Quel nouveau regard sur l’exclusion ?

Jean-Baptiste de Foucauld

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Jean-Baptiste de Foucauld, « Quel nouveau regard sur l’exclusion ? », Revue Quart Monde [Online], 203 | 2007/3, Online since 05 February 2008, connection on 29 September 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1063

Extraits de l’intervention de l’auteur lors du colloque organisé par le Conseil économique et social régional Rhône-Alpes « L’exclusion : pour s’en sortir enfin ! » (février 2006)

Faut-il aujourd’hui avoir un nouveau regard ou de nouveaux regards sur l’exclusion ?... Je vais vous proposer six angles de vue, grâce auxquels on pourrait essayer de regarder les choses différemment pour agir plus efficacement

Etudier mieux le concept même de l’exclusion

Que veut-on dire exactement ? On peut définir l’exclusion comme le fait d’être mis contre sa volonté hors d’état d’échanger dans le domaine économique, social, culturel, symbolique, citoyen, politique. L’exclusion a donc une multiplicité de contenus. C’est une première difficulté. L’exclusion est multidimensionnelle! La dimension emploi est importante, mais elle n’est pas la seule. Néanmoins, il ne faut pas la sous-estimer. L’emploi ne règle pas tout, mais le chômage dérègle tout.

Par ailleurs, il faudrait travailler sur la distinction entre « exclusion » et « exploitation ». L’exploitation est un concept bien travaillé par le mouvement social. Le concept d’exclusion, lui, a moins été travaillé. L’exclusion fait plus l’objet de mesures que d’une théorie générale qui reste à construire. Pour ma part, je la définirais comme une absence de lien. Alors que l’exploitation est un abus de lien.

De même, la frontière entre « exclusion » et « précarité » est souvent mal précisée. On pourrait dire que la précarité est la rencontre de l’exclusion et de l’exploitation. Au fond, il faut travailler sur les trois champs en même temps. On ne peut pas travailler seulement sur l’exclusion, il faut travailler tout autant et en même temps sur la précarité et sur l’exploitation. Souvent les problèmes d’exclusion interne dans l’entreprise anticipent des problèmes d’exclusion externe sur le marché du travail. C’est donc une vision globale qu’il faut avoir.

De même, les rapports entre « exclusion » et « pauvreté » posent problème. Il y a une exclusion liée à la pauvreté mais il y a aussi des formes de pauvreté sans exclusion, relevant plutôt de l’exploitation. De même, l’exclusion peut s’accompagner d’un certain niveau de revenus.

Enfin, il y a les dimensions psychologiques ou subjectives, très importantes, et les dimensions objectives, mesurées par des indicateurs. Il faut également éviter une vision trop statique de l’exclusion qui est une situation réversible, non un état ou un statut. L’exclusion, on s’en sort. Il y a des succès. Il ne faut pas parler uniquement des échecs... Je pense que l’on a de l’exclusion une vision excessivement négative et que nous auto-entretenons un manque de confiance en nous-mêmes qui finit par être auto-réalisateur.

Sur toutes ces questions, on doit faire l’effort d’intégrer une vision économique et une vision sociale. L’exclusion est assez largement un phénomène d’origine économique. Il faut donc en avoir une vision systémique. Or, particulièrement en France, le monde de ceux qui se battent pour une économie compétitive et le monde de ceux qui se battent pour le social, sont des mondes qui communiquent mal ou peu. Ils sont chacun arc-boutés sur leurs convictions. Ceux qui s’occupent des moyens (l’économie) oublient les fins, et ceux qui s’intéressent aux fins (les droits) ont tendance à oublier que sans les moyens les fins ne peuvent être accomplies. Ce sont les entreprises, les services publics, le travail qui en définitive créent les richesses, permettent de lutter contre l’exclusion et d’accéder aux droits, lesquels ont besoin de moyens pour être applicables.

