Se laisser désinstaller en permanence

Marie-Noëlle Tilman

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Marie-Noëlle Tilman, « Se laisser désinstaller en permanence », Revue Quart Monde [Online], 194 | 2005/2, Online since , connection on 26 January 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/881

Médecin, mère de deux enfants, Marie-Noëlle Tilman exerce la médecine générale dans une maison médicale située dans un quartier de la périphérie de Liège, en Belgique.

Un engagement peut s’ancrer dans l’enfance ou l’adolescence et se prolonger pendant trente ans et plus. Au-delà des formes changeantes qu’il prend, il demeure comme un fil rouge ou une colonne vertébrale. Tout au long de ce parcours, l’auteur montre qu’en chaque occasion, les familles les plus pauvres l’obligent à tout réapprendre et à réinventer sans cesse.

Index de mots-clés

Engagement, Solidarité, Santé

Index géographique

Belgique

Alliée du Mouvement ATD Quart Monde, je le suis depuis l’âge de quatorze ans. Trente ans ont passé ! Cela m’étonne, comme m’étonne aussi la façon dont ce temps a passé et dont mon engagement a évolué. Entre quatorze et trente ans, j’étais tout entière “ acquise ” à ce mouvement, à sa pensée, à son combat. Je me suis engagée dans l’action sous des formes très diverses. J’ai aussi connu beaucoup de personnes, volontaires, alliés, hommes, femmes, jeunes et enfants qui vivaient dans la pauvreté. Ce que ATD Quart Monde m’a apporté dans cette période de ma vie n’est pas quantifiable.

J’ai étudié la médecine parce que je trouvais ce métier utile. Une volontaire m’avait dit que les gens dans la misère étaient souvent malades, et que peu de professionnels étaient disposés à étudier la spécificité de ces maladies de la misère. Mais je voulais surtout voir comment vivent les gens, je voulais pouvoir “ entrer dans les maisons ”. J’y suis entrée en effet. Peu de professions pouvaient m’offrir ainsi ce que je cherchais : connaître la vie des gens, sans doute en partie pour mieux comprendre la mienne. J’ai débuté mon travail dans une maison médicale : j’y ai rencontré de nouvelles familles très pauvres ou exclues, mais aussi une population fragilisée, au chômage, des mères seules, des candidats réfugiés politiques... J’ai été confrontée aux besoins et demandes des patients, à mes possibilités et limites, ainsi qu’à celles de mon équipe. J’ai pu constater que ce que j’avais appris d’ATD Quart Monde m’était d’une grande aide dans les relations avec mes patients (le partage du savoir, les options de base affirmant la dignité de tout homme) mais aussi que d’autres n’avaient pas la même vision des choses, quant à la santé ou à divers événements qui se vivaient au sein des familles pauvres. Je passais pour une idéaliste.

Je devais prendre distance

Plus tard, j’ai eu deux enfants (ils ont maintenant treize et onze ans) ; mon métier et ma vie personnelle m’ont posé beaucoup de questions auxquelles j’ai cherché des réponses par diverses voies. J’ai eu du mal avec certains aspects du “ discours ” d’ATD Quart Monde et je m’en suis éloignée. Je sentais que je devais prendre distance. J’ai commencé une formation (des séminaires de psychanalyse et médecine, organisés par l’Université de Louvain, une soirée tous les quinze jours, pendant quelques années). Surprise ! Ces séminaires se déroulaient dans des locaux voisins de ceux qui abritaient les réunions de l’université populaire Quart Monde. Je revoyais les participants à celle-ci à l’entrée ou à la pause. Moi j’allais de l’autre côté, aux séminaires, et j’entendais à travers les cloisons des prises de paroles entrecoupées d’applaudissements. C’était bizarre d’avoir été si proches, mais c’était aussi un soulagement pour moi de fréquenter d’autres lieux, d’autres pensées, d’autres personnes.

J’ai continué d’avoir assez bien de personnes très pauvres dans ma patientèle, plus que d’autres collègues de l’équipe, si j’en crois les statistiques. La philosophie d’ATD Quart Monde devait être bien ancrée en moi...

