Une goutte dans l’océan

Alexandre Goussiev

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Alexandre Goussiev, « Une goutte dans l’océan », Revue Quart Monde [En ligne], 157 | 1996/1, mis en ligne le 05 septembre 1996, consulté le 24 octobre 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1400

Si l’homme est sensible à la souffrance de ses semblables, alors ce qui suit devrait rester gravé dans la mémoire de chacun.

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Russie

Je vais parler aujourd’hui à contre-courtant de l’adage si juste « l’homme ne vit pas seulement de pain ». Je crois qu’il faut d’abord du pain, ensuite vient le reste. Pourtant, j’aimerais vraiment moi aussi, que l’homme ne se rassasie pas seulement de pain : c’est pourquoi j’ai, malgré ce que je vais relater, commencé à mes frais la construction d’une église à Verkhovajié.

Au cours de ces deux derniers mois, je me suis rendu dans quasiment toutes les régions de la Russie du Nord. Dans les régions d’Arkangelsk, des Komis, de Vologda, de laroslavl. Et ce que j’ai eu est effrayant. Moscou seule ne peut donner une idée juste de la vie en Russie.

Autrefois, toutes les usines, toutes les entreprises en Russie étaient nationalisées. Elles vivaient du financement de l’Etat ou de son approvisionnement. Les ouvriers, qu’ils travaillent bien ou mal, recevaient  pratiquement tous le même salaire. Aujourd’hui, 90% des entreprises attendent depuis six mois l’argent nécessaire pour payer leurs salariés. Presque toutes les entreprises nationalisées sont devenues des sociétés par actions, c’est-à-dire semi-privées. Dans cette nouvelle logique économique, les emplois insuffisamment qualifiés sont supprimés ; ceux qui ne rapportent pas assez à leur société sont licenciés.

Imaginez maintenant un petit village au milieu de la forêt : 500 ou peut-être 1000 habitants. En deux mois, la moitié du village perd son emploi. Il est impossible de retrouver un travail sur place, contrairement à Moscou où quiconque peut toujours décrocher un « petit boulot ». Les gens, du jour au lendemain, n’ont quasiment plus aucun moyen de subsistance. Ils n’ont pas d’économies, même ceux qui ont travaillé toute leur vie. L’ancien système soviétique ne leur a pas permis d’en faire. Il ne leur reste que la rue…

J’ai été trop souvent témoin de telles situations, surtout dans les régions de Vologda et d’Arklangelsk. Des mères allaient voir, avec leurs enfants, le directeur de la scierie. Parfois, elles se regroupaient car elles étaient solidaires. Elles ne venaient rien demander d’extraordinaires, sinon un peu d’argent pour acheter du pain. Ces scènes sont terribles : on peut donner une fois à toutes pour qu’elles achètent du pain. Mais pas tous les jours, à moins d’être millionnaire….

La pauvreté et le chômage vont de pair. Je pense que personne ne le conteste. C’est pourquoi mon travail consiste à créer des emplois. Ce n’est pas si difficile. Dans le nord de la Russie, il y a une source abondante de matières premières et la main-d’œuvre est bon marché. Mais ce que je fais est une goutte au milieu de l’océan. Je me sens très seul. Il y a peut être d’autres entrepreneurs comme moi, mais nous sommes malheureusement trop peu nombreux.

Il faut aider tous ces gens si démunis en Russie. J’aimerais que l’opinion publique m’entende et que d’autres personnes s’investissent. Je voudrais tant moi aussi que l’homme ne se rassasie pas seulement de pain. Mais j’ai constamment en tête ces scènes terribles que j’ai vues quotidiennement ces deux derniers mois…

Alexandre Goussiev

Alexandre Goussiev, ancien des orphelinats, doit à la boxe d’être sorti de la misère .Membre du conseil d’administration du mouvement F (aux côtes des jeunes en difficultés), il forme de jeunes chômeurs dans l’exploitation forestière qu’il dirige actuellement, en vue de leur insertion dans le circuit de l’emploi.

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