Honte et culture

Patrice Meyer-Bisch

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Patrice Meyer-Bisch, « Honte et culture », Revue Quart Monde [Online], 196 | 2005/4, Online since , connection on 21 September 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/188

Pour le père Joseph Wresinski, le combat culturel est le cœur de la libération des plus pauvres du monde. Spécialiste international des droits culturels, l’auteur se confronte à cette pensée et met en évidence le fait que l’action et les espaces culturels créés au cœur de la misère ne sont pas seulement des lieux d’expression pour une “ sous-classe ” mais des lieux de rencontre et de changement pour toute notre société. Le travail culturel est une hospitalité, la création est un espoir, le seul.

“ La peur de ce qui n’est pas nous n’est plus la même, nous réalisons que les hommes peuvent ensemble aller plus loin dans la diversité ”. Qu’est-ce qui justifiait cet optimisme du père Joseph, lors de son intervention au colloque Culture et pauvretés en 19851 ? Ces paroles précurseures sont peut-être plus audibles aujourd’hui, maintenant que l’Unesco a adopté, en novembre 2001, la Déclaration universelle sur la diversité culturelle et son Plan d’action. Les mouvements de défense des droits humains sont peut-être davantage prêts à entendre l’importance que revêtent la diversité et les droits culturels dans la lutte pour la promotion de tous les droits humains. La prise en compte de la force de la culture est en effet un profond facteur de confiance et d’optimisme dans la dignité humaine conçue non seulement comme un trésor à protéger, mais comme le potentiel de toutes les ressources. “ L’action culturelle est effectivement primordiale. Elle permet de poser la question de l’exclusion humaine d’une manière plus radicale que ne le fait l’accès au droit au logement, au travail, aux ressources ou à la santé. On pourrait penser que l’accès à ces autres droits devient inéluctable, lorsque le droit à la culture est reconnu. ” La reconnaissance des droits culturels est le levier qui permet aux plus démunis de prendre en main la réalisation de leurs autres droits, parce que toute culture est lien, réconciliation avec soi-même et avec autrui. Seule l’expérience de la pauvreté permet de réaliser la profondeur du droit à la culture. Sans doute un peu parce que toute expérience culturelle est une émotion de pauvreté.

Mais en même temps, cet optimisme bien fondé se trouve fragilisé par ses propres arguments ainsi que par l’expérience. Si l’identité culturelle est la force d’un être humain, celle qui lui permet de se lier à soi-même, à autrui, aux choses et au monde, celle qui lui permet d’oser tisser des liens familiaux, communautaires, politiques et d’exprimer tout haut la résistance des siens, alors la négation de cette force, son humiliation et sa mise à honte, est la plus grave des faiblesses. Nier le droit à la culture, notamment à l’alphabétisation et à la mémoire, c’est assécher les ressources humaines, les désespérer et clôturer l’engrenage des précarités dans une misère sans issue. L’homme pauvre en culture, systématiquement “ déculturé ” est transparent, insignifiant pour le monde. Son savoir émietté est inutile, honte permanente d’une privation d’accès, ce savoir que le père Joseph décrit justement comme la capacité de “ participer à ce que font et sont les autres ”. Cela me rappelle ces personnes qui, au Burkina Faso comme ailleurs, suivent des cours d’alphabétisation, mais étant trop pauvres pour disposer d’une montre, apprennent à lire sur une montre en papier. Peu de temps après, faute de moyens, elles oublient ce savoir qu’on leur a présenté au tableau, comme derrière une vitrine, et elles sont encore plus humiliées qu’avant.

C’est pour cette raison que les droits culturels sont, parmi tous les droits humains, les plus sous-développés ; c’est parce que leurs victimes sont sans voix, muettes d’une parole rentrée dans la gorge. Plus que cela ; si la pauvreté fait peur, nous mettant à honte face à un problème que nous ne pouvons pas surmonter, c’est parce qu’elle nous place devant ce “ vide culturel ”, le plus scandaleux et le plus profond. S’il suffisait de donner du pain, de l’argent, voire du temps, et combler ainsi le vide, il n’y aurait guère de problème car notre société ne manque pas de biens, ni de bonnes volontés. Elle connaît trop bien les expédients, mais elle manque de savoir. La peur générale de l’autre, est redoublée quand il est pauvre, car il présente une culture étrange et perçue – sans le dire – comme hostile, car sa prise en compte signifierait une déstabilisation : une objection de conscience à l’égard de tous les désordres établis, dans les institutions comme en soi-même. La culture des populations qui vivent dans la grande pauvreté est une mise à nu de notre manque de savoir. La discontinuité de la vie en milieu défavorisé, résultat de la déculturation empêchant toute maîtrise du temps et de l’espace, “ renvoie à la discontinuité des engagements que les sociétés prennent à son égard ”, écrit encore le père Joseph. Profonde compréhension du développement durable. Nos sociétés sont devenues incapables d’assurer la durabilité car elles sous-estiment le développement culturel, premier facteur et principe nécessaire de continuité. Les démunis sont les témoins de cette impuissance : ils font peur car ils renvoient à la complexité, à la culture. Force est de constater, malheureusement, que dans cette perspective, les plus optimistes peuvent penser que nous atteindrons bientôt le creux de la vague.

