Fausto Giudice, Tête de turc en France

Ed. La Découverte., Enquêtes, Paris, 1989

Catherine Firdion

Bibliographical reference

Fausto Giudice, Tête de turc en France, Ed. La Découverte., Enquêtes, Paris, 1989

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Catherine Firdion, « Fausto Giudice, Tête de turc en France », Revue Quart Monde [Online], 136 | 1990/3, Online since 18 May 2020, connection on 24 June 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/8899

En 1986 paraissait « Tête de turc », de Gunther Walraff, qui dénonçait l’exploitation des travailleurs turcs en Allemagne. Poursuivant cette investigation en France, pendant trois ans, Fausto Giudice, journaliste, a mené une enquête opiniâtre visant à mettre à jour quelques-unes des mille et une manières d’exclure les immigrés de la vie sociale (Africains, Portugais ou Turcs.) Il relève les pratiques discriminatoires courantes dans les services et l’administration, avec pour toile de fond des actes et des discours racistes, xénophobes, exclusifs. « La France est presque notre pays maintenant et en même temps, c’est l’Afrique du Sud. » Ces mots d’un ouvrier agricole marocain des Bouches-du-Rhône, résument bien la situation de discrimination vécue par de nombreux immigrés, leur vision de la « mise à part » (traduction littérale du mot néerlandais « apartheid ») dont ils font les frais. Les ouvriers agricoles parlent tous en français, en arabe, en berbère de leur situation pour laquelle ils ont trouvé un nom : « mizirya » emprunté au français « misère. » Le manque d’eau pour se laver est le symbole le plus terrible de la misère pour des travailleurs de force et de surcroît, pour la plupart, de tradition musulmane. C’est une atteinte à leur plus élémentaire dignité.

Huit dossiers brûlants nous sont ainsi dévoilés, extrêmement précis dans les chiffres et la désignation des responsabilités. Qu’il s’agisse du logement, avec l’affaire des incendies criminels dans le XXème arrondissement de Paris, utilisées pour accélérer la rénovation et le projet du Grand Est parisien en faisant disparaître de plus en plus de logements sociaux. Qu’il s’agisse de l’école avec l’exclusion des enfants étrangers par certains maires de la banlieue parisienne, alors que la plupart d’entre eux sont nés en France et sont francophones. Qu’il s’agisse de la santé, avec la pratique systématique des césariennes et parfois des ligatures des trompes imposées aux femmes africaines, sans leur consentement. Qu’il s’agisse encore du regroupement familial interdit, illégalement, aux femmes algériennes par les autorités locales des Bouches-du-Rhône, ou de la mise à l’écart des Harkis, ces Français musulmans rapatriés auxquels on a imposé un regroupement dans des camps inhumains.

Quand les hommes sont exclus des droits, de la citoyenneté, ils sont encore plus dignes d’amour, affirme Fausto Giudice. Cette enquête veut montrer que les immigrés sont en mutation. « Ils ne sont plus tout simplement une main-d’œuvre docile, ni des prolétaires idéaux porteurs des espoirs de toute la société. Mais leur marche vers l’humanité et la citoyenneté est entravée à chaque pas. En combattant ces entraves, des hommes et des femmes conquièrent leur humanité. Ce faisant, ils révèlent l’état de la société française et lui disent ses quatre vérités. » « La perversion de la démocratie, que révèlent les discriminations décrites, appelle des réponses de la société et de l’Etat. Les conditions d’exercice de la citoyenneté par tous et toutes doivent être reconnues - elles existent déjà, en partie - ou créées quand elles font défaut. »

On regrette que l’auteur ne fasse pas au moins allusion aux exclus français de souche et ne montre pas que la négation de leurs droits est aussi inacceptable que la situation de non droit des immigrés. A nous donc d’en tirer les conclusions qui s’imposent : Français, immigrés, sous-prolétaires ont un même combat à poursuivre pour la reconnaissance de leurs droits les plus fondamentaux, comme l’avait déjà souligné le rassemblement du Mouvement ATD Quart Monde à la Mutualité en 1977.

Fausto Giudice serait à connaître, en tout cas, pour le regard positif et chaleureux qu’il pose sur les personnes rencontrées au cours des enquêtes, et le parti pris en leur faveur, au nom de la justice et de la dignité.

Catherine Firdion

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