La colère d’un juge

Rédaction de la Revue Quart Monde

p. 50

References

Bibliographical reference

Rédaction de la Revue Quart Monde, « La colère d’un juge », Revue Quart Monde, 178 | 2001/2, 50.

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Rédaction de la Revue Quart Monde, « La colère d’un juge », Revue Quart Monde [Online], 178 | 2001/2, Online since 05 November 2001, connection on 09 December 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1734

Un débat autour du rapport Naves-Cathala sur les placements d’enfants, animé par Patricia Martin, a été diffusé sur France Inter en décembre dernier. Quart Monde a relevé quelques-uns des propos tenus par Marie-Anne Baulon, juge des enfants au tribunal de Bobigny (banlieue parisienne).

Index chronologique

2001/2

Dans les textes, on dit juge des enfants mais les enfants et les familles disent – à bon droit d'ailleurs à mon avis – juge pour enfants parce que ils ont bien compris le sens de l'action que nous menions. Je ne pense pas qu'on puisse l'exercer autrement qu'avec passion et optimisme, si non, je crois que nous changerions de métier tout simplement. [...]

Je fais certes des erreurs et je les assume, même si cela est difficile parce que cela produit de la casse. Il y a des moments ou effectivement j'ai pu, comme les autres, me tromper en ordonnant ou non un placement. Prétendre qu'un juge ne se trompe pas, ce serait réduire la justice à un automatisme, ce qu'elle n'est pas. La justice reste humaine. [...]

90% des dossiers que nous traitons font apparaître une pauvreté matérielle. J'ai déjà eu des signalements d'enfants parce que les parents vivaient dans un box de parking, à la veille de l'hiver. Les parents n'étaient pas maltraitants, les enfants n'allaient pas mal. A l'évidence, un placement même très court aurait provoqué une cassure irrémédiable au niveau de la famille, un électrochoc. Nous aurions été violents, nous aussi et maltraitants d'une certaine manière... légale ! Face à une situation comme celle-là, il fallait trouver un logement. Les pouvoirs publics étaient incapables d'en offrir un dans un délai raisonnable. Cela m'avait alors mise en colère. C'était voilà assez longtemps mais je suis toujours aussi furieuse parce qu'en fait, j'ai dû m'adresser aux associations caritatives pour arriver à trouver une solution d'hébergement à cette famille.

Autre exemple. Je connais des parents depuis cinq ans. Plus ça va, plus ils sont dans la débine. Quand j'ai hérité du dossier, les enfants étaient déjà placés. Le couple se trouve aujourd'hui à l'hospice de Nanterre. Outre les conditions assez terribles, les époux n'ont plus de vie de couple : il y a le dortoir des femmes et celui des hommes. Alors effectivement tout s'emmêle – monsieur, alcoolique, devient violent et a des comportements asociaux. Plus le temps passe et plus je sens – à la dernière audience, j'en étais malade – la distance entre les parents et les enfants, le gouffre qui s'est creusé. L'une des enfants l'a dit : « Moi, de toute façon, je ne rentrerai jamais chez eux. » Effectivement, ce sont deux mondes qui ne pourront plus jamais se rencontrer. Je ne vais pas reprocher à qui que ce soit d'avoir effectivement extrait ces enfants de cette misère-là, parce que tout le monde aurait plongé et d'une certaine manière, on a mis les enfants à l'abri. Mais en même temps, on touche là aux limites de notre action. Mettre certains à l'abri et sacrifier les autres, cela n'est évidemment pas le sens de notre travail. Dans la mesure du possible, je dis bien du possible, on travaille le lien parents enfants. Mais dans cette situation-là, je ne peux pas faire des droits de visite à la maison de Nanterre, il en n'est pas question. Et pour que les parents voient leurs enfants alors qu'ils n'ont rien, on va leur donner de l'argent afin qu'ils aillent manger ensemble. Cela ressemble à de l'aumône, c'est terriblement humiliant. Beaucoup de parents viennent devant nous tellement humiliés, ils ont avalé tellement de couleuvres qui pèsent si lourd...

CC BY-NC-ND