N° 192, 2004/4   •  Reconsidérer la pauvreté ?
Editorial

Point de rencontre

Eugen Brand
  • publié en novembre 2004
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2004/4
Texte intégral

Au cours de l’été, j’ai eu plaisir à revenir vers ma vallée d’origine, dans l’Oberland bernois. Une vallée à ce point reculée, isolée, abandonnée que dans le passé, on l’appelait la vallée « derrière la lune ». Une station touristique très prisée s’est développée, toute proche, drainant une foule considérable. Le paysage en a été bousculé ; bien des paysans, parmi les plus modestes, ont disparu, parfois dans des conditions dramatiques.

Dans ce pays de mon enfance, où j’aime marcher, je me suis risqué cette année à refaire une randonnée sur un des flancs les plus abrupts de la vallée. Je ne l’avais fait qu’une fois, il y a fort longtemps. Nous étions, mon épouse, mes enfants et moi, pris par le silence et l’air pur de ce lieu. Sur le sentier qui serpentait le long des crêtes, nous avons soudain été arrêtés par un chien, une de ces bêtes au poil hérissé qui savent vous faire comprendre qu’il vaut mieux rester à l’écart ou rebrousser chemin. Un  homme est alors apparu, le calmant d’un seul ordre. C’est en le regardant que j’ai aperçu derrière lui une petite cabane adossée aux rochers. Une sorte de bergerie sommaire sans aucun équipement. Nos yeux se sont croisés, son regard interrogateur m’a saisi : « Mais tu es qui, toi ? ». Je devais être de la vallée, mais il n’en était pas sûr. Je lui ai dit d’où j’étais, et il a continué en m’appelant par mon nom. Il nous a alors invités à boire le lait de ses bêtes. Son regard ne nous quittait pas. Remarquant qu’une mouche était tombée dans le bol de mon fils, il a appelé son chien et d’un geste rapide et sûr, il lui a jeté juste la part du lait contenant la mouche. Puis il a rempli à nouveau le bol de mon fils.

M’est revenu alors le visage de son plus jeune frère, Ferdinand, un beau gars, très habile aussi, qui travaillait le bois. Un jour, sous le poids d’un tronc d’arbre, il s’était cassé une jambe et en était resté paralysé. Quelque temps après, il avait mis fin à ses jours.

L’échange s’est poursuivi. A travers son récit, je replongeais dans mon enfance, l’histoire de ma famille, celle de ma vallée, avec un regard tout à fait neuf. Roland nous expliqua que peu de temps avant, comme nous, un officier du pays était passé par là et s’était arrêté. Ce militaire lui avait longuement parlé de ce qu’il avait découvert au long de ses manœuvres en montagne. Il disait avoir été choqué de voir comment, dans un pays aussi développé à ses yeux, des animaux pouvaient être autant maltraités. Roland n’avait pas osé faire remarquer à l’officier que lui et les siens étaient traités « pire que des bêtes ». Il n’avait pas osé lui parler de la plaque de chocolat qui, dans leur enfance, leur avait été jetée comme à des animaux et qui avait déclenché une bagarre entre les enfants, les jeunes et les adultes. Peu à peu, Roland nous laissa entrevoir le cours de sa vie : il s’était marié, avait eu des enfants, était revenu vivre dans la vallée après en avoir été chassé, soupçonné d’avoir mis le feu à une ferme. Il lui était arrivé de crier fort pour défendre ses enfants. Sa femme est tombée malade et il l’avait longtemps soignée.

J’entendais, sortant de sa bouche, ces mêmes mots que j’avais déjà entendus à Créteil, à New York, à La Paz, et ailleurs, mais cette fois, dans le dialecte de ma vallée. « T’es pas seulement abaissé, c’est tout ce que t’as en toi qui est banni. C’est çà qui te rend dur, hargneux, jaloux... et c’est çà qui te fait le plus souffrir ». Progressivement, le récit de Roland liait mon enfance à mes engagements d’hier et d’aujourd’hui. Comme la montagne qui donne à voir plus loin, il dévoilait de manière intense les défis de notre temps : d’un côté, le discours du développement économique et de la croissance et de l’autre, le discours des droits de l’homme, sans que jamais ils ne se rejoignent. Face à Roland, j’ai cherché mes mots : «  Ce que vous dites là, c’est tellement ce que vivent tant de familles partout... ». Et lui, sans hésiter : « Je te remercie de mettre cette question sur la table ». Il s’est tu un instant. Je vois encore ses yeux quand il a poursuivi : « Je sais bien, on n’en a pas fini avec cette misère. Lorsque j’étais saisonnier, j’ai bien vu qu’elle se vit aussi ailleurs qu’ici... ». Il s’est redressé, souriant, il a remis en place son béret avant d’ajouter : « Mon plus grand bonheur, ce serait de voyager pour comprendre comment les gens font pour vivre. C’est comme cela que je voudrais apprendre ». Il nous a expliqué qu’il avait parlé de ces choses à ses enfants pour que jamais ils n’oublient d’où ils viennent. Je pensais à ceux qui écrivent leur histoire, et aussi à tous ceux qui nous ont quittés sans qu’on ait pu, sans qu’on ait su recueillir le précieux de leur vie et de leur pensée.

- Ecrire, vous n’y avez jamais pensé ?

- J’ai quelques petites choses... que j’ai écrites pour mes enfants.

Et après un silence :

- Il y a des choses qu’on ne peut pas dire...

Après avoir quitté Roland, nous sommes redescendus, silencieux. Une parole du père Joseph Wresinski me tournait en tête : « Le premier droit de l’homme, c’est celui d’être un homme parmi tous les hommes »

Sur les sentiers de la vallée, la figure de Roland se mêlait à celles des familles du Trou-Poulet, dans le Val d’Oise, qu’on veut chasser du terrain où elles vivent depuis trente ans, à celles de Bangkok qui ne savent pas si elles pourront rester là où leurs enfants sont nés, à celles de Lastic, en France, ou à celles d’ailleurs. Toutes ont testé l’inconstance de notre fraternité qui ampute notre capacité à vivre ensemble, pleinement humains parmi les humains.

Arrivés dans la vallée, une réalité toute autre : les groupes de touristes, les personnes qui se pressent pour assister à un concert du festival Yehudi Menuhin, les paysans dans leurs tracteurs climatisés. Où est le point de rencontre entre ces deux réalités, du même monde pourtant ? Où est le point de rencontre entre Roland, réfugié dans une baraque au bord des crêtes, et ce qu’est devenue ma vallée ? Entre les riches et les pauvres dans chacun de nos pays ? Entre les pays riches et les pays pauvres de la planète ? Où sont-ils dans un monde ivre de sécurité, hanté d’ériger des frontières visibles et invisibles entre nous ?

Cet homme du fond de la vallée m’a remis au cœur de la quête de toute l’humanité qui ne peut pas vivre sans « point de rencontre ». En épousant l’insécurité dans laquelle Roland et les siens vivent partout, en la transformant avec eux en sécurité, nous trouverons ces points de rencontre. Ils deviendront une rencontre permanente, une histoire humaine d’où plus personne ne sera « banni avec tout ce qu’il a en lui »

Pour citer cet article Eugen Brand, « Point de rencontre », Revue Quart Monde, Année 2004, Reconsidérer la pauvreté ?, Editorial, mis à jour le : 24/10/2008,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/1311.
Auteur

Eugen Brand