Bernard Lahire, L’invention de l' « illettrisme », Rhétorique publique, éthique et stigmates

Ed. La Découverte, Paris, coll. Textes à l'appui, 1999, 370 p.

Daniel Fayard

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Bernard Lahire, L’invention de l' « illettrisme », Rhétorique publique, éthique et stigmates, Ed. La Découverte, Paris, coll. Textes à l'appui, 1999, 370 p.

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Daniel Fayard, « Bernard Lahire, L’invention de l' « illettrisme », Rhétorique publique, éthique et stigmates », Revue Quart Monde [Online], 177 | 2001/1, Online since 01 July 2001, connection on 17 October 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/9537

Bernard Lahire est membre de l'Institut universitaire de France, professeur de sociologie à l'université Lumière (Lyon II). Voici dix ans qu'il s'intéresse aux questions relatives à la culture en milieu populaire et à l'illettrisme. Il a déjà publié de nombreux articles et est l'auteur de plusieurs ouvrages dont Culture écrite et inégalités scolaires. Sociologie de l'échec scolaire à l'école primaire, (PUL, Lyon, 1993), La raison des plus faibles. Rapport au travail, écritures domestiques et lectures en milieu populaire, (PUL, Lille, 1993), L'Homme pluriel. Les ressorts de l'action, (Nathan, 1998). Grâce au soutien du Groupe permanent de lutte contre l'illettrisme (GPLI), il a pu effectuer une recherche approfondie à partir d'un corpus considérable prenant en compte, pour une part, une longue période (dès le début des années 1960) : presse régionale et nationale, publications provenant de différents mouvements ou associations de lutte contre l'illettrisme (dont ATD Quart Monde), rapports officiels français et européens, textes politiques, administratifs, pédagogiques, universitaires et littéraires. Son rapport de recherche, remis en mai 1998, porte comme titre Comment se fabriquent les problèmes sociaux ? L'illettrisme en France : 1957-1997.

Ce dernier ouvrage en est issu. Sa publication n'est pas passée inaperçue. La critique, tout en saluant le caractère convaincant de la démonstration développée par l'auteur, n'a pas manqué de souligner qu'il s'agissait là d'une thèse décapante ou d'un exercice déstabilisant. De quoi s'agit-il en effet ? D'une œuvre savante à n'en pas douter, alliant approche historique et approche thématique. D'une entreprise de déconstruction également.

Ce sont les « discours » sur l'illettrisme qui sont ici analysés, voire disséqués. « Ces discours m'ont paru étranges, car ils me semblaient parler d'autres choses que de ce qu'ils prétendaient explicitement évoquer. » Loin de s'en tenir aux « inégalités en matière d'accès à l'écrit », « formes contemporaines de l'inégalité sociale », ils parlent « d'éthique, de pouvoir, de bonheur, de dignité, d'épanouissement, d'autonomie, de citoyenneté, de démocratie, d'humanité ». Pour orchestrer le scandale de l'illettrisme, certains n'hésitent pas à associer illettrisme et violence, à décrire en termes de sous-citoyenneté ou de sous-humanité des « personnes qui, en raison de leurs origines sociales, de leurs parcours scolaires et/ou de leurs situations économiques et sociales, maîtrisent plus difficilement l'écrit que d'autres ». Bien plus, « c'est toujours le « handicap » des illettrés qui est présenté comme étant à la source des difficultés qu'ils rencontrent dans diverses situations sociales et non la logique de ces situations ». « Les illettrés ne sont-ils pas stigmatisés par une grande partie de ceux qui déclarent, souvent en toute bonne foi, vouloir leur bien ? ». « Le monde social est ainsi fait que lorsqu'on défend, par exemple, la lecture comme condition d'une vraie citoyenneté ou d'une citoyenneté authentique, on ne pense pas immédiatement à ce que cela sous-entend en matière de disqualification citoyenne des faibles lecteurs ou des non-lecteurs. » Une telle rhétorique ajoute « l'insulte » à l'injustice des situations, qu'il s'agisse d’illettrisme, d'exclusion, de pauvreté, de précarité, d'immigration ou d'échec scolaire. Malheureusement elle est devenue « un élément constitutif des problèmes sociaux ». Pourquoi faut-il en passer par là pour atteindre l'opinion et les responsables politiques ?

Pour l'auteur, les écrits du Mouvement ATD Quart Monde n'échappent pas à cette dérive, à un titre singulier puisqu'ils ont contribué à forger le mot illettrisme, à nourrir au départ son fonds discursif auquel beaucoup d'autres sont venus puiser par la suite, bref à en faire un problème de société avec le succès médiatique et politique que l'on sait. L'analyse en est cependant un peu faussée du fait que l'auteur, se concentrant sur les écrits qui peuvent servir à sa démonstration, donne de ce Mouvement une image réductrice en laissant croire que ce dernier aurait fait le choix de considérer l'illettrisme comme la cause la plus fondamentale de la misère. Il y a peut-être là une erreur historique d'appréciation et de mise en perspective, dans la mesure où son combat a un caractère plus global.

