Odyssée Med 25 : apprendre à vivre ensemble pour vivre en paix

Marion Drye et Martine Hosselet-Herbignat

p. 33-36

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Marion Drye et Martine Hosselet-Herbignat, « Odyssée Med 25 : apprendre à vivre ensemble pour vivre en paix », Revue Quart Monde, 277 | 2026/1, 33-36.

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Marion Drye et Martine Hosselet-Herbignat, « Odyssée Med 25 : apprendre à vivre ensemble pour vivre en paix », Revue Quart Monde [En ligne], 277 | 2026/1, mis en ligne le 01 septembre 2026, consulté le 03 septembre 2026. URL : /11888

Dans l’esprit des Rencontres méditerranéennes de Bari (2020), Florence (2022), Marseille (2023) et Tirana (2024), l’association Mar Yam, l’association Bel Espoir – AJD et l’association diocésaine de Marseille ont organisé l’odyssée Med 25 – Bel Espoir. De mars à octobre 2025, un navire-école de la paix a sillonné la Méditerranée, reliant les cinq rives, accostant dans trente ports. À son bord, huit groupes de vingt-cinq jeunes de toutes nationalités, cultures et religions, désireux de s’engager pour la paix. Marion Drye a fait partie de la session La Valette (Malte) – La Canée (Crète), du 26 avril au 11 mai 2025, dont le thème des rencontres était Femmes en Méditerranée.

Propos recueillis par Martine Hosselet-Herbignat

R.Q.M. : Comment et pourquoi vous êtes-vous embarquée dans cette aventure ?

M. D. : Une copine franco-algérienne m’en a parlé, j’ai trouvé le projet très beau, et j’aime naviguer ! Plus profondément, j’ai eu la chance de naître dans un pays – pour le moment – en paix, mais je sais que ce n’est jamais acquis. Pour moi c’est essentiel de savoir vivre les uns avec les autres et que chacun puisse trouver sa place puisque c’est une condition nécessaire pour vivre en paix. L’expérimenter dans un petit espace, celui du bateau, d’où on ne peut pas s’échapper, c’était une occasion inespérée. On doit vivre avec l’autre et apprendre à le connaître. En Méditerranée, on est sur un territoire où il y a beaucoup de conflits, même si on a en commun une même mer. Il y a beaucoup de migrations et, pendant la traversée, j’ai aussi découvert combien l’Europe est une forteresse, protégeant les droits de ses propres citoyens, mais rendant les démarches d’accueil des Non-Européens très compliquées. L’Europe ne donne pas la chance à des jeunes de découvrir ce qu’il y a de l’autre côté de la Méditerranée. Rassembler des jeunes et qu’ils puissent se découvrir les uns les autres, c’est vraiment important. Nous étions une trentaine sur le bateau : 19 jeunes de Med 25, de toute la Méditerranée, la plupart étant venus par le bouche-à-oreille ; et puis une dizaine de personnes de l’AJD1 (5 jeunes en formation et 5 en renfort équipage).

R.Q.M. : Qu’est-ce qui vous a particulièrement frappée dans les interventions que vous avez pu écouter et les rencontres que vous avez pu faire à La Valette ?

M.D. : À l’étape numéro 3, à La Valette, nous avons pu écouter des conférences et participer à une table ronde à laquelle beaucoup de Maltais participaient, sur le thème de La femme en Méditerranée.2 Une des intervenantes a parlé beaucoup d’immigration, ce qui a provoqué de nombreux échanges, y compris sur le bateau parce qu’ensuite nous avons fait entre nous un travail en petits groupes sur la place de la femme. Dans une des prises de parole, j’ai été particulièrement marquée par un message, que porte aussi ATD Quart Monde, qui est de partir des personnes concernées, et que ces personnes puissent se faire entendre. On a pu l’expérimenter puisqu’on est resté trois jours à Malte et qu’avant d’embarquer nous sommes allés à la rencontre de femmes migrantes, dans une association qui accueille ceux qui sont fraîchement arrivés à Malte. Plusieurs femmes migrantes sont venues témoigner de leur parcours, en particulier une Libyenne qui avait fui la guerre dans son pays, avec ses deux enfants. Elle nous a expliqué tout le chemin qu’elle a dû parcourir pour trouver sa place et pour espérer donner un avenir à ses enfants. Elle s’accrochait à cet espoir. C’est par une voisine qu’elle a appris la langue, qu’elle a pu trouver un travail, et par là se reconstruire.