On m’a proposé d’écrire pour une revue de psychanalyse un texte sur le transfert (ce qui se passe dans la relation entre le médecin et le patient). J’ai rédigé ce texte, en partant du récit de quatre cadeaux que des patients m’avaient offerts. Un de ces récits concerne un couple de la misère. En voici un passage :

“ Direction l’appartement de Mme L., 80 ans, et de son compagnon (50 ans) qui vivent en logement social depuis six ou sept ans. Il y a des années, elle vivait dans un taudis : deux pièces sur quatre inutilisables, pour cause d’humidité ; les fils électriques pendaient des murs ; l’escalier pourri, la toilette dans la cour, pas de salle de bains. Mais, paraît-il, pas prioritaire pour un logement social. Elle tricotait des restes de laine, ou plutôt s’exerçait à le faire, me disait-elle : elle lâchait beaucoup de mailles, et ne connaissait pas l’art des diminutions... J’ai admiré ses efforts, et quelques réalisations. Elle s’est mise à tricoter des chaussons, puis une brassière pour ma petite fille. La maison se déglinguait de plus en plus, il a fallu de l’énergie, des lettres, menacer d’alerter la presse, pour que son problème trouve une solution. Quand elle a déménagé, elle m’a offert pour mon fils, en remerciement, un petit costume, acheté au marché. Je lui ai donné une photo de ma fille avec la brassière et les chaussons. De mon petit garçon, avec le vêtement neuf. Dans leur cadre sur le mur de l’appartement, mes enfants sourient malicieusement ”

A la fin de l’année dernière, son compagnon m’a offert 12,50 euros pour chacun de mes enfants, en pièces bien empilées. Il voulait ainsi me remercier, disait-il, pour la pension “ que j’ai fait avoir ” à sa compagne. Agée et en très mauvaise santé, sans l’aide de son compagnon, elle aurait été placée en maison de repos. Leur demande d’allocation pour l’aide d’une tierce personne a été acceptée après plusieurs mois, et ils ont perçu d’importants arriérés. Hors de question que je refuse leur cadeau. Je leur demande s’ils ont des projets pour fêter ça. Madame me dit qu’ils vont manger des moules. Monsieur ajoute qu’ils ont décidé de louer une voiture pour une semaine ; ils ont un ami qui sait conduire, et qui les conduira. Où iront-ils ? Il y a trois endroits. Je ne me souviens plus du premier. Le deuxième, c’est à Bastogne. Le troisième, c’est près d’Arlon. Je demande pourquoi près d’Arlon. Monsieur me dit : “ C’est parce que M. T. est enterré là-bas, on n’a jamais pu aller au cimetière depuis dix ans qu’il est mort, avec les mauvaises jambes de Madame, on ne sait pas prendre les trains.  Alors maintenant, on va y aller ! ”.  Monsieur T. était un homme très âgé, qui partageait avec le couple le taudis quitté quelques années plus tôt. Il y était mort d’un cancer. Je me sens très touchée du cadeau, de la confiance qu’ils me font en me parlant de leurs projets, mais surtout du choix des projets qu’ils décident de mener. Je pense à ce qu’ils choisissent de faire en priorité avec l’argent. Je donne l’argent à mes enfants en leur expliquant son histoire. Eux aussi sont fort touchés et décident d’écrire une lettre de remerciement.

Ce que je ne ferais pas en temps habituel...

Noël approche. Une volontaire me téléphone pour me demander si je pourrais conduire à une fête de Noël une famille de Seraing. C’est impossible : ils sont parmi mes patients. Pas question pour moi d’amener cette famille à la fête de Noël, nos rapports “ thérapeutiques ” me paraissent déjà assez problématiques. Aucun problème, dit Colette, un autre allié s’en chargera. Elle me donne l’adresse d’une famille à Liège.

J’ai pendant longtemps, plus de dix ans, co-voituré régulièrement des familles pour diverses activités. Mais voilà longtemps que je ne l’ai plus fait. Et dès le moment où je frappe à la porte de la maison, se produisent deux événements dont j’ai déjà eu l’habitude antérieurement, événements du type de ceux qui se sont produits bien des fois lorsque je transportais des familles... J’avais oublié que cela se passait ainsi. Je suis parquée de l’autre côté de la route par rapport à la maison, du côté autorisé. La personne qui vient ouvrir me demande de venir me placer de l’autre côté, dans le tournant où il est interdit de stationner, pour éviter à quelqu’un qui a du mal à marcher de traverser la route. J’obtempère. A l’arrière montent trois personnes dont un jeune handicapé mental. Une jeune femme qui porte un bébé s’approche de la vitre : “ Vous avez un verrouillage central ? Eh bien, mettez-le, parce que c’est déjà arrivé qu’il ouvre la porte pour descendre en route ! ”. Me voilà partie ; en un rien de temps, j’ai retrouvé cette façon particulière des familles pauvres de me désinstaller, de me faire faire ce que je ne ferais pas en temps habituel. Depuis que je suis alliée, c’est ainsi, à des degrés divers. Et cela ne compte pas pour rien dans ce qui m’a attachée au Mouvement ATD Quart Monde.

