L’horizon de l’intériorité

Pierre Davienne

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Pierre Davienne, « L’horizon de l’intériorité », Revue Quart Monde [Online], 191 | 2004/3, Online since 01 December 2004, connection on 13 April 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1458

L’horizon, qu’il soit proche ou lointain est fuyant ; il recule toujours. Certes, plus il est loin, plus il permet de se mouvoir dans un espace, d’expérimenter la liberté ; mais en même temps, il laisse insatisfait : l’horizon, qu’il soit proche ou lointain est toujours fermé. Qui dit horizon dit horizontalité. Et si, pour élargir vraiment l’horizon, il fallait trouver une autre dimension ? Voir autrement l’horizon, n’est-ce pas emprunter un chemin de verticalité ? La verticalité, c’est la relation avec la transcendance, mais aussi avec l’intériorité, avec la profondeur de l’être. Telle est, par exemple, au sein de l’Eglise catholique, l’expérience de la Communauté du Sappel.

Pour atteindre ces objectifs, il fallait permettre aux personnes à la fois d’exprimer dans l’Eglise leur expérience si particulière de vie, forgée par l’exclusion, mais aussi leur permettre de prendre conscience de la profondeur de leur expérience spirituelle. Pour alimenter cette vie intérieure, de nombreux ateliers ont vu le jour : atelier d’art, d’écriture, de théâtre, école de prière, étude de la Bible, danses. C’est dans cette dernière dimension que nous avons expérimenté, entre autres la transmission orale et gestuée de la Parole de Dieu. En voici les principes.

Gestuer la parole

La mémorisation ou gestuation de la parole de Dieu fait suite aux travaux de Marcel Jousse (1886-1961)1. Anthropologue et prêtre, il a travaillé toute sa vie sur le geste et la parole. Il en concluait que l’être humain ne se définissait pas par sa capacité de penser, mais par celle de « mimer » le réel de manière globale et rythmée. L’humain reçoit les informations du mouvement de ce qui l’entoure, il le rejoue intérieurement et le ré-exprime de manière neuve en fonction de son histoire, de sa culture, de son corps, de sa psychologie. Il s’agit du mimisme ; le corps de l’humain étant le laboratoire du réel. L’essence de la Parole est d’être Geste. Elle est, de façon concrète, une activité laryngo-buccale mais aussi le compte rendu oral de mouvements du monde. C’est pour cela que Paulo Freire peut dire : « Prononcer une parole authentique, c’est transformer le monde. »2. Pour nous, cette dynamique de compréhension de ce qu’est l’homme nous a paru une véritable chance pour les familles les plus pauvres et donc pour tous : l’intelligence n’étant pas la faculté d’aligner des concepts, mais de rendre compte de la réalité par tout son être ; savoir, c’est avant tout expérimenter avec tout son être.

L’établissement d’un récitatif biblique nécessite un long travail pour retrouver dans les récits que nous lisons le dynamisme et les structures de l’oralité. Cela nécessite aussi un travail de composition musicale qui sert le texte. La musique se situe entre le chant choral, trop compliqué à mémoriser, et la psalmodie, trop répétitive. Cela demande aussi un travail anthropologique pour trouver la justesse des gestes et leur sens pour le croyant d’aujourd’hui, dans ce qu’ils ont de particulier ou bien d’universel. Certains gestes, théologiques, sont de l’ordre d’une interprétation et d’une codification (par exemple, pour le mot « foi » ou le mot « Amen » nous faisons le geste de nous appuyer sur du solide (qui vient du sens du mot en hébreu) ou bien nous faisons un geste d’accueil de cette même foi. La foi étant en même temps une grâce (don de Dieu) et une liberté (décision humaine.) Par contre, d’autres mots plus particuliers à tel ou tel groupe sont davantage laissés à la spontanéité de ceux qui enseignent et apprennent. Ainsi, la maison bâtie sur la pierre qui ne s’est pas écroulée, est exprimée gestuellement par des murs qui restent debout... Nous ne sommes pas dans l’alphabet gestuel des sourds et muets où chaque geste exprime un son, mais dans une dynamique gestuelle aidant la mémoire et donnant sens à la Parole. L’apprentissage est simple : sur un balancement du corps, nous répétons le texte formule par formule. La seule pédagogie est celle de la répétition, ponctuée par quelques remarques sur les gestes.

Ce qui frappe le plus avec les personnes très pauvres, c’est la joie à gestuer. Elles sentent que cette Parole a plus à voir avec la vie, avec leur vie qu’avec des idées sur Dieu, idées sur lesquelles elles n’ont pas de maîtrise. Quelques exemples nous servirons à recueillir les fruits de la gestuation.

