Dossier

«Une solution pour l'Amérique latine»

Max Araujo
  • publié en novembre 2007
Résumé
  • Français

En automne 2006, l'auteur a passé trois mois de formation au Centre international Joseph Wresinski à Baillet-en-France, afin de mieux connaître « la philosophie de Joseph Wresinski » et l'action du Mouvement ATD Quart Monde dans le monde. Il partage ici quelques fruits de ses lectures.

Index

Index chronologique

2007/4

Index thématique

Travail social, Engagement, Solidarité
Texte intégral

Ce séjour a été très important pour moi. Pendant 20 ans, j'avais été allié du Mouvement au Guatemala, en tant que membre du Conseil de direction de l'association locale et assistant juridique, en aidant les volontaires permanents dans leurs démarches administratives. J'avais donc vécu un partage avec eux, ainsi qu'avec d'autres alliés, des amis et des familles militantes. Pourtant, ce n'est que dernièrement que j'ai commencé à bien connaître le cœur du Mouvement ATD Quart Monde, à travers cette expérience de vie et mes lectures.

Le droit au savoir et à la culture

Dans les textes du père Joseph, j'ai trouvé des considérations sur l'art, la poésie et des explications sur le but des ateliers et des festivals d'art ou du savoir. Il y est dit que l'art dans toutes ces formes permet de rompre l'enfermement de ceux qui sont exclus par leur extrême pauvreté. C'est pourquoi, dès le début du Mouvement, des artistes célèbres furent invités pour partager leur savoir avec les familles du Quart Monde. Il convient de l'expliquer à un artiste qui participe à un Festival du Savoir1, pour qu'il soit conscient qu'il n'est pas là pour perdre son temps avec des personnes qui n'ont pas eu accès à des expériences artistiques, mais qu'il vient présenter le meilleur de lui-même à des gens qui ont le droit de profiter de son art. Afin que la dignité de ceux qui participent comme public soit respectée, parce que tous, sans exception, nous avons des droits fondamentaux, comme le droit au savoir et à la culture.

Révéler les valeurs des plus pauvres

À la lecture de ces textes, j'ai mieux compris l'engagement des volontaires permanents et le rôle que nous pouvons jouer, nous, alliés et associations de chaque pays, affiliés au Mouvement. Les volontaires permanents sont ceux qui assument les tâches liées à la lutte pour l'éradication de la misère à travers un engagement (don de soi, générosité, renoncement) pour partager une expérience de vie avec les plus pauvres, les plus marginalisés. Ils ne le font pas dans une attitude de supériorité ou de paternalisme, mais dans une attitude d'égalité, de respect pour la personne, pour la dignité qu'elle détient en elle-même. Moi, j'ai des connaissances, j'ai fait des études, j'ai lu des rapports, des statistiques... mais je ne comprends pas la vie des plus pauvres, comme les volontaires la comprennent parce qu'ils l'ont vécue. Ce que j'apprends dans les sièges du Mouvement est donc important.

Le père Joseph a dit que l'homme désemparé a perdu tout équilibre, qu'il vit dans le monde face à lui-même. Le volontaire doit être celui qui lui révèle ses valeurs et celles de sa famille et qui, de plus, lui propose d'autres valeurs.2 Lorsque le père Joseph est arrivé à Noisy-le-Grand, il a découvert une pauvreté universelle. D'où l'idée d'un combat universel. Son objectif principal était de donner une reconnaissance aux plus pauvres. Pour cela il a imposé un travail de recherche au volontariat, pour qu'il soit amené à s'engager envers le plus pauvre des pauvres, en « communion » avec lui.