Mes propos semblent extra-terrestres

Quelques jours plus tard, A., une jeune collègue médecin en stage à la maison médicale, et dont je suis le maître de stage, me propose d’assister à la projection d’une cassette : Les Enfants du Borinage, lettre à Henri Storck. Sa démarche m’interpelle : elle a proposé à plusieurs amis de visionner cette cassette chez elle. Henri Storck avait réalisé un film Misère au Borinage en 1934 et le réalisateur des Enfants du Borinage monte son film sous l’aspect d’une lettre qu’il adresse au premier : au Borinage, rien n’a changé... Quand je demande à A. pourquoi elle a choisi ce film, elle me dit qu’elle est frappée par toute cette misère dont elle est témoin depuis qu’elle travaille à Seraing ; elle a travaillé un an à Herstal avant, dans une autre maison médicale, et la situation ne lui semblait pas aussi catastrophique. C’est important pour moi qu’elle me dise cela : à force d’y être confronté, on oublierait presque que “ ça ne va pas ” ! Elle ajoute que ce qui la touche aussi beaucoup, c’est toute cette dépendance des gens à l’égard de la société de consommation : même très pauvres, ce qu’ils souhaitent, c’est d’acquérir des biens, TV, jeux électroniques, téléphones portables... alors qu’elle est très critique vis-à-vis des biens matériels. Elle en ressent une sorte de désespérance. Elle voudrait en parler à ses amis, leur demander s’ils ont des idées d’action, c’est pourquoi elle a eu l’idée du film.

Ce soir-là, nous sommes une bonne dizaine. Nous sommes trois de la maison médicale, je ne connais pas les autres invités, tous âgés de moins de trente ans. Il y a plusieurs jeunes médecins, certains sont en cours de spécialisation à l’hôpital, une est d’origine arabe et a travaillé quelques mois en Palestine.

Tous se montrent interpellés par le film. Certains pointent l’absentéisme scolaire, l’attitude des personnes filmées (retrait, passivité, débrouille...). Certains cherchent des pistes de “ solutions ”. Ce qui me frappe, c’est qu’il y a dans ce débat très peu d’analyse politique. Peu de révolte pour dire que c’est inacceptable. Il y a une tentative de réflexion sur ce qu’on pourrait ou devrait faire pour les pauvres, mais pas sur ce qu’on pourrait faire avec eux, encore moins sur la possibilité de prendre leur parole en compte.

J’éprouve une sorte de découragement et d’impatience : cinquante ans plus tard, les idées sont les mêmes, alors que ce sont des jeunes sympas, intelligents, dans des professions de contact...  A les entendre, je ressens aussi à ce moment très fort, et comme malgré moi, combien j’ai été formée par ATD Quart Monde. Cette phrase qui me révoltait quelquefois : “ Les pauvres sont nos maîtres ”... Les premiers rassemblements des familles au camp des sans-logis à Noisy-le-Grand avec le père Joseph... Les réunions de l’université populaire Quart Monde... Le besoin et la nécessité pour tout homme de pouvoir s’exprimer en citoyen, sur tous les sujets qui le concernent, lui, sa famille, mais pas seulement lui et sa famille, également sur la société et le monde où il vit... Le rapport Wresinski sur la grande pauvreté... La dalle au Trocadéro, à Paris... La conversation fléchissant, je me dis que je voudrais témoigner de ce que je connais de la démarche du Mouvement ATD Quart Monde. Mes propos semblent un peu extra-terrestres : qui peut s’imaginer que des rassemblements de familles très pauvres existent, et qu’elles y construisent leur parole ? C’est ainsi, en en parlant à d’autres qui ne connaissent pas ce mouvement, que je me rends vraiment compte de l’intuition extraordinaire de son fondateur, de l’esprit visionnaire dont il a fait preuve dans sa recherche de moyens pour combattre la misère. De l’énergie qu’il a déployée pour mener ce projet, tout seul, puis à quelques-uns, puis avec tout un mouvement. Et que je ne vois pas non plus d’autre façon de détruire la misère.

Je reprends conscience que, décidément, j’étais encore et toujours une alliée. Que j’adhérais à ATD Quart Monde “ de l’intérieur ” et plus comme à un discours extérieur. Je n’avais plus peur de l’idéologie qui guette toujours ; je me disais que les grandes lignes étaient justes et que bien sûr il peut y avoir des erreurs, mais les fondements de la pensée et de l’action me sont à nouveau apparus comme totalement neufs, enthousiasmants et pertinents.

J’ai senti comme un désir pareil...

J’ai encore revu la vieille patiente qui avait reçu ses arriérés de pensions. Son compagnon m’a dit qu’ils allaient relouer une voiture, cette fois pour aller voir la mer. J’aime la mer et j’allais justement partir à la mer la semaine suivante avec ma famille. J’ai senti comme un désir pareil, chez eux et chez nous.

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