Cette rencontre a beaucoup marqué les jeunes sur le bateau. En particulier Rami (Palestinien de Bethléem), qui a dit :

« L’histoire d’une Libyenne arrivée à Malte avec sa famille me reste particulièrement en mémoire. Elle a surmonté d’immenses difficultés – barrières religieuses et linguistiques, difficultés financières et éducation de ses enfants – et pourtant, pas à pas, elle les a toutes franchies, devenant un véritable exemple de réussite. Sa résilience m’a amenée à me demander : si nous formions une seule et même grande communauté autour de la Méditerranée, la crise migratoire pourrait-elle cesser ? Les naufrages cesseraient‑ils ? »

R.Q.M. : Accéder à l’univers, à la logique, et comprendre la lutte pour la (sur)vie des autres, c’est particulièrement difficile, rappelait une conférencière à Malte3. L’avez-vous vérifié entre vous ?

M. D. : Tout à fait. Sur un bateau, il n’y a pas de connexion internet, on est loin de la terre. Et il n’y a pas énormément de choses à faire puisqu’on est dans un petit espace à part envoyer les voiles,… mais on n’avait pas beaucoup de vent. On avançait très mollement. Les jeunes se sont retrouvés à s’ennuyer au début, ce qui était bizarre pour eux car cela leur arrive rarement. Mais cela leur a laissé le temps de se rencontrer, de se parler longuement et d’apprendre à se connaître vraiment. Tous les jours, on leur posait quelques questions sur une thématique, par exemple sur la place des femmes dans la société, les problématiques migratoires, les problématiques écologiques, etc. Ils ont raconté la place des femmes dans leur région, dans l’éducation,… à partir de leur propre histoire. Roy, Libanais, a expliqué par exemple comment, dans sa jeunesse, sa mère et ses enseignantes l’avaient forgé, et l’influence d’une prof de bio sur son choix de faire des études de médecine. En petits groupes, ils ont aussi découvert les situations de difficultés inimaginables dans lesquels certains peuvent être. Et ça c’était vraiment l’objectif : apprendre à découvrir l’autre dans sa diversité et dans ce qu’il est vraiment. Ça leur a changé le regard sur beaucoup de choses. Par exemple, en Palestine, lors des héritages, la part des hommes est plus importante que celle des femmes, et en cas de divorce, ce sont les hommes qui obtiennent la garde des enfants. En Égypte, lors d’un acte juridique nécessitant un témoin, un témoin homme est l’équivalent de deux témoins femmes. Ils ont découvert la réalité de chaque pays, avec beaucoup de similitudes, mais aussi des différences qu’ils n’avaient pas imaginées.

Lors des temps d’équipes (trois petites équipes) pour réfléchir sur ces questions, les jeunes de l’AJD- Bel Espoir étaient invités et participaient, quand ils n’étaient pas sur les manœuvres du bateau ou en train de dormir pour récupérer une nuit de veille en mer.

R.Q.M. : Qu’avez-vous pu apprendre personnellement sur les conditions pour avancer vers une paix réelle ?

M. D. : Comme je l’ai dit, les jeunes ont appris à se découvrir, il y avait des services à faire ensemble tout au long de la journée, un groupe se crée. Ce qui est nécessaire pour pouvoir vivre en paix, c’est que chacun puisse trouver sa place, avec des ressources limitées ; en effet, sur le bateau c’était une douche tous les quatre jours, on ne pouvait pas faire les courses au supermarché, il fallait collaborer pour faire le ménage, les services, prendre les quarts de navigation…, chacun prendre sa part de la vie collective, dans un espace contraint, sans se taper dessus. Il y a des hauts et des bas tous les jours pendant ces deux semaines, des tensions, des explications. L’important est de très vite désamorcer les choses pour que cela ne s’envenime pas. Sur mon étape en tous cas cela s’est bien passé. Ceux qui étaient là avaient une grande curiosité de l’autre, venant de nationalités et de pays qui ne se connaissaient pas. Par exemple, sur un bateau, on passe beaucoup de temps à cuisiner. À tour de rôle, chacun cuisinait la nourriture de son pays. À chaque fois, c’était un émerveillement de papilles… !

R.Q.M. :… Un bateau qui fonctionnait donc comme un laboratoire du possible ! Quelles seront les suites ?

M.D. : Oui, effectivement, c’est beau de vivre deux semaines sur un bateau, mais après ?...

Déjà chacun va repartir dans son pays avec un bagage et une expérience. Dans le cadre des problématiques et des structures associatives de son pays, chaque jeune va pouvoir s’engager et s’appuyer sur les ingrédients d’une expérience qui le pousse à prendre des responsabilités là où il vit. Tous n’avaient pas nécessairement déjà un engagement avant de participer au projet. Mais par exemple, une jeune du Maroc travaille dans une association qui vient en aide aux migrants qui sont seulement de passage ou qui veulent s’installer au Maroc. En Égypte, il y a beaucoup de difficultés entre les différentes communautés religieuses ; certains veulent travailler plus au dialogue entre les communautés.

Cette session était l’une parmi les huit sessions qui ont été organisées4. Plus de 160 jeunes ont participé, de mars à novembre. Dans chaque pays, plusieurs jeunes ont participé, à différentes sessions. Le projet est de les mettre en réseau par pays. Tout est encore à construire.