La théorie générale de l’exclusion doit donc être retravaillée en profondeur pour savoir exactement ce que nous voulons.

D’où viennent les limites des actions menées ?

Ces limites viennent du fait que l’on vise plus à résorber une espèce de maladie, de mal, à le faire entrer dans le système, qu’à faire évoluer le système pour qu’il intègre ce qui est devenu extérieur à lui et qu’il a rejeté. Nous avons peut-être eu, de bonne foi, une vision trop instrumentale de la lutte contre l’exclusion. C’est-à-dire que l’on essaye de faire supporter le poids de cette lutte par des services publics, par du travail social avancé, par des actions spécifiques, mais au fond on n’a pas réussi jusqu’ici à provoquer une mobilisation large sur ces sujets. C’est l’une des difficultés de l’exclusion, et plus particulièrement du chômage. Le chômage mobilise peu. Il crée de la mise à distance, du jugement plutôt que de l’entraide.

Il me semble qu’aujourd’hui nous avons besoin de développer des méthodes plus anticipatrices, plus systémiques, plus préventives. On sait bien que l’exclusion commence très tôt, à l’école. Et donc une question peut peut-être être posée aujourd’hui : plutôt que travailler sur l’exclusion comme une vilaine tâche qu’il faut effacer, sans trop changer nos comportements, ne faudrait-il pas en faire un point d’appui, un levier pour résoudre nos problèmes de société si mal résolus par ailleurs ? Ne faut-il pas changer complètement de point de vue à cet égard ? C’est-à-dire en faire une sorte de levier d’action ?

Les ingrédients de la réussite

Ce qui permet de justifier cette tentative d’approche, c’est ce que les acteurs de la lutte contre l’exclusion ont appris dans cette espèce de corps à corps qu’ils mènent pour aider des personnes à sortir de leurs difficultés, à savoir : l’exclusion est révélatrice des problèmes de notre société...

Examinons les ingrédients de la réussite dans la lutte contre l’exclusion. Que voyons-nous ? Nous voyons que pour sortir quelqu’un de la difficulté, il faut travailler simultanément sur plusieurs dimensions de la personne.

Bien entendu la « dimension professionnelle », la capacité de chacun à maîtriser le travail, à accéder aux normes du travail rémunéré d’aujourd’hui, qui sont des normes exigeantes : il faut désormais faire preuve de qualification, d’abstraction, de capacité de relation, etc.

Mais il faut également travailler sur la « dimension relationnelle » de la personne, c’est-à-dire sur sa capacité à donner, à recevoir, à rendre en proportion de ce qu’elle peut recevoir et de ce qu’elle peut donner, de façon à créer un jeu de dette et de créance entre les uns et les autres qui mutualise les situations, fait le lien, et permet à chacun de trouver sa place. Lutter contre l’exclusion, c’est créer du capital social dans une société individualiste. C’est la deuxième dimension de la réussite.

La troisième, c’est la « dimension éthique », je dirais même spirituelle, de la lutte contre l’exclusion. Pour sortir quelqu’un de la difficulté, il faut qu’il retrouve sens à sa vie, qu’il ait un certain goût de vivre, un certain réenchantement de sa propre situation, une estime de lui. Il faut travailler aussi sur cette dimension symbolique pour que cette personne arrive à s’en sortir.

L’équilibre entre les dimensions professionnelles, relationnelles et éthiques, c’est le problème de notre société. Chaque fois qu’il y a du sens, chaque fois qu’il y a de la relation, il y a du travail. Lorsqu’il y a du chômage, c’est presque toujours parce qu’il y a déficit de sens et déficit de la relation.

La question qui est posée est donc la suivante : peut-on avancer suffisamment dans le combat contre l’exclusion sans agir aussi sur le système de valeurs et faire en sorte que notre société compense ses tendances actuelles par une vision plus globale de l’homme d’abord, moins limitée au travail et à l’argent, et ensuite par une vision moins utilitariste et moins individualiste ? Peut-on éviter ce travail sur les valeurs ? Peut-on lutter contre l’exclusion à système de valeurs inchangé ?

