Prendre en compte les oubliés

A. Sologoub, père Valentin Asmous, Ekaterina Guenieva and Larissa A. Nemienskaïa

References

Electronic reference

A. Sologoub, père Valentin Asmous, Ekaterina Guenieva and Larissa A. Nemienskaïa, « Prendre en compte les oubliés », Revue Quart Monde [Online], 157 | 1996/1, Online since 05 September 1996, connection on 19 October 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1404

Le Forum permanent Extrême pauvreté dans le monde du Mouvement international ATD Quart Monde aspire à relier entre eux tous ceux qui, bien souvent seuls, s'engagent tout autour de la terre auprès des plus pauvres. Il veut aussi rapprocher ces personnes isolées des institutions et des Eglises qui ont le souci de faire place en leur sein aux plus exclus. La rencontre du Forum qui a eu lieu à Moscou en juin 1994 a permis de tisser ces liens.

Index chronologique

1996/1

Pendant soixante dix ans de régime communiste, l'Eglise orthodoxe a été dénaturée par les pressions et les contrôles. Aujourd'hui, elle renaît grâce à la profonde aspiration religieuse du peuple russe. Le Patriarcat de Moscou souligne les efforts actuels de l'Eglise orthodoxe pour reprendre sous des formes nouvelles, après soixante dix ans d'interdiction des œuvres, la tradition de charité.

A. Sologoub

Les buts et les tâches que s'est fixés notre Eglise orthodoxe russe ont pour fondement les valeurs humaines et chrétiennes. La loi essentielle qui régit le monde est celle de l'amour. L'amour de Dieu, l'amour du prochain . L'apôtre Jean le dit : « Celui qui aime Dieu et qui hait son prochain est un menteur , Comment peut-il aimer Dieu qu'il ne voit pas, s'il hait son frère qu'il voit ? »

Après un long empêchement, depuis la Révolution de 1917, l'Eglise russe a pu reprendre depuis quelques années sa tradition de service envers les déshérités, les malheureux, les victimes de l'arbitraire. Un secteur spécial a été créé, dont l'objet est le service social et la bienfaisance. Ce travail est indispensable aujourd'hui, dans la période de transition où se trouve notre pays. Nous ne considérons pas cette action sous l'angle économique. Nous y voyons la manifestation de valeurs communes à tous les hommes.

Père Valentin Asmous.

Le père Valentin Asmous rappelle, quant à lui, que la tradition liturgique et sacrementelle de son Eglise doit entretenir une communauté chaleureuse où les plus pauvres ont toujours eu leur place. Il estime même que chaque fidèle se doit s'ouvrir ses propres portes aux plus démunis.

(...) La liturgie de l'Eglise orthodoxe donne à ressentir de façon concrète ce que la philosophie contemporaine appelle « das heilige » ou « mystérium tremendum » - « le mystère qui fait trembler »… Et cela quiconque entre dans une église orthodoxe le comprend .Bien que le liturgie orthodoxe soit très solennelle et, disons-le archaïque , elle est aussi chaleureuse. C'est ce que les Noirs appellent « soul religion » - la religion de l'âme ou bien la religion du cœur. La liturgie orthodoxe s'adresse avant tout au cœur : A la raison en second. L'histoire a évolué de telle façon que les Eglises d'Orient et d'Occident sont d'un genre psychologique et social différent.

(...) Qui appelons-nous les pauvres ? Aujourd'hui un certain nombre de personnes, que l'on peut ranger en différents groupes, ont des conditions de vie particulièrement difficiles et doivent être aidées par l'ensemble de la société et évidemment aussi par l'Eglise. Certains groupes existent depuis longtemps dans notre société : les alcooliques malheureusement, les drogués, les délinquants pour autant qu'il soit possible pour un prêtre de les contacter. Par exemple , lorsqu'un délinquant est en détention préventive, nous ne pouvons lui parler qu'en présence de témoins ou par téléphone à travers une vitre. Il est très difficile d'avoir un véritable contact. De même , il n'est pas possible de faire communier un prisonnier, même sur sa demande ou celle de ses proches.

Des catégories nouvelles de déshérités sont apparues ces dernières années, après les mutations historiques catastrophiques que nous avons connues. Ce sont des gens qui, n'ayant plus de toit, se font passer pour réfugiés ; on les appelle le « sans domicile fixe ». Tous ces gens convergent vers l'église. Ils viennent car ils cherchent à vivre la vie de l'Eglise, ils ont une soif spirituelle. Mais, ils viennent aussi car ils comptent sur une aide matérielle. On les autorise à rester sur le parvis et à demander la charité. La paroisse peut parfois leur donner quelque chose : des vêtements, de la nourriture. Cette aide n'est pas condescendante, ce n'est pas une aumône que feraient les riches au grand cœur. Elle est autre. Elle vient du cœur . Elle n'exige pas en contre-partie que ceux qui la reçoivent rectifient immédiatement leur vie ou et qu'ils trouvent des moyens d'existence plus dignes (...)

