Le scribe, témoin de la parole

Christian Lacoste-Périer

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Christian Lacoste-Périer, « Le scribe, témoin de la parole », Revue Quart Monde [Online], 191 | 2004/3, Online since 05 February 2005, connection on 13 April 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1443

Comment, dans le cadre du projet Art et familles, les animateurs s'efforcent de rejoindre des familles en situation de grande pauvreté, là où elles vivent, pour réinventer à partir d'elles un projet de création et d'expression.

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Culture

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Belgique

La Maison des Savoirs est un lieu d’expression, de création et de rencontre pour des familles très défavorisées, des artistes et des personnes venues de tous horizons. Créée en 1987, elle a mis la culture et l’art au centre de son combat contre la misère et a initié des projets novateurs inspirés par des familles vivant la grande pauvreté et l’exclusion.

Ces projets, concrétisés par différents ateliers(sculpture et peinture, chant et théâtre, etc.) se sont développés et ont conduit à des événements de plus en plus publics : la chorale a organisé plusieurs concerts et produit un CD, les travaux de peinture ont fait l’objet d’expositions, et plus récemment, un spectacle : Les Ambassadeurs de l'Ombre a été réalisé en partenariat avec le Théâtre national de Bruxelles et des participants aux ateliers.

Après cette formidable aventure, les participants se sont trouvés devant de nombreuses questions fondamentales : et maintenant, quelle prochaine étape et avec qui ? Comment ne pas abandonner les plus fragiles, les plus isolés qui n’ont pas la force d’entrer dans de si grands projets ? Equipe d’animateurs et participants aux ateliers, nous avons mené une réflexion approfondie qui a conduit à l’arrêt de plusieurs projets de la Maison des Savoirs, malgré leurs succès. Nous avons choisi de nous investir dans un nouveau projet Art et familles : sillonner les routes à la rencontre de familles en situation de grande pauvreté encore inconnues de l’équipe, avec des outils de création. Ce choix demande une grande disponibilité pour pouvoir découvrir qui sont ces familles, ce qu’elles vivent et à quoi elles aspirent. Nous devons rester très libres pour ne pas aller à la rencontre des gens avec un projet auquel ils participeraient d’emblée, mais bien être à l’écoute de ce qu’ils ont à nous dire pour inventer ensemble quelque chose de nouveau.

Nous avons reçu un financement spécial du ministère de la Communauté Française, dans le cadre d’une convention sur trois ans. C’est une reconnaissance de l’importance de mener des actions « hors les murs » pour aller à la rencontre de familles isolées. Reconnaissance du temps et du rythme nécessaires à cette rencontre, à l’instauration d’une confiance et à l’expérimentation d’actions dans la rue, sur les lieux de vie des familles ou dans des lieux où elles sont de passage.

Un tableau de famille

Ayant rejoint ATD Quart Monde en septembre 2003, je participe à ce projet. Mon métier est l’écriture au sens large. Je mets à la disposition des enfants et des ados dans les ateliers créatifs l’écriture ludique sans visée scolaire. C’est un outil de création et d’expression comme les autres.

A la Maison des Savoirs, ma contribution actuelle consiste à prendre des notes lors des réunions d’évaluation des actions menées dans le cadre du projet.

Peu à peu grâce à cette prise de notes et à leur transcription je deviens un témoin privilégié de parcelles du vécu des familles, de l’interaction entre leur vie quotidienne et les savoir-faire que leurs enfants développent dans les ateliers. Je pénètre au cœur du Mouvement ATD Quart Monde, au centre de son action et au cœur de la vie des très pauvres. Cette intrusion ne me laisse pas indifférent, bien au contraire. Le chemin de rencontre avec les familles les plus pauvres que balisent les actions en cours, reçoit alors un éclairage particulier. Ce chemin est un processus de création et d’expression au cours duquel les échanges d’une part, entre les parents et les enfants et d’autre part, avec leur environnement évoluent, se transforment, se diversifient, s’enrichissent. Je pense notamment au soutien porté par Dann, un volontaire, et une alliée à une famille en grande difficulté composée d’un père avec ses trois enfants. Ce soutien se manifeste entre autres choses par l’animation d’un atelier créatif avec les enfants deux fois par mois depuis une année et demie, dans une camionnette placée devant le domicile. Au bout de huit mois environ, l’aîné qui n’y participait pas a fait lui-même un tableau de sa famille, appelé Ma famille. Après en avoir peint le fond de couleurs vives, il y a collé des photos de son père, de son frère, de sa sœur, et de lui-même ; toutes les photos, sauf bien sûr les siennes, ont été prises par lui. Puis il a mis des titres. Il a photographié tous les sujets en train de bricoler, de peindre, etc. Ainsi le panneau réalisé est une fenêtre. Tout fier, il l’a montré à son père. Comme Dann le dit : « Le père est un homme de gestes ». Il a rempli un mur entier de son appartement de photos montrant d’une part ses enfants en train de peindre, de modeler, de faire du poney à la fête foraine, de faire un montage photo à l’ordinateur, et d’autre part leurs œuvres, celles qui lui plaisent. Alors il a collé sur le mur les photos figurant dans le tableau Ma famille. C’est sa manière à lui d’être fier de ses enfants et de le leur dire.