Une autre chose qui a été découverte dans la lutte contre l’exclusion, c’est que pour résoudre ce type de problème, il faut se donner du temps. L’urgence, on le sait, est mauvaise conseillère. Pour agir en profondeur contre l’exclusion, il faut créer des espaces de communication désintéressés, sans préoccupation stratégique immédiate, pour définir exactement avec les personnes ce qu’elles veulent faire, le projet qui est porteur pour elles. Il faut donc créer des espaces de communication où l’efficacité n’est pas le but premier, où l’on cherche le sens. Il faut suspendre pendant quelque temps l’efficacité à court terme pour retrouver l’efficience profonde. Cela, c’est quelque chose dont toute notre société a besoin. On va trop vite : on accumule les mesures plutôt que de construire des politiques. Voilà donc, là aussi, un aspect par lequel la lutte contre l’exclusion a des leçons à donner à la société tout entière.

Il y a une autre leçon : on s’aperçoit que dans l’exclusion, il y a un écart entre les moyens et les désirs. Pour lutter contre l’exclusion, il faut à la fois développer les moyens mais aussi accepter de revenir sur des désirs lorsque ces désirs sont illimités, exagérés, impossibles à satisfaire. Là, je voudrais dire avec une certaine force ce qui me paraît être l’un des problèmes forts de notre société aujourd’hui : c’est le décalage croissant en train de se créer entre les désirs et les moyens de les satisfaire. Tout le système économique social est organisé pour fabriquer du désir. Il promet tout et le contraire de tout. Il faut à la fois plus d’individualisme, moins d’impôts, plus de solidarité, alors que dans le même temps nous avons moins à distribuer chaque année. La productivité globale du travail aujourd’hui augmente de 1,5 à 2 % par an, deux fois moins vite que dans les années 60, à une époque où les sociétés étaient beaucoup plus frugales et acceptaient facilement des désirs limités. Aujourd’hui travailler sur le désir est important pour les personnes en difficulté, dont on voit bien à quel point les standards de vie actuels menacent leur propre situation, en les obligeant à se situer à des niveaux qui dépassent leurs possibilités, ce qui les met dans des situations impossibles de double contrainte, puis de surendettement. Mais c’est aussi le problème de la société tout entière.

Et je dirais... que tout le système politique en remet lui aussi dans la stimulation du désir, pour la bonne cause je le comprends bien. Mais je ne pense pas que l’on puisse faire l’économie d’un travail sur le désir, qui ne doit pas être un travail de répression mais un travail de hiérarchisation des désirs : aller vers l’essentiel et séparer l’essentiel du superflu. Cela me paraît un gros problème. Je pose la question, mais je ne suis pas capable de dire comment la traiter.

Enfin, ce que nous avons constaté également dans la lutte contre l’exclusion, c’est l’importance des problèmes de cohérence, de confiance, de leadership, de sens, d’engagement. Là nous voyons bien qu’au niveau de notre vie collective, nous avons beaucoup de problèmes de cohérence, de sens, d’engagement, de continuité. Nous accumulons trop de mesures et nous ne conduisons pas assez de politiques menées dans la durée.

Je crois donc que l’exclusion a des choses à dire, dont nous devons tenir compte pour faire bouger le système dans son entier et le rendre capable d’intégrer plutôt que d’exclure.

