Arlette Farge, Essai pour une histoire des voix au dix-huitième siècle

Éd.Bayard, Paris, 2009, 311 p.

Laurence Bervas

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Arlette Farge, Essai pour une histoire des voix au dix-huitième siècle, Éd.Bayard, Paris, 2009, 311 p.

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Laurence Bervas, « Arlette Farge, Essai pour une histoire des voix au dix-huitième siècle », Revue Quart Monde [Online], 214 | 2010/2, Online since 01 October 2010, connection on 05 March 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/9070

Chercheuse au CNRS et à l’EHESS, auteur de plusieurs études portant sur la vie quotidienne des classes populaires au 18ème siècle, notamment Délinquance et criminalité, Vivre dans la rue au XVIIIème, Dire et mal dire, Arlette Farge s’aventure à mettre le son aux écrits de cette époque.

En nous faisant voyager dans le Paris et la France du 18ème siècle, elle nous fait entendre et écouter toute une population très diversifiée à travers les archives de justice et de police, mais également les archives de l’Assistance Publique de Paris, les traités juridiques, les auteurs littéraires de l’époque.

Amie des plus démunis du 18ème siècle, pour elle « il n’est pas question qu’aujourd’hui comme hier, pauvreté et misère laissent l’historien sans voix. Il n’est pas question non plus d’accepter que ces voix du peuple dites défigurées deviennent ‘sans voix’. Toutes [les voix] ont un sens. Il s’est enfoui sous le temps mais il est là. »

Elle sait bien qu’elle est face à un défi : « Écouter la voix des plus démunis défie la logique, mais pourquoi ces chants, mélodies ou cris ne pourraient-ils être esquissés à partir des milliers d’archives existantes ? Bien entendu, jamais l’absence des sons ne sera comblée ; les voix, je le sais, se sont à jamais tues. Mais elles se sont exprimées, font trace et laissent des indices. Certes il s’agit de paroles écrites puis lues, mais la scansion montre à l’évidence comment se posa la voix et la tonalité qu’elle imposa. »

Elle rassemble énergie et compétence pour décoder les écrits : « Les archives ne retransmettent pas les sons, mais on y écoute des morceaux de paroles allant vers la communauté. Ils vont vers l’assemblée des plus défavorisés, et relient les uns aux autres ou défont parfois des solidarités. C’est la surprenante chaîne sonore des matins et des nuits des plus humbles. Les souffles et voix des passions et souffrances des plus pauvres ne sont ni vues ni entendues, mais ce sont de violents signaux pour écrire l’histoire. ‘Dire le malheur’, l’énoncer par des larmes, des gémissements ou des cris à moins que ce ne soit par le silence ou le refus obstiné de faire langue, l’écrasement de l’être l’obligeant à rassembler sa dignité dans le mutisme, mérite qu’on s’y attarde. »

En historienne, elle est à l’écoute : « La chair de la voix constitue et l’événement et l’histoire ; les voix se sont transformées au cours du temps, mais elles nous portent encore et organisent les communautés humaines. Faire l’histoire de leur intrusion dans le discours historique oblige à se préoccuper de la manière dont elles furent soit oubliées, soit reprochées et sévèrement jugées. Les faire résonner en nous parce qu’elles sont aussi actuelles qu’inactuelles invite à reconnaître leur force et impose d’être lucides sur la manière dont nous en avons déclassé d’innombrables avant même de chercher à les ‘entendre’. »

En mettant le son, Arlette Farge a relevé le défi de nous mettre à l’écoute de ce que nous crient les textes et archives de ce Paris du 18ème siècle si nous savons les écouter : la vie des plus pauvres dans cette société du siècle des Lumières.

Laurence Bervas

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