Une expérience de vérité

Lors d’une session, nous apprenions le récit évangélique au cours duquel Jésus rencontre un lépreux. Vu la corpulence et la maladie de certaines personnes, nous avions renoncé à leur demander de se mettre par terre pour vivre le passage : « Et tombant sur sa face ». Simplement, nous mettions le visage dans le creux de nos mains. Ce texte devait servir de liturgie pénitentielle au cours de la messe qui allait suivre. Voyant à quel point elles entraient dans le récitatif, nous avons proposé quand même à qui voulait, de se mettre par terre le front contre terre. En récitant ce texte, nous nous sommes aperçus que tout le monde était front contre terre, en attitude d’imploration, de demande intense de pardon. Le geste devenait parole de vérité, en coïncidant à la parole orale. Combien de fois la demande de pardon ou toute autre parole est dite sans être pensée, sans être en harmonie avec le corps ou bien même en totale rupture avec l’attitude corporelle ! Nous avons fait l’expérience d’un lien entre l’intention du cœur, le corps et la parole. C’est peut-être cela la vérité : non la conclusion d’un raisonnement logique, mais la cohérence de l’expérience humaine.

Une expérience d’acquisition

Pendant une année, avec des adultes, nous avions étudié l’histoire de Joseph le patriarche, chef d’une des tribus du peuple d’Israël. Nous voulions rester sur le texte sans trop chercher à le situer dans l’histoire car pour les familles de la misère, parfois, tout se mélange. Arrivés au passage où Joseph en prison dit au grand échanson : « Souviens-toi de moi quand tu seras rétabli dans ta charge... », une dame dit : « C’est comme Jésus ! » Nous nous étonnons. Elle continue à chercher. Au bout d’un moment elle dit : « Si ! C’est comme Jésus sur la croix avec le malfaiteur quand il dit :  Souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton royaume. » Ce mot « malfaiteur » était celui d’un récitatif de la passion appris trois ans auparavant... Après cela, nous avons recherché dans les textes les passages pouvant préfigurer le Christ. Ce fut un moment important où une femme en grande difficulté faisait l’expérience de savoir faire des liens avec d’autres passages, réinventant, rien de moins, la lecture typologique de la Bible3. Et puis, quelle joie de savoir que l’on sait ! La mémorisation donne des formules, du vocabulaire, mais aussi des structures de pensée. L’enchaînement des formules, leur ordre donne des matériaux pour ordonner sa propre pensée.

Une mémoire libérée

Nous apprenons la parabole de la brebis perdue au cours d’une retraite. Dans ce récit, le berger laisse les quatre-vingt-dix-neuf brebis de son troupeau pour partir à la recherche de celle qui s’est égarée. Nous la méditons et puis nous nous retrouvons en groupe de partage. Une femme d’Alsace, imposante, ne parle pas. Plusieurs fois je lui donne la parole, mais sans succès. Pourtant, elle est extrêmement présente et suit tout ce qui se dit. A la fin du partage, j’ose à peine lui proposer de prendre la parole, pour ne pas la mettre dans l’échec. Elle se met à parler : « Dieu, il est affolé ! » Devant la formulation qui jaillit comme une fulgurance, comme un cri, je lui fais répéter. Elle reprend : « Dieu, il est affolé quand un homme se perd, comme une maman quand elle perd un enfant. » Elle ajoute : « Moi, j’ai perdu un enfant qui avait neuf ans et un autre qui avait huit ans... » Et elle se met à raconter la mort de ses deux enfants, morts de misère dans ses bras. Que s’est-il passé en mémorisant ? Le fait de poser des gestes sur la Parole de Dieu et de les vivre permet une incarnation de cette Parole, et restitue aussi une épaisseur humaine à celui qui gestue en faisant resurgir la mémoire, l’histoire personnelle dans ses aspects physiques, émotionnels et spirituels. Le fait de vivre symboliquement l’état de cet homme qui perd une brebis a fait monter en elle la mémoire de ce qu’elle a vécu. La Parole gestuée a permis un lien entre ce qu’elle a ressenti en gestuant et ce qu’elle avait ressenti en vivant le drame de la perte de ses enfants. Elle arrivait enfin à mettre une Parole sur son expérience. Le geste symbolique permet de s’expliquer à soi-même sa propre histoire. Il devient lien entre ce qui a été vécu et la vie d’aujourd’hui.

Mais aussi, cette femme parvient à avoir une parole sur la parabole et son ancrage dans la réalité et par-là, elle accède à une connaissance de Dieu. Par analogie, elle commence à pouvoir dire quelque chose de Dieu. La parole gestuée symboliquement, globalement, crée le lien entre la vie humaine et la Parole de Dieu et donc entre la vie humaine et Dieu. Nous sommes dans le Dabar hébreu : parole qui crée la vie et l’histoire, Parole qui est geste. La parole gestuée permet une pensée incarnée.

