La poésie, espace de paix

Habitants de la cité de promotion familiale de Noisy-le-Grand

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Habitants de la cité de promotion familiale de Noisy-le-Grand, « La poésie, espace de paix », Revue Quart Monde [Online], 191 | 2004/3, Online since 05 February 2005, connection on 12 August 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1430

Depuis plus de quarante ans, le foyer familial de la cité de promotion familiale de Noisy-le-Grand offre à des femmes un lieu de rencontres. Depuis trois ans, Geneviève Clancy, professeur de philosophie esthétique, membre du Centre international de création et d’espace poétique (CICEP) y anime tous les jeudis un atelier de création poétique.

Voici quelques propos des participants recueillis par : Floriane Caravatta et Joseph-Marie Bonkoungou.

Cathy Louet : Je vois la vie autrement

Je suis arrivée dans la cité de promotion familiale en 1998, quand ma fille avait un an. J’ai mis du temps avant de mettre le pied au foyer familial. J’étais un peu sauvage, beaucoup enfermée, je n’aimais pas être avec les gens. Cela m’arrive encore de vouloir être seule et tranquille chez moi et je ferme tout. Si j’aimais la solitude c’était sans doute dû aux mauvais souvenirs vécus avec ma mère. Mais, quand j’ai découvert le foyer familial, j’ai retrouvé le goût d’écrire des poèmes comme autrefois. C’est l’écriture qui m’a le plus accrochée au foyer familial. Ecrire me fait du bien. C’est devenu de l’art pour moi. Ecrire des poèmes me libère, par exemple, quand je suis en colère. Ce que j’ai vécu de peine, de douleur ou de souffrance, je le transforme en poème et je vois la vie autrement. Pour mes premières vacances, on m’a proposé trois jours en Normandie. J’ai trouvé cela très long parce que je n’aimais pas sortir. Mais après, j’ai eu envie de repartir en vacances pour trois semaines, mais avec mon chien. On me dit que j’ai changé, que j’ai évolué mais je ne le vois pas moi-même. Avant je vivais les fenêtres et volets fermés. Depuis que je suis avec C., j’ai commencé à les ouvrir et j’ai senti que la lumière du jour dans la maison me rendait heureuse. Mais la seule relation en qui je mets ma confiance, c’est avec l’animatrice du foyer. Jamais je ne me confierai à d’autres. Le foyer est pour moi un soutien, un lieu de vie ensemble où nous faisons des découvertes et où chacun est libre de créer, de choisir et d’apprendre ce qu’il aime. Quand je viens, nous rigolons beaucoup. Geneviève Clancy m’a appris à ne plus déchirer mes feuilles de poésie, comme je le faisais auparavant : je n’avais pas l’idée de les écrire dans un cahier qui puisse rester. Elle m’a aidée, non seulement à ne plus jeter ce que j’écrivais mais aussi à comprendre que c’est très important de continuer à écrire, car il y a des moments où je ne veux rien écrire quand bien même j’ai des idées.

Géraldine Serres : Je viens me ressourcer

Mon rôle de mère est pesant. Je viens me ressourcer. J’ai envie de retrouver mon rôle de femme, de voir des gens, de dialoguer, d’échanger des mots, de souffler, de me sentir libre. Avant j’habitais dans le sud de la France, près d’Orange. Je donnais un coup de main au Secours Catholique dans une paroisse. J’aidais les gens en difficulté. Je préparais des colis pour des familles nécessiteuses. J’aidais au tri du linge. J’ai aussi appris à coudre. Au début, je pensais que la poésie m’était inutile, mais lorsque j’ai su que Geneviève Clancy était professeur de philosophie, qu’elle avait de l’expérience, cela m’a fait changer d’avis, grâce aussi à l’invitation d’une personne. Je n’avais jamais étudié Baudelaire, seulement Molière et La Fontaine. Ce n’est pas la même chose. C’est plus fort et cela m’a permis de découvrir que je savais des choses, que je possédais un vocabulaire, que j’avais une richesse intérieure. Geneviève l’a senti. Quand elle nous lit, par exemple, des poèmes de Baudelaire et de Rimbaud, j’écris sur un carnet tous les mots qui me sont inconnus mais qui sont poétiques pour moi et nous les réutilisons pour écrire de la poésie. J’ai travaillé sur les thèmes de la guerre, de l'amour et de la beauté.

Patrick Caudron : J’aime jouer avec les mots.

La poésie me permet de décompresser, c’est comme une soupape de sécurité, elle m’apporte quelque chose quand je vais mal. J’écris beaucoup sous le coup de l’émotion. C’est quand j’ai le cafard, que je n’ai pas le moral, que j’écris le plus. J’écris surtout la nuit, quand je n’arrive pas à dormir. Participer à l’atelier de création poétique me permet de sortir des poèmes à l’eau de rose dont j’avais l’habitude.