Cette mise à mort autorisée...

Le père Joseph a montré, comme Camus l’avait fait en son temps dans L’Homme révolté, que la lutte des pauvres est métaphysique : “ Les plus pauvres savent au plus profond d’eux-mêmes que la lutte qu’ils mènent au jour le jour est en vérité le combat de toute l’humanité contre la grande pauvreté et l’exclusion. Ils savent que leur combat n’est pas seulement le leur mais le vrai défi posé à tous les hommes. ” Non pas que chacun puisse un jour tomber dans la précarité sociale et financière, car certains privilèges sont bien assurés, mais chacun, par le biais de la maladie, de la mort ou de la trahison, peut un jour se trouver dans la honte. Telle est aussi la leçon de l’holocauste, version brutale de l’exclusion systématique, dont la mémoire et la compréhension importent pour toute l’humanité. L’exclusion lente des personnes, des familles et des communautés les plus pauvres à travers le monde, cette mise à mort autorisée par une humiliation et une privation culturelles permanentes, appelle le même type d’attention que les génocides. Elles exigent une action qui soit au niveau le plus profond du culturel : une action spirituelle. Pour lutter contre les cinq interdits qui sont imposés aux familles dans la misère, selon l’analyse du père Joseph reprenant ainsi l’ensemble des droits humains en mettant l’accent sur le culturel (la mémoire et le spirituel), l’interdit spirituel est le plus profond, le verrou le plus délicat. La compréhension du grand “ interdit ”, ce qui doit être “ dit ” publiquement parmi tous pour fonder n’importe quelle société, le “ Tu ne tueras pas ”, ne signifie pas seulement l’interdit du meurtre physique ; il implique la mise à jour de notre commune humanité.

La force de la parole mutilée.

Qu’est-ce à dire ? N’est-il pas temps d’élucider la place du spirituel dans le culturel ? La lutte de Joseph Wresinski, même non confessionnelle, se détache-t-elle de celle du prêtre ? N’est-il pas celui qui a su deviner la force de la parole mutilée dans les corps, qui l’a entendue comme une bonne nouvelle, l’a recueillie, a suscité la création d’une communauté pour la rendre audible, parole de communion d’un nouveau corps social ? La foi chrétienne a secouru de son intelligence vécue la foi dans la parole humaine. Certes, le culturel ne se réduit pas au religieux. Sans doute peut-on exprimer par le spirituel cette expérience du visage de l’autre qui nous remet profondément en cause, qui fait apparaître notre étonnante proximité dans l’immense diversité des cultures et des situations. Cette proximité cependant n’est pas facile à assumer, elle nous engage terriblement, à l’infini ; elle nous oblige à nous situer directement en face du mal, sans fuite : si les motifs d’espérance sont bien présents, le pire reste toujours possible, l’inhumanité est toujours tapie derrière la peur de la honte. Bref le spirituel n’est rien d’autre, en ce sens, que le culturel pris à son niveau le plus fondamental.

L’observation et la prise en compte des droits culturels peuvent seules permettre de dégager les trois cercles dont parle le père Joseph : la honte, le refus et le rassemblement. Pour recueillir la honte, il faut observer les violations des droits culturels, les multiples façons d’interdire le droit à la culture. Pour comprendre le refus, il faut encore observer les forces de résistance à l’œuvre, les ressources de la dignité. Enfin, pour élaborer des politiques qui placent l’action culturelle au centre de toute entreprise de respect des droits humains et donc de démocratisation authentique, il faut toujours observer pour distinguer les capacités de rassemblement.

En fait, nous rejoignons la richesse du verbe “ observer ” qui signifie à la fois :

  • regarder en respectant, en maintenant la distance pour saisir la complexité,

  • respecter des valeurs et les droits qui les expriment, en opérant un travail permanent d’interprétation et appropriation (de croisement des regards et des points de vue entre les acteurs).

On trouve ces deux faces de l’action d’observer dans la grande prière juive Shema Israël : le verbe hébreu signifie à la fois : “ Ecoute ” (l’Eternel) et “ Observe ” (Ses commandements). L’attitude de recueillement est celle qui convient à l’observation d’un droit humain, plus spécifiquement d’un droit culturel, puisqu’il s’agit avant tout de recueillir le témoignage. Sans ce recueil, nous ne pouvons avoir idée de la complexité, de la profondeur, mais aussi de la résistance des capacités humaines en jeu.