Aujourd'hui, l'Eglise ne fait pas beaucoup car elle est confrontée à de grandes difficultés de toutes sortes, en particulier matérielles. Ainsi, dans notre paroisse, nous avons organisé des soupes populaires où nous nourrissons, parfois régulièrement des habitants de notre petit quartier. Mais, le plus souvent y viennent des gens inconnus qui demandent à manger. Nous ne leur refusons jamais. Si c'est un jeune homme en bonne santé qui vient, le staroste lui demande : « Es-tu dans le besoin ? Nous t'aiderons ; va d'abord travailler un peu » Il y a toujours des travaux en cours : construire, rénover, ramasser, décharger, charger... Nous donnons à cet homme la possibilité de travailler, ne fût-ce qu'un jour. Il peut, si cela lui plaît, travailler plus longtemps.

Ekaterina Iourievna Guenieva

Sur un tout autre plan, voici des éléments de réflexion sur l'engagement des bibliothèques publiques. Celles-ci ont participé à l'effort révolutionnaire pour promouvoir l'enseignement et la culture à travers toute l'Union soviétique, y compris dans les parties les plus reculées du pays. La Bibliothèque nationale russe de littérature étrangère est au cœur de la réflexion menée aujourd'hui en Russie pour repenser le rôle de ces lieux du livre.

Le séminaire international « Lutter contre la grande pauvreté - Echange d'expériences » se tient à la Bibliothèque nationale de littérature étrangère. On peut se demander en quoi les questions de la grande pauvreté concernent une bibliothèque. Il serait en effet, peut-être plus à propos d'organiser un tel séminaire sous les auspices du ministère de la Protection sociale ou d'organisations caritatives tant sociales que religieuses.

Pourtant, cette rencontre entre exactement dans le projet de ce lieu. Parler de la pauvreté, des déshérités, des personnes sans logis amène à parler des bibliothèques. Quel bibliothécaire ignore que son lieu de travail, cet endroit exceptionnel, attire les exclus de la société ? Dans cet anonymat, toute personne, sans aucun doute, peut trouver sa place. Peut-être aussi, suivant la remarquable tradition russe, les bibliothèques de ce pays emploient des personnes qui ne pourraient trouver de travail ailleurs.

Tout comme les églises, ces lieux sont ceux des exclus. S'y retrouvent des gens qui recherchent la consolation mais aussi des gens plein d'énergie morale, de dynamisme. Traditionnellement, les bibliothèques sont le lieu du livre, des revues et de la photographie ; mais c'étaient des lieux communautaires, véritable cœur de la ville ou du kolkhoze. Aujourd'hui, dans ce contexte économique si difficile et si paradoxal, elles permettent un authentique épanouissement social et spirituel : plus que jamais elles s'efforcent de ne pas négliger une de leurs missions premières : protéger et accueillir les opprimés.

Nous avons déjà organisé des séminaires. Lorsque le pays s'est ouvert et qu'il a été possible d'aborder des sujets jusqu'alors interdits, nous avons les premiers exposé des dessins faits par des malades mentaux. Nous avons accueilli des pensionnaires d'asiles, d'hôpitaux, de maisons de retraite pour qu'ils puissent se rencontrer et échanger. Parfois même ces rencontres se sont déroulées hors des locaux de la bibliothèque.

Nous sommes en lieu avec les 115 000 centres culturels dispersés dans toute la Russie. Ces « cercles de pensée », parmi lesquels on compte des bibliothèques bien sûr mais aussi des prisons, des hôpitaux..., nous disent : « Envoyez nous des livres ! » Nous nous efforçons de leur répondre. Peut-être en agissant ainsi, empiétons-nous sur la mission des institutions sociales ? Mais que faire quand ces dernières n'existent pas ?

Et nous adressant aux enfants, aux prisonniers, aux personnes âgées nous ne répondons pas seulement à un appel du cœur et de la raison : je ne connais pas d'autres moyens que la culture et l'instruction pour lutter contre les maux de la société, les perversités des politiques et répondre à la détresse tant matérielle que spirituelle. La culture est au cœur de refus de la misère. Dans ce combat, nous avons besoin des uns et des autres. C'est la garantie de la reconnaissance de la Russie. C'est aussi la garantie d'un monde où nous vivrons ensemble, en frères et sœurs d'une commune humanité

Larissa A. Nemiennskaïa

« La misère, disait un femme du Quart Monde c'est d'être pris pour des incapable ». Des artistes et des professeurs agissent aujourd'hui en Russie au service de tous ceux que ce soit le prisonnier dans sa cellule ou l'instituteur dans un village reculé - qui se jugent incapables de traduire en œuvre d'art leurs émotions.