L’existence de cette œuvre suffit-elle à rendre compte de l’action qui a duré huit mois et dont elle est un des fruits ? Ce type d’exemple, pris parmi de nombreux autres, donne-t-il à l’extérieur la vision de ce que fait le Mouvement ATD Quart Monde quand il va à la rencontre des familles les plus pauvres avec des outils créatifs ? Si l’on ne met en avant que les résultats concrets comme celui-ci, on laisse dans l’ombre les liens de toutes sortes qui se sont noués, qui se nouent autour du faire, de la création mise en œuvre par les familles et leurs enfants. Alors on passe à côté de l’essentiel. Dans la relation de confiance qui se tisse lentement entre les personnes, on veille à laisser toujours à chacun le droit de choisir sans que l’on porte un jugement. C’est ce processus conduisant à la création de l’œuvre qui doit focaliser notre attention plutôt que l’œuvre elle-même, en évitant de tomber dans le panneau de l’interprétation.

Le vrai projet : la rencontre

Finalement pour rendre compte des actions réalisées ou en cours, il faut traduire les gestes avec des mots forts, aussi forts que les gestes. Ce n’est pas chose simple. Mais la matière existe. Elle est contenue dans les notes prises. A leur lecture, on s’aperçoit que le processus mis en œuvre est toujours le même. Il faut relativiser certaines données - la durée – et en mettre d’autres en avant : l’instauration de la confiance. La confiance réciproque se construit pas à pas, elle n’est jamais acquise d’avance. L’équipe et la famille tissent entre elles ce lien fragile au fil des visites, des séances d’atelier créatif, des sorties en dehors du cadre familial et des événements qui rythment la vie de toute famille, comme la Saint-Nicolas, un rendez-vous impossible à manquer en Belgique. Cela veut dire qu’il faut du temps, des années parfois. Il ne faut jamais oublier que les familles rencontrent les pires difficultés et que les aides des services officiels sont aussi précaires que leurs conditions de vie. Leur voisinage vit mal la présence de ces familles. Elles-mêmes ont une image d’elles-mêmes très fragilisée, sinon brisée. De plus, ces familles vivent des intrusions de toutes sortes, quand on ne leur dit pas : vous êtes irresponsable, incapable d’être un père ou une mère. Au travers des rencontres, grâce à la confiance instaurée mais précaire, nous le savons, des rapports d’égalité se tissent entre nous. Aussi les projets menés à bien ou non dans ce cadre sont des bornes qui disent cette confiance. Mais le vrai projet est la rencontre elle-même.

Evaluer les actions, c’est prendre en compte les interactions. Deux interactions me paraissent significatives. La première concerne les acteurs que sont les parents, leurs enfants et les personnes qui les accompagnent. Comment la relation entre eux évolue-t-elle ? La seconde est relative aux outils de création et d’expression. Comment l’enfant s’approprie-t-il les outils ? Une autre interaction apparaît alors, celle qui met en relation les deux premières. Avec cet ensemble, nous avons une vision qui touche au plus près ce qui est vécu dans l’action.

Christian Lacoste-Périer

Ancien juriste d’entreprise et formateur en ressources humaines, Christian Lacoste-Périer anime depuis 1997 des ateliers d’écriture pour adultes. En septembre 2003, il a rejoint l’équipe de la Maison des Savoirs, animée par le Mouvement ATD Quart Monde à Bruxelles, y assurant le secrétariat des rencontres d’évaluation des actions engagées dans le cadre du projet Art et familles.

CC BY-NC-ND