Cette communion était pour lui la seule façon d'assurer le lien des volontaires entre eux. Dans cette « universalité de la misère », dans laquelle on retrouve toujours les mêmes problèmes (faim, ignorance, chômage, délinquance, prostitution, etc.), elle permettait de découvrir la dignité et les richesses des familles les plus pauvres. Ainsi, expliquait le père Joseph, notre travail est celui de « tous ceux qui ont foi en l'homme, pas seulement en l'homme comme individu mais aussi en l'homme dans la structure de la société. La misère est créée par l'homme et c'est lui qui doit la détruire. Elle n'existe que parce que nous l'admettons. »

Dans la mesure du possible, le volontaire doit lire tous les documents liés à la pauvreté, il doit se préparer, car son engagement est aussi politique. À un moment ou à un autre, il doit utiliser les forums publics, approcher les institutions, les gouvernements, ceux qui détiennent le pouvoir, pour leur faire voir, pour leur démontrer, pour les engager dans la lutte contre la misère.

Quand on lit les lettres du père Joseph, on saisit alors son attitude de vie : « Nous avons décidé d'assumer avec vous le serment de détruire la misère, de rendre leur honneur aux miséreux, parce que, comme les plus pauvres nous l'ont montré des milliers de fois, le pire pour l'être humain ce n'est pas d'avoir faim, ou de ne pas savoir lire, ni même l'absence de travail... le pire des malheurs c'est d'être conscient de ne pas être pris en compte jusqu'au point où les souffrances sont ignorées. Le pire c'est le mépris qui sépare l'être humain de tout droit, l'empêchant d'être reconnu comme un être digne et capable d'assumer ses responsabilités. »

Promouvoir une politique pour éradiquer la misère

ATD Quart Monde n'est pas un mouvement religieux. Il y réside une liberté de croyance et de religion. On n'y fait aucun prosélytisme religieux, ni auprès des volontaires, ni auprès des amis et alliés, ni auprès des familles. Mieux, on y parle de la signification de la solidarité, du respect, de la dignité. Cela, je l'ai constaté dans les textes où sont présentées des expériences de vie et de travail dans divers pays3.

Ces documents justifient aussi l'existence d'un centre de documentation, où l'on trouve, écrite, l'histoire non officielle des plus pauvres, à travers divers documents qui accueillent des témoignages de vie. Cette histoire, nous sommes nombreux à ne pas vouloir la connaître, car il est beaucoup plus facile d'accepter les histoires, les statistiques, les rapports officiels et ceux des organisations internationales. D'où l'importance de l'appel à la solidarité lancé par le père Joseph le 17 novembre 1977, à l'intention première de l'Etat français, à qui il indiqua que sa mission primordiale était de promouvoir une politique pour éradiquer la misère. L'engagement de Wresinski envers lui-même et les familles les plus pauvres l'amena à accepter d'être membre du Conseil économique et social de France. Cela a été important pour les plus exclus de la société, car il est parvenu à faire entrer dans cette importante institution la voix de ces familles. Il a réussi à les faire entendre, et ainsi des transformations structurelles et légales ont pu avoir lieu dans ce pays. Wresinski parvint, de plus, à ce que les Nations Unies acceptent que, en ce qui concerne le combat contre la misère, les pauvres aient beaucoup à dire.

J'ai été très impressionné de lire ce qu'il a dit à l'UNESCO le 3 décembre 19804, à propos de l'obligation qu'ont les chercheurs qui se consacrent au terrain de la pauvreté de donner aux plus pauvres une place dans la connaissance. C'est ce que doivent faire également les autres universitaires. Je suis tout à fait d'accord avec Wresinski sur la nécessité de se poser les questions suivantes : De quelle connaissance ont besoin les pauvres ? De quelle connaissance ont besoin les équipes d'action ? De quelle connaissance ont besoin nos sociétés nationales et la communauté internationale ? La conclusion qu'il nous donne est que la connaissance des nécessiteux et des exclus qui vivent dans cette réalité est celle qui doit s'imposer.

Il faut que nous, alliés et amis d'ATD Quart Monde, nous prenions appui sur les études et les textes du père Joseph, que nous parlions de sa vie et de son œuvre. C'est à travers cette formation que nous pourrons assumer des responsabilités concrètes, en comprenant que, lorsque l'on participe à un projet ou à un programme, il y a, derrière, une philosophie qui le nourrit.

