour - ça m’est resté gravé dans la mémoire -, je travaillais seule dans le champ de canne. Le travail allait s’arrêter, alors j’ai prié, j’ai demandé à Dieu de mettre un autre travail sur mon chemin. Sur le chemin du retour j’ai croisé un monsieur qui m’a demandé de venir travailler chez lui. J’ai dit : « Merci bon Dieu, tu m’as donné un autre travail encore ». Et cela reste gravé que Dieu nous écoute, enfin il m’écoute, mais bien sûr il écoute tout le monde.

C.C. : Qu’est-ce qui donne du sens à ta journée quand tu te lèves le matin ?

T.E. : La première chose que je fais c’est que je remercie Dieu qui donne toujours mon souffle de vie et je lui demande : « Guide mes pas pour ma journée et aussi pour les gens qui m’entourent ». Et il me donne du courage pour aller travailler. Et quand j’ai mal, je prends mes souffrances ; il me donne du courage et je peux travailler.

C.C. : Est-ce que tu connais des gens qui n’ont pas les mêmes idées que toi sur la vie et les gens ? Comment réagis-tu ? Peut-on quand même vivre ensemble ?

T.E. : Il y a plein de gens qui n’ont pas les mêmes idées que moi. Ils aiment ce que je fais mais quand je parle avec eux pour essayer d’aller un peu comme moi, de bouger, de chercher pour sortir de la misère, là je vois qu’ils n’ont pas la même idée que moi. Mais par contre je peux vivre avec des personnes qui sont comme ça, parce que je dis : « Dieu a donné à chacun son talent ». Comme moi dans des groupes d’animation, je ne peux rien faire parce que je n’arrive pas à écrire, mais le groupe me donne du courage : « Tu as du talent pour parler, pour dire des bonnes choses. » Mais tout le monde n’a pas la même idée que j’ai pour s’en sortir.

Il n’y a pas beaucoup de personnes qui pensent comme moi, même mon mari. On vit ensemble, il partage mon quotidien d’ATD Quart Monde, mais lui-même est dans sa propre façon de penser.

C.C. : À Vuillemin, il y a des hindous, des musulmans, des créoles ?

T.E. : Oui il y a aussi Télougu, Madras6, catholiques, Mission guérison, et les enfants de Tapori sont de toutes les religions. Ceux de la Mission ne viennent pas car ils ont leur propre école.

À l’Église on connaissait mon engagement, mais on me demandait pourquoi on ne me voyait pas avec les enfants. Avant il n’y avait pas de bus, mais maintenant c’est possible. Mais parfois j’ai des rencontres le même jour et il y a des moments où il faut que je choisisse entre le Mouvement et l’Église, mais ils comprennent. Et parfois il y a des spectacles, on nous demande de participer avec les enfants.

C.C. : Dans le message du père Joseph, est-ce que tu peux dire ce qui te donne le plus de force, ce qui a changé ta vie ?

T.E. : Quand il parle de la dignité. Quand j’ai commencé à faire connaissance d’ATD, j’entendais beaucoup le mot dignité, parce que tu vois je ne sais pas lire. Maintenant je connais un peu le français, mais avant il fallait que quelqu’un me traduise en créole pour que je puisse participer. Cela prenait beaucoup de temps.

Il faut respecter la dignité des autres, alors je me dis : pourquoi moi je ne respecte pas ma dignité ? Moi-même, je ne voulais pas même me regarder dans un miroir pour voir mon visage parce que je trouve que je suis moche, je suis pauvre, je ne suis pas belle. Mais à travers la façon dont le père Joseph a parlé et raconté l’histoire du piano que sa maman était obligée de vendre alors qu’il était depuis des générations dans la famille7, là j’ai commencé à me dire :

« Je suis comme la maman du père Joseph, je suis pauvre mais j’ai du courage, j’ai toujours eu quelque chose à manger, peu importe ce que c’est, mais je ne suis jamais restée sans manger. Alors moi aussi j’ai le droit à me donner une chance pour aller de l’avant ».

