N° 194, 2005/2   •  Parcours d'engagements
Dossier

Une façon de vivre le quotidien

Josette Chiron
Résumé
  • Français

“ Tous les jours, près de chez moi, je suis face à des situations inacceptables ”. Cette réalité remet l’auteur en face de son histoire et la pousse à agir avec les personnes de son voisinage en grande difficulté.

Index
Texte intégral

Quand je vivais à Paris, dans le 19ème arrondissement, j’habitais, sur le même palier, en face d’une famille en grande difficulté. Je croisais dans le jardin cette dame à l’air si triste, je sentais qu’elle avait besoin d’aide. Elle m’a raconté ce qu’elle vivait. Toute mon enfance m’est alors remontée à la mémoire. Aujourd’hui, ma vie s’est un peu améliorée, j’avais un peu oublié les difficultés de tous ordres que j’avais vécues. Cette femme me remettait devant celles-ci et j’étais très touchée.

Ma voisine vivait l’enfer : pas d’argent, un logement en mauvais état, pas d’amis pour la soutenir. Quand tout cela vous arrive, vous ne vous sentez plus une personne comme tout le monde. J’en ai parlé autour de moi, à ma famille. J’ai tout de suite voulu qu’on refasse son logement. Tout était moisi, rien ne fonctionnait. Elle ne pouvait pas vivre en famille tranquillement.

J’avais remarqué qu’elle ne connaissait pas ses droits, par exemple, le fait qu’elle ait droit à l’eau, à des bons d’électricité. Mon expérience d’avoir dû me battre et faire appel à des soutiens quand mes enfants étaient petits m’a poussée à l’encourager à faire valoir ses droits. C’était dur de regarder à nouveau en face ce qui avait été si douloureux pour moi mais le désir de devenir comme une compagne de route de ces personnes était plus fort. Je voulais leur permettre de se réconcilier avec elles-mêmes et avec les autres, de retrouver l’estime d’elles-mêmes dans l’estime des autres. Quelle joie de voir cette dame prendre soin d’elle-même, de la voir choisir des habits de couleur pour ses enfants, elle qui jusque-là, n’avait goût à rien. Avec un logement et un autre regard, une vie peut se transformer

Quand je l’ai su, j’étais très en colère

J’ai connu une autre famille qui vivait dans une cave. Elle avait été relogée, la femme dans un foyer, son mari à l’hôtel. C’était tellement dur de les voir se dire au revoir chaque soir parce qu’ils n’avaient toujours pas d’endroit pour vivre ensemble. Je m’imaginais à leur place, être mari et femme et se séparer chaque jour... C’était insupportable ! J’ai demandé conseil pour faire avancer la situation. Ils ont été soutenus pour s’installer en province. A Paris, c’était trop dur !

Et ce camion jaune qui stationnait dans la cour de la paroisse ! Je croyais qu’il était vide jusqu’au moment où j’ai vu quelqu’un bouger à l’intérieur : un jeune vivait dans ce camion. Il n’avait même pas de quoi payer l’essence pour bouger. Il faisait la queue chaque jour au restaurant du cœur. J’en ai parlé à un ami. Il l’a soutenu pour trouver une chambre meublée.

Mais ce qui m’a le plus révoltée, c’est cette famille qui vivait dans une voiture. Dans le quartier, tout le monde la connaissait et lui donnait à manger. Moi, je ne savais pas. Mais quand je l’ai su, j’étais très en colère de voir qu’on laissait un couple avec un enfant dans une voiture sans rien faire et que la petite fille ne pouvait pas aller à l’école. J’ai décidé d’aller les voir. Les parents pensaient qu’elle ne serait pas acceptée à l’école car ils étaient sans domicile fixe. On y est allé ensemble. La directrice a averti les services sociaux sans nous le dire. Je savais que si on parlait aux services sociaux, ceux-ci risquaient de placer l’enfant à cause des conditions de vie de la famille. Entre parenthèses, ils auraient pu s’en mêler depuis longtemps pour leur permettre d’accéder à un logement et que cette enfant aille à l’école comme tout le monde pour apprendre. Le logement c’est prioritaire pour une vie convenable en famille. Là, on essaie de scolariser une enfant et voilà qu’ils décident de la placer ! Les parents n’ont pas voulu. Ils sont partis. Ils ont quitté la région pour qu’on ne leur prenne pas leur enfant. Par chance, dans le village où ils ont atterri, beaucoup de gens se sont mobilisés pour qu’ils aient leur maison. Ils ont eu une autorisation pour construire. On leur a apporté des matériaux. Enfin ils pouvaient vivre en famille comme ils le souhaitaient. Pouvoir vivre en famille n’a pas de prix pour moi ! Quand j’étais enfant, j’ai été placée. J’aurais tellement préféré que ma mère soit aidée pour nous élever ! Quand on ne peut pas vivre en famille, on se sent étranger partout, on se renferme.