Un défi à assumer en Amérique Latine

Au Guatemala, nous sommes dans une société très complexe, composée de deux grands groupes sociaux : latinos et métis d'une part, héritiers du système monoculturel et politique de la colonisation espagnole, et mayas d'autre part, qui représentent plus de la moitié de la population. Généralement, à propos des indicateurs de pauvreté et de marginalisation, on se réfère à cette dernière tranche de la population. Pourtant, c'est une population riche en expressions culturelles, avec sa spiritualité, ses valeurs, ses traditions. Actuellement, des projets et des programmes ont été développés par le gouvernement, des entreprises privées ou des organisations non gouvernementales, dans le but de combattre la misère et de proposer des intégrations sociales. Différentes raisons y ont conduit. Parmi ces raisons, il y a bien sûr d'abord les processus de revendication de ceux-là mêmes qui sont concernés, mais aussi la volonté de respecter les accords de paix signés à la fin du conflit armé interne qui a affecté notre pays durant 36 années, et également le niveau de conscientisation que beaucoup éprouvent à propos de notre réalité. Je crois que c'est dans ces projets que le Mouvement ATD Quart Monde doit s'immiscer. Lutter contre la pauvreté sans écouter les exclus, les marginalisés, n'a pas de sens. Ceci est important pour un pays comme le Guatemala, surtout parce que, comme l'a dit Wresinski, il est nécessaire de savoir ce que c'est d'être humilié, d'être un zéro dans la marge, quand les autres te disent : « Cela est bon pour toi, c'est pour ton bien » sans que jamais on ne demande ton opinion.

Une autre affirmation qui m'a marqué : « Tout homme détient en lui une valeur fondamentale et inaliénable qui fait sa dignité, quel que soit son mode de vie, ses pensées, sa situation sociale, son origine. Tout homme garde intacte sa valeur essentielle qui le situe d'emblée au rang de tous les hommes. » Tout homme est mon frère. Dans mon cas particulier, quand j'ai travaillé avec des centaines de personnes à la préparation, dans nos pays respectifs, des Conventions de l'UNESCO sur la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel et sur la protection de la diversité des expressions culturelles, je crois que, sans aucun doute, la pensée de Wresinski fut présente dans les délibérations. Les expressions culturelles sont fondamentales dans l'identité de chacun et de la collectivité à laquelle il appartient.

Il y a un défi que nous devons assumer en Amérique Latine, et concrètement au Guatemala, qui consiste à nous intégrer dans l'économie mondiale sans perdre nos valeurs, nos identités, notre qualité d'êtres humains, la richesse de notre culture, pour que soient maintenus nos tissus sociaux.

Notes

1 Temps fort de partage de savoirs organisé depuis 1983 chaque été par ATD Quart Monde Guatémala

2 Cf. « Le volontariat d'aide à la détresse », in Joseph Wresinski, Ecrits et Paroles, tome I, p. 64-75.

3 En particulier : « Quand la pauvreté sépare parents et enfants » et deux monographies de familles confrontées à des situations de grande pauvreté au Pérou et au Burkina Faso (www.atd-quartmonde.org/Grande-pauvrete-et-Developpement.html)

4 La pensée des plus pauvres dans une connaissance qui conduise au combat, in Refuser la misère. Une pensée politique née de l'action, pp. 51-66

Pour citer cet article Max Araujo, « «Une solution pour l'Amérique latine» », Revue Quart Monde, Année 2007, Héritage: l'actualité de Joseph Wresinski, Dossier, mis à jour le : 03/09/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/1107.
Auteur

Max Araujo

Né en 1950 à La Ciénaga (Guatemala), Max Araujo a fait des études de droit, de notariat et de lettres. Il a été au service du ministère de la culture et des sports, en tant que promoteur culturel, jusqu'en 2006. Il a publié plusieurs livres, dont le dernier : Las utopías aún son posibles . Joseph Wresinski : una solución para América Latina, Editorial Nueva Narrativa, León (Guatemala) 2007. Il est vice-président du Mouvement Cuarto Mundo au Guatémala. (Traduction : Caroline Conus)