Le droit de naître à la communication.

La culture est la peau de chacun, la face qu’il présente à autrui et par laquelle il l’accueille ; elle est à la fois superficielle et intime. Est cultivé celui qui a cette puissance de réception, le visage, les sens et les gestes de tout le corps travaillés par les arts et les savoirs. Image ou peau, la culture passe pour superficielle et est méprisée comme telle par les pouvoirs. En réalité, elle est mesure et condition de toute communication, de toute hospitalité. Le droit à la culture passe par l’appropriation d’objets porteurs de sens, vêtements, livres, repas, maisons, fleurs, etc. L’objet culturel, comme un visage, ne se regarde pas seulement, il ébranle ; il parle aux sens comme s’il était déjà buriné par les regards, les gestes et les pensées : il renvoie à d’autres intentions, à d’autres intimités, il fait parler la peau. Pascale, une responsable d’ATD Quart Monde à Bruxelles, disait que les pauvres restent pauvres tant qu’ils n’ont dans les mains que des objets pauvres. La création culturelle consiste à mettre la richesse, là où c’est important, dans le geste intime et si possible ordinaire : en permettant à la bouche et à l’oreille de trouver une parole ajustée, à la main un objet qui soit une œuvre, aux yeux des images qui apprennent à voir. Culture des mots, culture des objets, culture des liens. Tout enfant, toute pensée, tout geste généreux, ne peuvent advenir que par la médiation des mots et des choses. Les droits culturels sont les droits de naître à l’expérience de la communication. Ils sont à la fois les plus matériels et les plus spirituels.

Une définition du spirituel.

Un acteur culturel qui agit à cette profondeur fait mal. Il révèle en même temps la honte et la joie. C’est pourquoi il subit une double poussée : soit vers l’institution pour entrer dans une “ culture nationale ” officielle et admise, soit vers les marges dans une culture alternative et, elle aussi, admise comme telle. Dans les deux cas, son espace de créativité se trouve réduit. L’action culturelle devrait être partout. La création pour un acteur culturel ne se réduit pas à son œuvre propre, elle est aussi sociale : il doit faire la “ traversée sociale ”, la démonstration d’un bonheur culturel, car les pauvres, les exclus, mais aussi tous ceux qui sont en mal de culture, ont besoin de lui, ont droit au fruit de son travail. Un acteur culturel est un “ porte-parole ”, un dramatiseur qui met en scène la vie quotidienne, qui révèle les possibilités d’expression, non seulement du comédien sur les planches ou à l’écran, mais des milliers de spectateurs. Si l’acteur culturel refuse cette logique sociale, il ne comprend pas que la création culturelle est à la base de tout développement durable. Si le père Joseph estime que “ le pivot culturel est au cœur de la libération de tout un peuple ”, c’est précisément parce que cet espace n’est pas seulement un lieu d’expression  pour une “ sous-classe ” mais un lieu de rencontre et de changement pour toute notre société. Le travail culturel est une hospitalité, la création est un espoir, le seul.

Il est plus que temps de replacer cette activité de lien au cœur du politique, c’est-à-dire de l’espace public. Les acteurs culturels sont beaucoup plus puissants qu’ils ne le croient, car ils sont les révélateurs des mille paroles qui peuvent s’exprimer dans les espaces publics et qui font la richesse de notre vie sociale, par les mots, les images, les sons et les objets. L’acteur culturel, ou “ artiste social ”, est créateur de commune-action (communication) : il n’est pas seulement porteur de messages, il en est le fabricant ; il met en situation d’apprendre à lire et à dire la douleur et la joie, la révolte et les voies d’espoir. Il peut contribuer à la seule paix authentique, celle qui permet de vivre la révolte dans la durée avec la sérénité nécessaire, celle qui vient d’un trop plein de contemplation que l’on parvient à partager. La contemplation et le recueil du singulier dans la diversité culturelle, telle peut être une définition du spirituel.

1 “ Culture et grande pauvreté ”, intervention au colloque Culture et pauvretés organisé par Antoine Lion, chargé de mission au ministère de la
1 “ Culture et grande pauvreté ”, intervention au colloque Culture et pauvretés organisé par Antoine Lion, chargé de mission au ministère de la Culture et le Centre Thomas More à l’Arbresle (France), les 13 et 14 décembre 1985. Ce texte a été publié en février 2004 par les éditions Quart Monde, dans le numéro 7 des Cahiers Wresinski.

Patrice Meyer-Bisch

Patrice Meyer-Bisch est coordonnateur de l’Institut interdisciplinaire d’éthique et des droits de l’homme, de la chaire Unesco pour les droits de l’homme et la démocratie de l’université de Fribourg (Suisse). Les travaux sur les droits culturels sont accessibles sur le site : http://www.unir.ch/iiedh.

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