Poser la question du mode de développement

Il faut que nous critiquions l’idée sous-jacente sur laquelle notre société repose, à savoir la marche vers l’abondance illimitée pour tous. C’est le but implicite. Il n’y a pas de différence entre le superflu et l’essentiel. En développant le superflu, en stimulant le superflu, on permettra à chacun d’accéder à l’essentiel. C’est l’idée implicite. Cette idée, je crois, est fausse. L’abondance ne peut pas être à la fois matérielle, relationnelle et spirituelle : il y a toujours des conflits entre les trois dimensions. L’idée que le mode de vie occidental va se généraliser à l’ensemble de la planète pose des problèmes écologiques importants. La création de nouvelles solidarités implique non pas d’abandonner l’idée d’abondance, qui est une belle idée, mais de la compenser par un contrepoids de sobriété, de frugalité, de mesure, car c’est la condition de la solidarité. Le but de la démocratie est que chacun puisse donner le meilleur de lui-même, accéder à ce qui lui est essentiel, ce qui suppose un certain luxe, mais pas tous les luxes. La chasse au superflu, au gaspillage, est une condition de la solidarité sociale et écologique.

Donc il y a un nouveau concept de richesse à inventer. Chacun le dit à sa façon, tels Patrick Viveret et Amartya Sen. J’ai pour ma part risqué le concept d’« abondance frugale et solidaire »1, qui est une espèce d’utopie. Je pense que le but du développement n’est pas de poursuivre le développement en soi, mais un développement qui soit à la fois matériel, relationnel et spirituel, au sens très large et ouvert du terme, humaniste, et que cela implique une certaine forme de mesure et de sobriété. A laquelle chacun doit contribuer plus que proportionnellement à ses revenus, la réduction des inégalités étant indissociable de cette démarche.

La question de l’emploi

Pour lutter contre l’exclusion, il faut rétablir le plein-emploi, et un plein-emploi de qualité. Ce n’est pas une condition suffisante, mais c’est une condition indispensable.

Sur ce point, je voudrais dire plusieurs choses. D’abord, le ralentissement de l’augmentation de la population active, sa stagnation puis son déclin, ne vont pas régler le problème. Il est vrai qu’il y aura besoin de moins de croissance, mais la croissance elle-même va baisser toute seule. D’ailleurs il y aura moins à distribuer, sauf si la productivité augmente de nouveau, mais à ce moment-là son contenu en emploi sera moins fort. Donc cette moindre augmentation, puis cette diminution, de la population active ne va pas régler notre problème. On peut très bien se retrouver dans quinze ans avec des pénuries de main-d’oeuvre qui perturberont les recrutements des employeurs, coexistant avec du chômage d’exclusion. Et la conflictualité aura augmenté entre les uns et les autres. Il y a donc un gros problème français à résoudre.

Ce serait un long débat mais je pense que le problème français est le suivant : nous ne voulons pas vraiment du modèle libéral avec toute sa violence et toute sa dureté. Je rappelle que le modèle libéral repose sur une baisse des impôts, une dérégulation du marché du travail, accompagnée souvent d’un blocage assez long du salaire minimum, et une forte responsabilisation individuelle. Et nous ne sommes pas capables non plus d’appliquer l’autre modèle qui marche bien, celui de l’Europe du Nord, qui a trois orientations complètement différentes : un niveau élevé d’imposition, des partenaires sociaux forts et responsables qui mettent l’emploi au centre des négociations sociales, qui sont des négociations globales et non pas segmentées, et enfin l’organisation collective d’une flexibilité sécurisée grâce à un soutien fort, voire contraignant vis-à-vis de ceux qui sont temporairement en attente d’emploi.

Nous prenons des petits bouts de l’un et de l’autre mais jamais l’ensemble. Or la cohérence est une obligation pour réussir en matière d’emploi. L’incohérence est dévastatrice. C’est tout le problème français. Je ne pense pas que nous pourrons importer d’un côté ou de l’autre ; nous avons à trouver une voie française. Pour cela, il nous faut un diagnostic partagé et il nous faut travailler sur un certain nombre de dimensions fondamentales pour retrouver l’emploi.

