Francine de la Gorce, Famille, terre de liberté

Éditions Science et Service Quart Monde, 1986, 232 pages.

Henri Péquignot

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Francine de la Gorce, Famille, terre de liberté, Éditions Science et Service Quart Monde, 1986, 232 pages.

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Henri Péquignot, « Francine de la Gorce, Famille, terre de liberté », Revue Quart Monde [En ligne], 123 | 1987/2, mis en ligne le 01 mars 1988, consulté le 01 octobre 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/8687

Une enfant de dix ans, en 1941, seule une nuit de Noël dans une capitale occupée. Toute sa famille est dispersée, un à la guerre, l’autre emprisonnée, un dernier réfugié. C’est alors que pendant une seconde, peut-être moins, un fantasme compensateur lui donne une joie intense : elle voit la lune. Elle se dit que ceux dont elle est séparée la regardent sans doute au même moment. Ils ont quelque chose en commun, ils sont une famille de la lune. C’est par ce souvenir personnel que s’ouvre le livre de Francine de la Gorce « Famille, terre de liberté. » Sans doute est-ce une étude psychologique et sociologique sur les familles du sous-prolétariat, de ce que les militants d’Aide à toute détresse appellent le Quart Monde : les plus abandonnés des pauvres qui constituent en fait une population, sans doute renouvelée à chaque génération (puisque certains « s’en sortent » et que d’autres les rejoignent), mais néanmoins une population relativement stable, car ce sont des pauvres, fils et petits-fils de pauvres, anxieux de voir leurs enfants menacés de la même vie qu’eux-mêmes.

Pourtant, c’est auprès de ces familles, vivant parmi elles, comme les militants son mouvement, que l’auteur, à la fois, va chercher le sens de la famille et nous fait prendre conscience d’une réalité d’autant plus menacée dans les couches plus normales de la population qu’on lui rend de bouche plus d’hommages apparents (comme si l’emploi répété du mot servait à faire oublier la crise de ce qu’il représente).

Dans ces populations marginales, la famille est menacée du dehors : les services sociaux la dispersent, le poids de l’opinion, non sans quelque succès, fait de son mieux pour la décourager. De fait, lentement sa fécondité se rapproche de celle de la population générale. Il n’en demeure pas moins que cette catégorie sociale représente le plus gros des familles nombreuses actuelles et que, si déplorable que soit sa vie quotidienne, elle reste attachée à la vie et aux valeurs familiales, investit son espoir dans ses enfants et ne rêve d’avenir que pour eux. On comprend que Francine de la Gorce ait commencé ce livre par un souvenir d’enfance. Lorsque la catastrophe s’est abattue sur l’Europe entière, elle a redonné vie aux valeurs familiales, au refuge familial. Une augmentation de la natalité s’est produite. Ceux qui ne croyaient plus au présent ont cru en l’avenir. Le prestige de la famille, le goût de l’enfant a disparu avec le retour de la prospérité. Il persiste dans la misère et l’auteur n’a pas tort de penser que le même processus joue dans le Tiers Monde. Or, les bons conseilleurs, dans les deux cas, condamnant cette réaction biologique comme irresponsable, n’en comprennent pas l’importance et la valeur et leur refusant le droit à l’imprévoyance achèveraient, s’ils réussissaient, de les déstructurer.

(Paru dans Le Concours Médical, 1er novembre 1986

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