Il en est de même pour Jean- Claude avec qui nous gestuons : « Voici, je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte... » Il m’arrête. « Cela ne va pas ton geste, là, ta porte... » (les deux bras droits devant le visage). Je lui demande pourquoi. « Plus bas les mains, plus bas, encore, encore... ». Les mains sont maintenant abaissées et les bras grands ouverts. Il dit : « Voilà, c’est bien. La porte, c’est la porte du cœur. » Dans le récit de Naïm, les portes de cette ville s’ouvrent pour laisser passer la dépouille mortelle d’un jeune homme pleuré par sa mère. Jean-Claude connaissait ce geste mais il ne s’est pas laissé enfermer par ce geste qui restait encore extérieur. Il a bien senti qu’il s’agissait d’une réalité spirituelle. Son intelligence du corps, du cœur a pu se déployer pour intérioriser encore la signification de la porte.

Une expérience de vie

Huit jours après Pâques 2001, en week-end avec des adultes, nous réfléchissons sur le contenu de l’Evangile, bonne nouvelle pour les croyants. Dans un groupe plusieurs se mettent à dire : « C’est Jésus Ressuscité ». Tous adhèrent, mais en approfondissant pour savoir ce que cela veut dire, une jeune femme s’effondre en disant : « Cela ne change rien dans ma vie... » Long silence... impasse... L’animatrice ne sait comment reprendre. Et elle dit : « Et les récitatifs, ce n’est pas la Bonne nouvelle ? ». A ce moment, tous se mettent à en parler avec enthousiasme. Surtout cette jeune femme qui cite une liste de treize récitatifs qu’elle connaît et explique comment elle les transmet à ses enfants. « « L’idée du Christ ressuscité » ne lui évoque rien, mais de réciter sa parole, c’est cela qui la fait vivre. Dans sa vie complètement chaotique, c’est cette parole qui la tient encore debout. Cela rejoint une interprétation de la tradition d’Israël qui insiste sur la Parole à faire puis à entendre : « Tout ce qu’a dit Yahvé nous ferons et nous écouterons. » Et plus encore dans le livre des psaumes : « Bénissez Yavhé, ses messagers, guerriers puissants faisant sa parole pour écouter la voix de sa parole ». C’est en « pratiquant », en « faisant » la parole que nous pouvons l’entendre et la comprendre. L’acte de lecture de texte ou du réel n’est pas seulement soumis à des normes extérieures réservées à quelques-uns, mais lié à une expérience de vie. Sur ce terrain, les plus pauvres nous devancent.

Une intimité possible

La Parole de Dieu reçue dans l’intelligence, le cœur et le corps est source de libération et de guérison. Les récitatifs font prendre conscience aux personnes qu’elles peuvent contenir une parole. Elles sont donc des contenants. Cela peut paraître primaire de dire cela, mais c’est capital. Cela veut dire qu’il y a un « dedans » et un « dehors », et peut-être une intimité possible. Il y a une intériorité et une identité qui se construisent. Ce « moi » qui mémorise et récite une parole fait aussi l’expérience du temps. Il fait advenir du futur un texte qu’il a appris dans le passé et qu’il actualise pour aujourd’hui. La parole apprise est une parole reçue d’un Autre. Un Autre m’habite sans me détruire. Au contraire. Il me donne des mots, pour pouvoir dire : JE et TU. Si l’autre est là sans détruire ni juger, peut-être puis-je oser parler à d’autres, à l’Autre en moi, à l’autre que je suis. Alors oui, l’horizon recule parce que je parviens lentement à « la chambre de l’éternel vainqueur. »4.

1 Pour entrer dans la pensée de M. Jousse lire : Mémoire Vivante, Gabrielle Baron, Le Centurion, 1981

2 Pédagogie des opprimés, Paulo Freire, Petite collection Maspéro, p.71

3 La typologie considère certains personnages ou événements comme fondements de sens ou clefs de lecture pour d’autres passages ; par exemple, la

4 La guerre sainte, René Daumal in Le livre d’or de la poésie française, Seghers, Marabout Université, page 207

1 Pour entrer dans la pensée de M. Jousse lire : Mémoire Vivante, Gabrielle Baron, Le Centurion, 1981

2 Pédagogie des opprimés, Paulo Freire, Petite collection Maspéro, p.71

3 La typologie considère certains personnages ou événements comme fondements de sens ou clefs de lecture pour d’autres passages ; par exemple, la vocation d’Abraham, le veau d’or, la manne au désert ... Pour les chrétiens, la première alliance préfigure l’œuvre du Christ

4 La guerre sainte, René Daumal in Le livre d’or de la poésie française, Seghers, Marabout Université, page 207

Pierre Davienne

Avec son épouse Geneviève et leurs enfants, Pierre Davienne a été pendant de nombreuses années volontaire du Mouvement ATD Quart Monde. Il a ensuite été à l’origine de la création de la Communauté du Sappel dont l’objectif est de permettre aux personnes et familles en grande pauvreté de vivre la foi chrétienne. Il a été ordonné diacre pour le diocèse de Lyon

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