N° 189, 2004/1   •  La rue n'a pas d'enfants
Dossier

«Ils ont des choses cachées en eux que les gens ignorent»

François Ouédraogo
  • publié en février 2004
Résumé
  • Français

Où la transmission d’un savoir-faire va de pair avec celle d’une histoire et d’une expérience personnelles

Index

Index chronologique

2004/1
Texte intégral

J’ai travaillé avec les enfants de la Cour aux cent métiers, mais je les voyais aussi dans la ville. On dit d’eux : « Ce sont des bandits. » Avant de connaître le Mouvement ATD Quart Monde, je pensais la même chose. Mais, maintenant, je sais qu’ils ont des choses cachées en eux que les gens ignorent. Comme tous les enfants, ils sont nés dans une famille. Ils ont été éduqués dans une famille avant de venir en ville. Sans doute le milieu n’a pas assumé ses responsabilités à un moment donné, mais j’ai appris que la société tout entière doit prendre en compte l’éducation d’un enfant. Alors lorsque nous traitons ces enfants de bandits, c’est vers nous que le jugement revient car chacun est responsable de ce que l’enfant est devenu.

On dit de ces enfants qu’ils sont paresseux. Moi, je vois le courage qu’ils n’ont pas eu la chance de montrer. Quand ils sont dans un travail, ils le font. Par exemple, si je demande à Untel de creuser un trou, il va prendre tout son courage pour le faire. Mais comme ils ne vivent pas en famille, ils ne peuvent pas exploiter ce sérieux. Je leur dis que même si le travail ne rapporte pas beaucoup, si c’est beau, bien fait, on est content et c’est ça, se donner à un métier. Et j’essaie de leur expliquer mon parcours. Dans les chantiers, je vois qu’on fait faire du travail aux enfants qui dépasse leurs compétences. Mais si les enfants le font, on voit par la suite que c’est positif, ça leur a plu et ça leur a montré quelque chose. Il faut leur demander beaucoup pour qu’ils réussissent un peu.

Le soutien des voisins

Ces enfants ont vécu en famille et ils ont perdu la vie familiale, mais ils se comportent entre eux comme des frères. Pour eux tous, la famille est importante. A la fin de chaque atelier, les artisans leur expliquent qu’un enfant doit être dans sa famille pour apprendre un métier. Moi, je leur dis qu’un enfant qui vit dans sa famille est un enfant protégé. Il ne sera pas affamé, il sera en sécurité, il dormira bien, on s’inquiètera de lui. Toutes ces conditions le rendent capable d’apprendre.

Ma propre histoire m’aide un peu à comprendre ces enfants. Mes parents ont divorcé. Mon frère et moi, nous avons été éduqués loin d’eux, chez un oncle puis chez une tante. La personne à qui l’enfant est confié se sent regardée. Elle a tellement peur que l’enfant échoue qu’elle va faire des choses qui ne sont pas forcément bonnes pour lui. On dit qu’il n’y a pas de mauvais enfant au départ mais que cela peut arriver à tous de le devenir. A un moment, j’aurais pu devenir comme ces enfants.

Une famille peut assumer ces enfants-là si les parents sont compréhensifs. Mais elle a besoin du soutien des voisins, des amis. Ce qui est important, c’est d’arriver à ce que l’enfant se sente respecté. A ce moment-là, lui aussi va respecter les autres.

Pour citer cet article François Ouédraogo, « «Ils ont des choses cachées en eux que les gens ignorent» », La rue n'a pas d'enfants, Année 2004, Revue Quart Monde, Dossier, mis à jour le : 24/10/2008,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/1234.
Auteur

François Ouédraogo

François Ouédraogo, artisan maçon, ami d’ATD Quart Monde, anime depuis plus de dix ans les chantiers de maçonnerie à la Cour aux cent métiers de Ouagadougou.