« Je suis malade de notre jeunesse »

Svetlana Salomonovna Levitina

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Svetlana Salomonovna Levitina, « « Je suis malade de notre jeunesse » », Revue Quart Monde [Online], 157 | 1996/1, Online since 01 October 1996, connection on 30 September 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1402

Une psychologue scolaire lutte, depuis un demi siècle, pour la cause des enfants « dans la galère » contre des violences de toutes sortes qui les poussent vers la marginalité et la délinquance.

Article rédigé par Catherine Elie à partir d’entretiens et du séminaire « lutter contre la grande pauvreté – Echange d’expériences ». Moscou, juin 1994

Svetlana Salomonovna Levitina est une de ces femmes, une de ces mères qui font de la Russie, qui lui ont permis de rester vivable malgré l’oppression politique et des conditions matérielles de vie très difficiles. Contre vents et marées pendant cinquante ans de vie professionnelle comme psychologue scolaire, elle a consacré tout son temps et ses ressources à défendre les jeunes contre tout ce qui les enchaînait, les déshumanisait : parents séparés, violents, milieu hostile, incompréhension et dureté du système administratif de tutelle… Tout ce qui les poussait à fuir hors de leur foyer, vers les mondes de la marginalité et de la délinquance.

Grande, chaleureuse, sur active, la parole forte et imagée, elle est toujours prête à accueillir un jeune « en galère » dans les locaux d son mouvement F (d’après Frounzé, nom de quartier), en plein centre de Moscou. « Je suis malade, ce qui est normal des problèmes des jeunes », dit-elle. Elle les connaît bien pour avoir, ave eux, affronté leurs problèmes au quotidien pendant tant d’années, pour avoir vécu avec un grand nombre d’entre eux qu’elle a recueillis. Leur monde lui paraît sens dessus dessous. A leurs yeux, c’est le monde en général qui semble marcher sur la tête.

Combien de jeunes en détresse a-t-elle ainsi écoutés, soutenus, cachés ? Combien d’interventions, de coups de téléphone, de milliers de kilomètres dans les rues et les couloirs du métro, d’heures d’attente et d’angoisse représente cette défense obstinée de ces jeunes ?

Que faire en amont pour prévenir tous ces drames de l’exclusion et de la violence ? Chaque enfant est un monde. Pour chacun, il y a une solution à inventer et à faire accepter. Il faut prendre en compte son destin et ce, dans le contexte bien précis de sa famille. Il n’y a pas d’autres solutions. C’est pourquoi elle a songé à des centres de défense sociale, implantés là où vit l’enfant là où on le connaît depuis sa naissance, là où ont vécu ses parents avec lesquels on pourrait l’initier au travail. Cette idée est à l’origine du mouvement F : (…) la création au sein de chaque quartier d’un lieu d’accueil à dimension humaine, où chacun connaîtrait un petit cercle de gens. En Russie, personne ne suit la trace des enfants. Personne ne sait où ils sont partis, ni où ils sont, ni ce qu’ils vont devenir. Ainsi, les enfants qui partent dans un camp de travail à leur retour, ne cherchent pas à retrouver leurs parents – ceux-ci peuvent retrouver leurs parents – ceux-ci peuvent avoir déménagé et sont enregistrés ailleurs. Ils retournent là où ils ont toujours vécu. Personne, pas même la milice, ne sait ce qu’ils deviennent ».

Le projet de Svetlana d’une maison accueillante s’est réalisé ç l’aube de la perestroïka1 et elle a reçu un local des autorités. Svetlana pense que l’initiation au travail est une des clés fondamentales aux problèmes rencontrés par les jeunes. L’homme, en général, n’est pas prêt au travail. Et c’est encore plus vrai pour les enfants sous tutelle ou en difficultés. Ils peuvent apprendre progressivement. Elle en est convaincue. Elle pense qu’il faut proposer toutes les professions aux enfants, à tous les enfants, et en particulier à ceux qui sont tout en bas de l’échelle sociale. C’est un des projets phare de son association.

Svetlana se bat depuis un demi siècle pour qu’avance la cause des enfants. Elle sait qu’il y a urgence et elle voudrait aller toujours plus vite pour sauver celui-ci qui va mal, pour qu’il ne soit pas trop tard pour cet autre… Mais elle sait aussi que rien de solide ne se bâtit à la hâte. S’armer de patience est nécessaire. « Et pourtant, nous sommes en retard sur le temps, dit-elle. En quatre vingt ans, c’est la deuxième fois que la Russie subit un bouleversement profond. Comme toujours, dans ce cas, les enfants souffrent le plus. (…) Aujourd’hui ils sont laissés seuls avec les fascistes, les mafieux ou les sectes qui, eux, leur tiennent le langage approprié : « on a besoin de toi » ».

La rencontre de Svetlana avec l’Occident a été une expérience forte mais difficile à intégrer : l’Ouest, les démocraties occidentales sont à tous les points de vue aux antipodes de son quotidien. « Le premier problème est notre intégration à la communauté internationale. Nous n’y sommes pas prêts et la communauté mondiale n’est pas prête de nous recevoir », confie t-elle. Ainsi, elle vit intensément la crise de son pays « assis entre deux mondes ». Les Russes ont toujours le sentiment d’être une grande nation. Tous ces vastes projets de détourner le cours des rivières, de changer le monde ; ils les ont dans le sang. Mais pour Svetlana, « les Russes sont des riches pauvres : par exemple, ils se situent à l’avant dernier rang mondial quand au nombre de psychologues par habitant »

Svetlana garde toujours en mémoire le geste d’une famille du Quart Monde qu’elle a rencontré lors de son voyage en France : « Soudain, le père s’approcha, sortit ce billet (elle montre un billet de 50 F) et me le donna. Mon premier réflexe fut de le refuser : j’étais dans une famille pauvre ! Mais pourquoi ai-je voulu vous en parle ? Aucun riche ne l’a jamais proposé ainsi de l’argent comme cet homme pauvre. Cette solidarité des pauvres et des exclus des « sans rien » est formidable. Et qu’est-ce qui est dessiné sur ce billet ? Saint Exupéry, un rêveur. Il y a aussi le Petit Prince avec sa planète. Souvenez-vous : « Nous sommes responsables de ce que nous avons apprivoisé… » »

1 Politique prônée à partir de 1986 par Mikhaïl Gorbatchev et visant à une reconstruction socioéconomique de l’URSS

1 Politique prônée à partir de 1986 par Mikhaïl Gorbatchev et visant à une reconstruction socioéconomique de l’URSS

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