Mes enfants m’aident à avoir du recul

Comment soutenir les personnes sans les assister ? Je ne voulais pas de ça pour moi ! Je veux combattre et faire les démarches avec elles, leur donner des informations ou des idées. Ce n’est pas évident de recevoir. Je suis tellement heureuse quand je vois le visage de quelqu’un qui s’éclaire parce qu’il a réussi à faire quelque chose tout seul. Je connais une femme qui a appris à coudre en préparant une crèche vivante. Avant, on la considérait comme rien. Et voilà qu’en faisant des costumes pendant deux mois, elle s’est révélée.

Maintenant des membres de ma famille s’engagent aussi. En nous promenant sur le bord de la Marne, ma nièce et moi, nous avons découvert une cabane habitée par une mère avec deux enfants. Elle était expulsée et avait perdu son mari. Ma nièce a réussi à la faire reloger. Un jour ma fille me téléphone : elle me demande conseil pour aider des familles de sa commune ; je suis fière d’avoir transmis cela à mes enfants. Ils m’aident aussi à avoir du recul...

Je cherche à saisir l’humanité de chacun

Pas facile de tenir ! Quand on fait des démarches, il faut s’assurer que les promesses vont être tenues. Une autre difficulté est d’accepter de ne pas tout comprendre de celui qu’on veut soutenir. On ne peut pas se mettre dans sa peau. Chacun a sa propre histoire. Alors je cherche toutes les petites choses qui vont m’aider à saisir l’humanité de chacun, et cela jusqu’à ce qu’il y ait un déclic. Parfois il suffit d’un petit rien ; parfois c’est un échec mais je continue quand même à me bagarrer car je n’aime pas rester sur un échec. Pour moi qui suis malade, partager nos forces m’aide à aller plus loin. Quand on n’a pas été à l’école, qu’on n’a pas été élevé avec les mêmes choses que les autres, on n’a pas le même regard sur la vie. Alors il faut prendre beaucoup de temps car on croit, aux premières discussions, que la personne ne s’intéresse pas... En fait elle ne peut pas dire d’emblée ce qu’elle a pris l’habitude de cacher. Je cherche, comme mes enfants cherchent aussi aujourd’hui, comment établir toujours plus de relations, d’échanges. Cela prend beaucoup de temps pour se faire confiance, pour s’apprivoiser.

Pour moi, lorsqu’on rencontre une personne et qu’on se lie avec elle, l’important c’est de voir ce qu’il y a de beau en elle, de voir ses qualités, et non de s’arrêter aux côtés négatifs. Il faut changer son regard. Ce ne sont que des actions de bonté, de compréhension qui aident à se remettre debout.

Un ressourcement pour ma vie

Je pense maintenant à Louise, mère de deux enfants, qui pour des raisons familiales a dû fuir son pays. Elle a parcouru des centaines de kilomètres avec ses enfants, bravant le froid, la chaleur, la faim, la peur. Elle finit par arriver en France grâce au soutien d’une religieuse. Sans toit, sans ressources, sans vêtements... comment survivre ? A ce moment-là, elle n’a qu’une idée : mourir et entraîner ses enfants avec elle.

Une voisine qui s’occupe des chats abandonnés lui permet d’aller à l’hôtel. Puis elle atterrit dans un studio meublé. C’est le paradis ! me dira-t-elle plus tard. On s’est rencontré parce qu’un jour, quelqu’un lui a donné mon adresse. Elle a sonné à ma porte. Je prenais mon petit déjeuner. Je lui ai proposé de le partager avec moi ainsi que ses enfants. Elle m’a regardé un long moment puis ses yeux s’ouvrirent tout grands et un large et merveilleux sourire est apparu. Je ne m’attendais pas à cette illumination. Un vent de tendresse et d’amitié est passé sur nous. Pour Louise et ses enfants moins de solitude et de peine de cœur. Pour moi cadeau.

La vie partagée avec toutes ces personnes est un vrai ressourcement pour ma vie.

Pour citer cet article Josette Chiron, « Une façon de vivre le quotidien », Parcours d'engagements, Revue Quart Monde, Année 2005, Dossier, mis à jour le : 08/10/2008,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/864.
Auteur

Josette Chiron

Josette Chiron, mère de famille, habite le 20ème arrondissement de Paris.