Un jour quand je suis allée chez Patricia je me suis sentie comme une autre personne, parce que je vois la façon dont Patricia avait arrangé sa maison ; je suis allée dans les toilettes et je me suis dit : « Waouh, c’est super ». Une personne comme ça peut m’accueillir chez elle… Pour moi c’était une grande dame…Si Patricia m’a donné une chance de m’accueillir dans une belle maison, une belle toilette - j’ai jamais été dans un hôtel, une jolie place comme ça -, je me suis dit : « Il y a des personnes qui donnent du courage comme le père Joseph ». Je me suis dit alors : « Moi aussi, je suis une grande dame ». C’est à ce moment-là que je lui ai partagé que je suis moche, que je ne m’aime pas, et après cela je suis allée dans les toilettes et au-dessus du lavabo, j’ai réussi à regarder mon visage dans le miroir. Après, petit à petit j’ai commencé à prendre conscience, à me donner de la valeur à moi-même, et aussi je m’accepte comme je suis. Je suis arrivée à m’accepter moi-même. Là, je trouve que j’ai plein de dignité.

1 Interview réalisée par Caroline Cugnet.

2 Pour le dixième anniversaire de la Convention des Droits de l’enfant adoptée en 1989 par l’UNESCO, la branche enfance d’ATD Quart Monde (Tapori)

3 Membre d’ATD Quart Monde à l’Île Maurice.

4 Idem.

5 Il y a trois groupes Tapori dans l’île ; le plus ancien se trouve à Vuillemin, un village situé au centre du pays, au milieu des champs de cannes à

6 Le télougou est une langue de l'Inde. Il existe une diaspora télougoue, entre autres, à Maurice. 70 millions de personnes le parlent comme première

7 Référence à l’enfance de Joseph Wresinski, vivant avec sa famille dans un quartier pauvre d’Angers. Son père, trop humilié, est parti chercher du

1 Interview réalisée par Caroline Cugnet.

2 Pour le dixième anniversaire de la Convention des Droits de l’enfant adoptée en 1989 par l’UNESCO, la branche enfance d’ATD Quart Monde (Tapori) organise une rencontre de 80 enfants venus du monde entier, avec Mary Robinson, Haut-Commissaire aux Droits de l’Homme, au Palais Wilson à Genève. Voir également le site : http://www.atd-quartmonde.org/pour-agir/agissez-avec-les-enfants/

3 Membre d’ATD Quart Monde à l’Île Maurice.

4 Idem.

5 Il y a trois groupes Tapori dans l’île ; le plus ancien se trouve à Vuillemin, un village situé au centre du pays, au milieu des champs de cannes à sucre. Il est animé depuis sa création par Tillie Evenor. Elle avait un petit bout de terrain sur lequel elle a construit une case en dur pour les animations avec les enfants.

6 Le télougou est une langue de l'Inde. Il existe une diaspora télougoue, entre autres, à Maurice. 70 millions de personnes le parlent comme première langue (Source Wikipedia).

7 Référence à l’enfance de Joseph Wresinski, vivant avec sa famille dans un quartier pauvre d’Angers. Son père, trop humilié, est parti chercher du travail en Pologne, d’où il vient. Restée seule avec ses quatre enfants, sa maman se bat pour faire vivre sa famille. Un jour, à la surprise de tous, arrive un piano, envoyé par Monsieur Wresinski. Pour Madame Wresinski c’est comme une promesse de paix, d’harmonie, d’avenir qu’elle pourra offrir à ses enfants à travers la musique. Mais ce piano fait scandale dans le quartier… Le père Joseph Wresinski racontera des années plus tard : « Vint le jour où l’on commença à dire autour de nous : si ces gens-là ont un piano, c’est qu’ils ont de l’argent, ce n’est pas la peine de leur donner des secours. Aussi ma mère a-t-elle dû vendre le piano pour un prix dérisoire. En échange de secours, elle a vendu une espérance. Depuis, je suis jaloux, comme Dieu se dit jaloux dans la Bible, de ceux qui dès leur enfance, apprirent à aimer la musique et la danse, l’art et la poésie. Je n’eus pas cette chance et toute ma vie j’en ai souffert. Pouvoir l’offrir aux plus pauvres a été mon combat ». Cf. le site : http://www.atd-quartmonde.org/harmonie-engagement-isabelle-pypaert-perrin/

Tillie Evenor

Militante d’ATD Quart Monde à l’Île Maurice, Tillie Evenor anime un groupe Tapori depuis dix-huit ans et est membre de l’équipe d’animation d’ATD Quart Monde Maurice depuis deux ans. Elle a quatre enfants et trois petits-fils. Travailleuse agricole, elle fait la coupe de la canne à sucre.

Caroline Cugnet

CC BY-NC-ND