Comment expliquer pourquoi j’écris ? C'est un peu métaphysique, c’est comme si j’avais quelqu’un derrière moi qui me soufflait les phrases. J’aime tout ce qui est artistique, mais ce que je préfère c’est mettre en scène, c’est apporter quelque chose à d’autres personnes, qui se l’approprient ensuite. Je n’aime pas me mettre en lumière, je préfère rester dans l’ombre. La poésie c’est comme le théâtre, il faut être convaincant. J’aime jouer avec les mots, créer une harmonie, construire un texte. Un poème c’est comme une partition, les mots sont les notes et la poésie devient une musique. Des fois je n’arrive pas à travailler à l’atelier de création poétique, alors je rentre à la maison. La tête au repos, les mots me viennent, et j’écris à ce moment-là.

Chantal Caudron : La poésie m’a donné confiance

Au début, j’ai eu envie d’écrire un poème sur mon frère, mais je n’avais pas les mots. Geneviève Clancy m’a aidée. La poésie m’a donné confiance en moi, surtout dans ma vie professionnelle. Cela m’a permis de faire une remise à niveau en français et m’a redonné goût à la lecture. J’en parle au boulot, mes collègues ont un intérêt maintenant pour la poésie, je leur montre ce que j’écris. La directrice de la médiathèque a proposé d’offrir à tout l’atelier de création poétique une carte gratuite qui donne accès aux livres, vidéos, CD. Tout de suite, je suis allée demander une carte et j’ai pris une biographie de Victor Hugo. J’aime ce qu’il écrit. J’ai l’impression que cela correspond à ce que moi, j’ai vécu. Je trouve qu’il y a quelque chose d’étrange et de magique dans son écriture et cela me donne l’envie d’écrire. J’ai toujours fait des poèmes mais toujours toute seule, je n’avais jamais participé à un atelier de poésie, je n’avais pas quelque chose derrière moi pour m’aider. La poésie est déjà pour moi un soutien moral, elle m’apporte beaucoup au niveau de mon travail où j’arrive maintenant à mieux m’exprimer. Avec mes enfants, des fois on joue aux jeux de mots. Le fait de me remettre à lire me permet de lire des histoires à Bastien, mon fils. J’ai compris aussi qu’il avait un handicap et j’ai cherché un soutien auprès des professionnels. Avant, je ne pouvais pas affronter son handicap. J’avais beaucoup de mal à sortir et si on ne m’avait pas proposé plusieurs fois de suite cet atelier, je ne serais jamais venue au club, j’aurais perdu des années et je l’aurais regretté un jour. Ce que j’aime dans le travail que nous fait faire Geneviève, c’est qu’elle nous pousse à aller le plus loin possible.

Pierrette Guérin : Nous sentons que nous existons

Venir à l’atelier de création poétique est une chose concrète que je réalise. Il y a là un partage incroyable de nos savoirs, de nos mots. C’est une journée récréative. Grâce à la poésie, nous sentons que nous existons. Elle crée un lien plus fort d’amitié. Par les mots, nous apprenons à mieux nous connaître, nous nous découvrons mutuellement les unes les autres, nous nous sentons plus valorisées.

J’écris beaucoup la nuit lorsque je n’arrive pas à dormir. Souvent je gribouille sur des bouts de papier dans le noir. Une nuit, j’ai entendu à la radio à propos d’un séisme qu’il y avait eu : « La terre pleure par la faute des hommes ». J’avais trouvé cette phrase formidable et j’ai créé un poème à partir d’elle. Pour moi, l’écriture est plus facile que la parole, j’arrive mieux à me coucher sur le papier qu’à dire.

Sylvie Deleu : Partager ce que je sais

La recherche des mots incompris dans les poèmes de Baudelaire m’a permis d’enrichir mon vocabulaire : nous les écrivons dans un carnet poétique. J’adore les lire devant tout le monde pour que les gens aient le même bonheur que moi en entendant de la poésie, pour les faire réfléchir et leur donner l’envie de faire des poèmes. Faire des poèmes, c’est écrire sur ce que tu as sur le cœur. Le plus important pour moi est de faire partager ce que je sais. Cela me permet d’être moins enfermée et moins timide. Geneviève Clancy nous a appris comment écrire de la poésie, comment retravailler nos textes.

Elle m’a permis d’avoir confiance en moi, d’être moins stressée. Quand j’avais un problème, elle me disait de ne plus y penser, de l’oublier. Je la considère comme une amie, comme une sœur.

CC BY-NC-ND