Marie Dumora. “Loin de vous j’ai grandi”

Film documentaire

Marie-Hélène Dacos-Burgues

p. 56

Bibliographical reference

Loin de vous j’ai grandi, film documentaire de Marie Dumora, 2021.

References

Bibliographical reference

Marie-Hélène Dacos-Burgues, « Marie Dumora. “Loin de vous j’ai grandi” », Revue Quart Monde, 261 | 2022/1, 56.

Electronic reference

Marie-Hélène Dacos-Burgues, « Marie Dumora. “Loin de vous j’ai grandi” », Revue Quart Monde [Online], 261 | 2022/1, Online since 01 March 2022, connection on 17 May 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/10604

Dernier élément d’une série de films ethnologiques consacrés à une famille Yeniche, ce documentaire1 est illustré de flash-backs, images tournées lors des films précédents. Sabrina, qui était l’héroïne des films précédents2, partage cette place avec Nicolas, treize ans, le fils qu’elle a eu à seize ans et qu’elle a placé elle-même alors qu’il avait dix-huit mois. Nicolas, le personnage principal, a eu une vie très rude, de pouponnières en foyers. Au début du film, après l’évocation de son baptême – qui selon la réalisatrice est une façon d’attribuer une place à l’enfant, dans le monde – on voit Nicolas dans son lieu de vie. Il est dans un foyer d’accueil, en Alsace, à côté d’un centre de concentration que le Reich avait installé là et où se sont rencontrés ses arrière-grands-parents déportés. Malgré ce symbole fort, le film n’est pas tourné vers le passé. On ne connaîtra qu’à la fin cette étrange coïncidence. On voit Nicolas dans la forêt, Nicolas faire des cabanes avec son ami Saïf – autre exilé venu sans ses parents de Tunisie –, Nicolas qui lit l’Appel de la forêt de Jack London, Nicolas qui lit l’histoire d’Ulysse, l’anniversaire de Nicolas dans l’institution, et Nicolas qui répond à son beau-père ferrailleur qu’à l’école il étudie la mythologie… On voit la stupeur du beau-père qui pensait sans aucun doute à une éducation technique, utile, conduisant à un métier. Un instant muet, celui-ci dit enfin : « Et tu as des ateliers ? ». Ce sont ces moments spontanés, à la marge, très émouvants, qui, parsemant le film, lui confèrent une valeur inestimable. Nicolas a trois sœurs plus jeunes. Leur mère, plus mature au moment de leurs naissances, les a gardées avec elle. Parfois Nicolas fugue, et sa mère, inquiète, dit : « Il fugue pour quoi, lui ? Moi je fuguais pour rentrer chez ma mère ». Régulièrement la famille reçoit la visite de Nicolas, et tous vont parfois ensemble à la foire. Nicolas y est un peu distant. Nicolas est loin des siens, mais aussi loin de la société, isolé du monde « commun » par le foyer dans lequel il vit avec ses camarades d’infortune. Le titre, Loin de vous j’ai grandi, dit bien cette réalité. La musique du film est importante. La réalisatrice explique : « Je filme des personnes, des individualités dans leur univers bien à elles et qui ne sont pas des victimes dans le sens où on l’entend ». Se défaire d’un jugement victimaire trop facile, c’est l’attitude qu’il faut avoir pour recevoir ces instants de vie, retranscrits sans réelle trame fictionnelle. Si nous sommes suffisamment attentifs, nous suivrons Nicolas, cet enfant taiseux, très réservé, de situation en situation, et nous nous laisserons embarquer dans sa recherche de sens, comme l’a fait discrètement, tout en filmant, Marie Dumora.

1 Loin de vous j’ai grandi, film documentaire de Marie Dumora, 2021.

2 Je voudrais aimer personne (2008), Belinda (2018).

1 Loin de vous j’ai grandi, film documentaire de Marie Dumora, 2021.

2 Je voudrais aimer personne (2008), Belinda (2018).

Marie-Hélène Dacos-Burgues

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