L’emploi repose sur l’initiative. Il faut donc soutenir l’initiative. L’emploi repose sur une bonne relation entre le coût du travail, la rémunération du travail et l’emploi. Et là nous avons beaucoup de problèmes à résoudre. Tous les économistes expliquent que le coût salarial doit augmenter en moyenne période, comme la productivité du travail, mais, en même temps, il y a toutes les situations où des personnes ont une productivité inférieure au coût de leur embauche pour l’employeur. Que fait-on lorsqu’il y a un écart entre ce qu’une personne apporte à la production et le coût qu’elle a pour l’employeur ? Comment règle-t-on ce déficit ? En baissant la rémunération ? En allégeant le coût pour l’employeur ? En augmentant la formation ? En faisant un peu de tout ? Donc, il y a un certain nombre de paramètres à régler. Il faut trouver la recette de la fameuse « flexsécurité ». Et aussi le temps de travail : ne refermons pas ce dossier ! Nous n’avons pas tout fait. Le temps choisi à mon avis reste un combat nécessaire. Non pas le temps partiel subi, qui est souvent un facteur déterminant du travail pauvre... Rappelons-nous qu’il y a plus de gens qui voudraient réduire leur temps de travail en travaillant à temps choisi et qui accepteraient de réduire leurs revenus, que de personnes qui travaillent à temps partiel subi et voudraient travailler et gagner plus. Réfléchissons aussi sur les types de soutien que nous voulons donner aux demandeurs d’emploi : est-ce que nous les responsabilisons individuellement ou les soutenons collectivement ? Dans tous ces cas-là, ce n’est pas la même stratégie. Donc nous avons à construire une cohérence.

Si nous luttons pour le plein-emploi de qualité, c’est-à-dire un emploi bien rémunéré avec une bonne protection sociale, il faut être clair, le plein-emploi de qualité implique deux choses : d’une part, un haut niveau de redistribution sociale, à mon avis peu compatible avec des baisses d’impôt fortes ; et d’autre part le système de redistribution doit être orienté prioritairement vers l’emploi et vers les annexes de l’emploi, notamment la formation et le logement. Cela tant que le plein emploi n’est pas rétabli. Donc voulons-nous payer le prix du plein-emploi de qualité ? Sommes-nous prêts à en payer le prix ? En parole, oui, mais en pratique ? Cette question pour moi reste fondamentalement posée.

L'exclusion, problème de démocratie

Sommes-nous prêts à mutualiser nos situations ? Quelle est notre vision de la démocratie ? Est-ce une vision procédurale, utilitariste, limitée, individualiste, ou est-ce une vision exigeante, la vision de l’égale dignité accordée à chacun ? Si c’est cela, il faut être exigeant avec nous-mêmes...

Premièrement, appliquons nos lois et respectons nos institutions. Le revenu minimum garanti (RMI), c’était une bonne loi ; mais pourquoi n’y a-t-il qu’un RMIste sur deux qui a un contrat d’insertion ? Les contrats d’insertion, on y croit ou pas ? Si on y croit, il faut que tout le monde en ait, et il faut construire ce qu’est un contrat d’insertion.

Deuxièmement, essayons de mieux maîtriser la terrible complexité de l’organisation étatique, qui s’est beaucoup accrue. Comment faire ?... Nous avons besoin nationalement, localement, de définir des objectifs, des indicateurs, d’échanger sur les politiques, d’expérimenter. Nous avons beaucoup à travailler sur la mise en concordance de nos politiques publiques.

Troisièmement, organisons l’expression des personnes en difficulté. La première forme de l’exclusion, c’est le silence. La première façon de lutter contre l’exclusion, c’est de donner la parole à ceux que leur propre exclusion condamne au silence. Or, cela ne va pas de soi. Comment aider les personnes à s’exprimer ? C’est un problème pour les organisations syndicales, c’est un problème pour tout le monde : comment aider ceux qui sont coupés des autres par l’exclusion à retrouver le lien par la parole ? Pourquoi pas des représentants des allocataires du RMI dans toutes les commissions locales d’insertion ? Est-il normal que dans les commissions locales d’insertion il n’y ait pas les personnes qui sont bénéficiaires des politiques que l’on mène ?