En tous cas, l’idée n’était surtout pas d’apprendre la paix de manière théorique, mais d’apprendre par l’expérience. Maintenant que j’ai appris à vivre ensemble avec des gens que je ne connaissais pas, comment je peux à mon tour partager ça, aujourd’hui… ou plus tard d’ailleurs. Une jeune Française a dit :

« Je conclurai sur le côté prophétique de ce projet : le bien ne fait pas de bruit, mais j’ai senti se tisser dans les cœurs de chacun la paix, notamment en Palestine, et c’est ainsi que cette paix, faite de joie et d’unité choisie, peut par ricochets se répandre et toucher le monde. »

Ils ont eu une expérience qui va les marquer à vie. Construire la paix, ça ne se fait pas en quelques jours ni même en quelques mois ou quelques années. Là, ils sont jeunes, ils ont entre vingt et trente ans. Quand ils auront des postes à responsabilités dans quelques années, ils auront eu une expérience qui les aidera sans doute quand ils auront à prendre des décisions. C’est pour cela qu’on parle d’école de paix. Sans doute y aura-t-il encore des guerres, mais ces jeunes seront là quand il faudra reconstruire ensuite, pour préparer la paix de demain.

Nous avons appris que dans les années 1920, il y avait des groupes qui se réunissaient sur ces questions de la paix, suite à la guerre de 1914. La guerre de 1939 est arrivée. Ce sont ces jeunes-là qui ont participé à la reconstruction après la guerre et sont devenus les fondateurs de l’Europe, parce que leur réflexion avait maturé entre temps.

Quand le Bel Espoir est arrivé à Marseille, on a emmené les jeunes au camp des Milles5 pour les aider à réfléchir à ces réalités.

C’est un projet qui se place sur une échelle de temps long !

1 L’AJD – association des Amis du Jeudi Dimanche – a été créée en 1951 en Bretagne par le père Michel Jaouen (jésuite) pour élargir l’horizon de

2 Voir les interventions en ligne : Daniela De Bono : https://med25belespoir.org/daniela-debono/ Maria Brown : https://med25belespoir.org/omerta-maria

3 Voir note 2.

4 Les livres blancs des étapes 1 et 2 sont disponibles ici :https://drive.google.com/file/d/1YXhY2S-X88PMYgukpJ4eYl9J5tEHtdVO/view?usp=drive_linkhttps

5 Le camp des Milles : ouvert en septembre 1939 au sein d’une tuilerie située entre Aix-en-Provence et Marseille, il connut un peu plus de trois ans d

1 L’AJD – association des Amis du Jeudi Dimanche – a été créée en 1951 en Bretagne par le père Michel Jaouen (jésuite) pour élargir l’horizon de jeunes délinquants. Convaincu que le mélange des gens est la meilleure recette, il ouvre rapidement les portes ; tout le monde peut embarquer : jeunes en difficulté de plus de 18 ans, groupe de mineurs accompagnés, individuels, familles, retraités… Aujourd’hui, les activités de l’AJD sont réparties entre les deux grands voiliers qui naviguent chaque année autour de l’Atlantique (dont le Bel Espoir), toute une flottille de plus petit bateaux et le chantier qui, tout en assurant l’entretien de toutes ces unités, est une excellente école des métiers techniques de la mer.

2 Voir les interventions en ligne :
Daniela De Bono : https://med25belespoir.org/daniela-debono/
Maria Brown : https://med25belespoir.org/omerta-maria-brown/
Marcelle Bugre : https://med25belespoir.org/marcelle-bugre/

3 Voir note 2.

4 Les livres blancs des étapes 1 et 2 sont disponibles ici :
https://drive.google.com/file/d/1YXhY2S-X88PMYgukpJ4eYl9J5tEHtdVO/view?usp=drive_link
https://drive.google.com/file/d/1SiCMnK0T_hO6EQ5QyjnPjvESylPXV3Wx/view

5 Le camp des Milles : ouvert en septembre 1939 au sein d’une tuilerie située entre Aix-en-Provence et Marseille, il connut un peu plus de trois ans d’activité et vit passer plus de 10 000 internés originaires de 38 pays, parmi lesquels de nombreux artistes et intellectuels. Le site-mémorial a été conçu, principalement pour les jeunes, comme un musée d’histoire et un lieu de mémoire et propose de nombreuses animations pédagogiques. https://www.campdesmilles.org/site-memorial-objectifs.html

Marion Drye

Auparavant bénévole au Jesuit Refugee Service à Paris, à la Banque alimentaire et aux services de maraudes à Toulouse, Marion Drye travaille comme ingénieure, en étant aujourd’hui bénévole dans une bibliothèque de rue d’ATD Quart Monde à Marseille. Sollicitée par l’association Mar Yam, créée par le diocèse de Marseille en septembre 2024, elle a participé au projet Med 25.

Martine Hosselet-Herbignat

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