Il s’appelle Michel

Sébastien Belleflamme

p. 43-44

References

Bibliographical reference

Sébastien Belleflamme, « Il s’appelle Michel », Revue Quart Monde, 266 | 2023/2, 43-44.

Electronic reference

Sébastien Belleflamme, « Il s’appelle Michel », Revue Quart Monde [Online], 266 | 2023/2, Online since 01 December 2023, connection on 24 June 2024. URL : https://www.revue-quartmonde.org/11051

J’achète récemment un journal régional où il est question d’un nouvel arrêt de la Cour constitutionnelle qui permettra dorénavant qu’un toxicomane grave puisse être soigné de force. La double-page évoque le sort des toxicomanes qui errent dans les rues des centres-villes, et fait mémoire d’un certain Michel que je reconnais immédiatement. Michel est un SDF bien connu des Liégeois qui, d’après le journal, serait décédé. Sa santé n’a jamais cessé de se dégrader au point d’avoir dû amputer ses deux jambes gangrénées. Je l’ai perdu de vue depuis. Il me revient que Michel refusait de se faire soigner. Quand son état de santé devint de plus en plus critique, une photo de lui a circulé sur les réseaux sociaux. Prise dans la rue, elle entendait alerter sur sa situation. C’est sûr, les indignés furent nombreux à commenter sur Facebook, mais je suis partagé sur la méthode. Il faut surtout saluer le travail concret des infirmières, et autres membres d’associations d’aide qui parcourent au quotidien les rues pour offrir une écoute, donner à manger, conduire vers un abri de nuit… Je me suis d’ailleurs plus d’une fois retrouvé bien seul à ramasser Michel à terre dans une rue commerciale pour le porter et le conduire jusqu’à la pharmacie la plus proche, à la vue de bons petits Liégeois qui sirotaient leur cocktail sans daigner venir m’aider.

Mais si je vous je parle aujourd’hui de Michel, c’est surtout parce que quelques lignes de l’article me font réagir : « Liège a en mémoire Michel (…) qui errait dans les rues de Liège depuis des années et qui empoisonnait la vie de la police, des services sociaux et de tous les promeneurs du centre-ville (…) Il est décédé depuis ». Les mots du journaliste me semblent très réducteurs. Michel n’a pas « empoisonné » la vie de tous ! Je décide alors de lui rendre hommage dans le journal Dimanche pour lequel je suis chroniqueur. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, après la parution de cette chronique, de recevoir un coup de fil de François, très impliqué auprès de personnes démunies, qui m’explique que Michel n’est pas mort ! Il est placé en maison de repos et François lui rend visite encore régulièrement. La mort de Michel a été annoncée sans être vérifiée, et sa mémoire réduite à ce qu’il soit un empoisonneur public. Je ne peux m’empêcher de penser que Michel a été traité comme un moins que rien. Je contacte le journaliste pour lui faire part de mon mécontentement. Michel n’a jamais été un ange, mais qui sommes-nous pour juger ? Que savons-nous du tréfonds de l’âme des personnes qui sont à la rue ? Du désespoir ? Des épreuves endurées ?

Il y a quelques années, en mai ou en juin, je discutais avec Michel en pleine rue, comme nous en avions l’habitude. Il a toujours été curieux, érudit, mais un peu complotiste sur les bords. Il m’explique être peiné par la situation d’un de ses amis, un certain Christophe, qui est assistant en histoire à l’université. Sa thèse terminée, son contrat risque de ne pas se prolonger. Il lui faut trouver du travail ailleurs. Pour Michel, Christophe est un type extraordinaire, un bon père de famille qui mérite de ne pas rester sur le carreau. Il s’avère que j’ai un peu connu Christophe à la faculté. J’indique alors à Michel qu’au sein de mon établissement scolaire, un collègue historien va devenir directeur en septembre. Une place se libère pour enseigner l’histoire. Christophe pourrait postuler. L’été se déroule, vient la rentrée des classes, et je découvre sur une liste que Christophe est engagé comme prof d’histoire. Je lui envoie un petit message pour lui souhaiter la bienvenue. Il me répond que c’est un peu grâce à moi et à la Providence. Franchement, je ne saisis pas car j’ai totalement oublié la conversation avec Michel. Christophe me rafraichit la mémoire. C’est bien Michel qui lui a suggéré de postuler et cela a marché ! Les semaines passent. Je parcours en soirée les rues de Liège. Il fait un froid de canard et j’aperçois, en plein boulevard, Michel entre deux cartons qui se prépare à dormir dehors. Je lui raconte. « Tu sais, ton ami Christophe, grâce à toi, il a retrouvé un emploi ! Il travaille dans la même école que moi ! » Et là, je vois Michel se lever, tomber littéralement à genoux et élever haut les mains vers le ciel ! En sanglots, il répète : « Merci mon Dieu ! Merci mon Dieu ! J’ai enfin fait quelque chose de bien dans ma vie ! »

Michel a transformé la vie de mon collègue, plus heureux que jamais dans son nouveau métier. « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés » nous rappelle l’Évangile. Michel est avant tout un être humain, avec son histoire, ses lumières et ses ténèbres, sa foi, ses joies et ses peines, ses souffrances. Dans sa précarité, seul un grand cœur, humble et sincère, pouvait se soucier à ce point de Christophe, qui ne risquait pas de se retrouver sans toit, et se réjouir pour lui ! Grâce à François, Christophe et moi avons pu retrouver Michel et prendre le temps de discuter avec lui. Il souffre beaucoup mais n’a rien oublié de nos histoires passées. Son attachement à la vie est un combat de chaque jour. À travers son histoire, c’est celle de tous les oubliés qui doit nous stimuler. Il n’y a pas d’amour plus grand que de contribuer, chacun à sa manière, à garantir la dignité de chacun. Il y a aussi une humilité à recevoir de ceux dont on n’attend plus rien. Là est notre humanité ! Là est notre espérance !

Sébastien Belleflamme

Extrait de la Chronique de Sébastien Belleflamme, enseignant en Belgique.

CC BY-NC-ND