Quatrièmement, la responsabilité sociale : je pense que nous avons besoin d’organiser des coopérations entre acteurs socialement responsables. L’entreprise socialement responsable est un grand enjeu. Qu’est-ce qu’une entreprise socialement responsable ? Comment la note-t-on ? Il me semble qu’il faudrait arriver à trouver des coopérations entre entreprises socialement responsables, organisations syndicales et mouvements associatifs. De gros progrès pourraient être faits dans ce domaine.

Il faudrait évoquer aussi les discriminations les plus voyantes, qu’elles portent sur les jeunes, les seniors, les personnes d’origine étrangère. Je voudrais simplement rappeler que pour les jeunes, la question du RMI jeune n’est plus posée. Dans la commission pour l’autonomie des jeunes que j’avais présidée à la fin de l’année 2001 et au début de 2002, nous avions proposé un revenu contractuel d’accès à l’autonomie pour les jeunes en difficulté. C’est-à-dire qu’un jeune qui n’a rien et qui est prêt à s’engager à des actions d’insertion, ait droit à une allocation à condition de respecter des engagements. On a certes poursuivi la réflexion autour de ces idées-là mais la question des jeunes qui n’ont pas de RMI ni d’allocation chômage est une question très lourde. Il y a deux catégories de jeunes actuellement : ceux qui sont en marge de la société avec tous les risques que cela comporte et ceux qui essayent de s’intégrer et de jouer le jeu. Pour ceux qui sont en train de survivre à la marge, nous manquons de moyens d’intervention.

La question du service civique obligatoire

Si l’on veut changer globalement les choses, peut-on éluder cette question ? Je pense que nous avons besoin de retrouver ce qu’a été l’éducation populaire pendant longtemps, qui a aidé à ce que les problèmes des Trente Glorieuses ne soient pas trop mal résolus. Aujourd’hui, l’éducation populaire est en crise. Le service militaire a été arrêté ; on ne l’a pas vraiment remplacé. Donc la question d’un service civique obligatoire est une question posée. Il ne faut pas la poser comme un instrument. Si les jeunes ne jouent pas le jeu, ce n’est pas la peine. Si on y croit, il faut dire comment on le fait. Cela implique certainement les Régions, certainement les collectivités locales, je pense que c’est une partie des questions que des instances comme les comités économiques et sociaux régionaux doivent se poser.

Reprendre confiance

En définitive, notre problème est de reprendre confiance en nous. Lors d’un colloque, j’avais fait venir l’ambassadeur de Suède qui avait parlé des difficultés que son pays avait rencontrées voici une dizaine d’années. J’avais été frappé par la différence d’approche. En Suède, les gens, lorsqu’ils ont un problème, se réunissent et parlent longtemps entre eux, ils se mettent d’accord et ils pensent qu’ils vont résoudre le problème. Ils ont confiance en eux.

A l’inverse, nous prenons beaucoup de mesures avec un grand scepticisme, en nous demandant si cela va vraiment marcher. Ce qu’il faut, c’est nous dire que cela peut et doit marcher si l’on s’en donne les moyens et si on le veut. Notre problème de fond, c’est la confiance, la stabilité, la durée, la construction de politiques qui creusent en profondeur dans la société.

1Cf. Les trois cultures du développement humain : résistance, régulation, utopie, J.B.de Foucauld, Odile Jacob, 2002.
1Cf. Les trois cultures du développement humain : résistance, régulation, utopie, J.B.de Foucauld, Odile Jacob, 2002.

Jean-Baptiste de Foucauld

Inspecteur général des Finances et président de Solidarités nouvelles face au chômage, Jean-Baptiste de Foucauld est ancien commissaire au Plan

CC BY-NC-ND