En Union soviétique, puis maintenant en Russie, l'éducation artistique des enfants a toujours été considérée comme importante. Dans la difficile période de transition d'aujourd'hui, on redécouvre avec la liberté d'expression retrouvée, le bien essentiel entre création artistique et développement de la personnalité. Pour ceux qui vivent dans une réclusion complète - les prisonniers, par exemple - c'est un moyen de s'affirmer, de sortir de leurs murs, de retrouver l'estime de soi. Et pour tous les habitants de la Russie profonde, éloignés des centres culturels, l'initiation à l'expression artistique, quelles qu'en soient les formes, permet de se rattacher aux grands courant culturels qui traversent le pays.

Pour l'enfant vivant de situations très difficiles, l'art est un moyen privilégié d'expression et d'épanouissement. Pour favoriser cet épanouissement chez tous les enfants, quel que soit leur milieu, Boris Milhaïlovicth Nemiensky, mon mari, a lancé dès les années 60 un mouvement de soutien à des ateliers d'expression artistique, devenu l'Institut d'arts plastiques. L'institut essaime aujourd'hui jusque dans les régions les plus reculées grâce à une méthode originale de formation par correspondance des professeurs d'art, avec des sessions ponctuelles dans ses propres ateliers à Moscou.

Macha Dreznina, artiste-peintre, enseignante de l'Institut et membre de l'Union des artistes, considère son activité comme un engagement au service des enfants au service des hommes. Elle explique ses motivations en ces termes : « Aujourd'hui des gens cultivés peuvent beaucoup apporter au pays. Ils ne peuvent l'aider matériellement car ils se trouvent souvent sans moyens de subsistance . Ils sont pourtant animés d'une énorme volonté de faire quelques chose pour les autres, pas seulement pour leurs propres enfants , mais aussi pour tous les enfants qu'ils connaissent (...). Même si le rôle que nous sommes appelés à jouer n'est pas évident a priori, il est d'apporter cette aide à travers une activité pratique, à travers des actes concrets »

Nous avons été très vite convaincus qu'il suffit d'initier quelqu'un à l'art pour qu'il commence à grandir spirituellement. Mais comment mettre au point un enseignement artistique conçu, non pas pour les spécialistes, mais pour tout un chacun afin qu'il puisse aider les gens à être heureux, à participer à une œuvre culturelle à l'échelle de la planète ? Les programmes de l'Institut ont été élaborés dans cette optique. Ils permettent d'amener vers l'art des gens qui, généralement en sont très éloignés au départ et, ce faisant, de transformer complètement leur vie. Non pas initier quelqu'un à l'art, mais voir comment l'art s'inscrit dans la vie de cette personne.

Il est important d'aboutir à des résultats concrets et de réaliser de vraies expositions. Nous ns efforçons par tous les moyens d'endiguer l'état de « déprime générale ». Par l'art, l'être humain commence à s 'épanouir, à s'interroger sur sa personnalité, devient quelqu'un, prend le temps de se cultiver. L'institut étend cet enseignement, cet état d'esprit, à de nombreuses écoles dans le Russie tout entière, en particulier là où il est le plus inaccessible. Après de nombreuses années d'expérience, tout un mouvement de travail voit le jour avec des enseignements de divers établissements artistiques pour enfants et surtout d'écoles secondaires d'enseignement général.

Prenons l'exemple d'un maître d'école d'une bourgade donnée des environs de Vologda ou de la périphérie d'une ville. D'abord, il se sent isolé en tant qu'artiste. Pire, il a du mal à se sentir artiste parce qu'en général il n'évolue pas dans un milieu approprié. L'enseignement qu'il transmet aux enfants est soumis à certains canons assez limités et « primitifs ». L'institut ambitionne de lui faire accomplir une sorte de tournant dans sa vie et dans celle de son milieu, de sa bourgade, de sa petite ville.

Les professeurs apprennent un large éventail de connaissances touchant à la culture, la psychologie et d'autres matières plus spécialisées telles que la peinture, le destin ; le design, des arts décoratifs. Ils suivent des cours spéciaux axés sur le développement créatif de la personnalité, l'objectif étant d'apporter un stimulus, d'éveiller l'envie d'influencer le monde environnant. Ainsi, ces enseignants initialement dépourvus  de formation artistique spécifique et se considérant comme des ratés, sont devenus des individus extrêmement heureux, des poètes, des personnes disposant d'un moyen puissant de création. Ce travail porte des fruits : l'art devient presque l'une des matières principales de l'école et occupe une très grande place dans l 'intérêt des enfants ; une sorte de club extra scolaire se constitue, fondé sur la communication grâce à l'art.

A. Sologoub

père Valentin Asmous

Ekaterina Guenieva

Larissa A. Nemienskaïa

Les auteurs de cet article sont : A. Sologoub, représentant du patriarcat de Moscou ; Père V. Asmous prêtre de la paroisse Saint-Nicolas des forgerons à Moscou ; Ekaterina Guenieva, directrice de la Bibliothèque nationale russe de littérature étrangère ; Larissa A. Nemienskaîa co-responsable de l'institut d'arts plastiques de Moscou.

CC BY-NC-ND