Plus pertinentes nous semblent les contradictions relevées entre l'affirmation des « options de base » du Mouvement concernant le caractère inaliénable de la « dignité » de tout homme et son utilisation récurrente d'expressions qui en font douter, par exemple : « être illettré, c'est ne pas être égal en dignité aux autres hommes, c'est ne pas pouvoir élever sa famille dans la dignité. » Dès lors, seul le désir d'être à égale dignité serait véritablement universel et inaliénable et l'action consisterait à donner les moyens d'y accéder, de la sauvegarder ou de l'accroître. Mais justifier la nécessité de cette action en disant que les illettrés ou les pauvres sont aussi des Hommes, ce serait encore contribuer à construire une représentation sociale de cette population entretenant sur elle un soupçon de moindre humanité.

Néanmoins ATD Quart Monde apparaît tout à fait en phase avec ce que l'auteur appelle « le tournant culturel », caractéristique de ces quarante dernières années : « la progressive promotion dans l'espace social et politique des définitions culturelles du monde social (et des écarts, des inégalités), l'intérêt accru sociologiquement pour les dimensions culturelles et symboliques des phénomènes sociaux (inégalités scolaires, inégalités d'accès à la culture légitime, violence symbolique...), la progression étonnante d'un problème social (l'illettrisme) dans l'ordre hiérarchique des problèmes sociaux légitimes, la diffusion puis l'intériorisation de l'idée selon laquelle la définition de l'Homme, de la pleine humanité, passe nécessairement par l'entrée dans la culture de l'écrit... »

Le pouvoir d'un discours (sa prégnance, son efficacité) provenant pour une large part de la position sociale de celui qui l'énonce, rien d'étonnant à ce que l'auteur s'attache aux discours de tous ceux qui « font autorité » dans la lutte contre l'illettrisme : institutions spécifiques officielles, autres associations (caritatives, éducatives, pédagogiques ou sociales), auteurs de rapports ad hoc, chercheurs. Pas seulement en France d'ailleurs.

Produire un discours sociologique sur des discours sociaux c'est assurément aller au devant d'un malentendu. Ainsi le sociologue « relève le flou sémantique des définitions, l'imprudence caractérisant l'usage des chiffres, le manque de rigueur des protocoles d'enquête ou encore la légèreté avec laquelle on croit pouvoir affirmer que le nombre des illettrés s'accroît alors même que c'est l'intérêt pour la question qui grandit »... Bref il finit par prétendre que les illettrés comme tels n'existent pas ou plutôt qu'ils ont toujours existé sans être appréhendés comme tels, que l'illettrisme est « une construction sociale (produisant certes des effets sociaux bien réels : politiques sociales, financements d'action et de formation...) » qui oriente la mobilisation publique et les acteurs sociaux davantage vers des objectifs réparateurs que vers une politique plus ambitieuse d'éradication des causes des situations sociales, économiques et culturelles qui ont généré les difficultés d'accès à l'écrit. On peut comprendre que de telles assertions, aussi fondées soient-elles, puissent heurter ceux qui sont confrontés au jour le jour aux dures réalités de l'apprentissage des adultes.

On peut prendre acte de l'intention de l'auteur qui prend soin de préciser dans un avant-propos : « Il ne s'agit pas, dans mon esprit, de réduire l'ordre inégal des choses à de simples effets rhétoriques. Il ne s'agit pas non plus de nier la réalité des inégalités sociales et culturelles en prenant pour objet les discours (et leurs producteurs) qui sont censés s'y « attaquer ». C'est pourtant ce que diront certains de ceux dont les discours sont au cœur de ce livre. Ils affirmeront l'inutilité (version détachée) ou l'insupportabilité (version irritée) d'une entreprise comme celle que j'ai mise en œuvre. J'aimerais seulement que l'on m'accorde... le bénéfice du doute que je suggère sur l'illettrisme. »

La « sociologie critique » excelle à ébranler l'emprise sur nos esprits des discours bien établis. Son œuvre peut être salutaire et nécessaire si elle ouvre un champ où pourront éclore des pensées et des actions plus pertinentes, plus ambitieuses, plus opératoires. La contribution que Bernard Lahire offre dans cet ouvrage est peu prospective à cet égard (ce n'était pas à proprement parler son projet) mais elle apporte un éclairage très instructif sur les mutations culturelles. On peut espérer que demain des universitaires et d'autres acteurs sociaux (dont des illettrés) sauront se risquer ensemble dans des voies nouvelles pour élaborer le discours de leur partenariat pour bâtir une société sans exclusion.

Daniel Fayard

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