Témoignage

Abdul et la poésie du quotidien. Le marchand de fleurs

Alain Goussot
  • publié en mai 2008
Résumé
  • Français

Traduction d’un article paru en italien, sous le titre : « Abdul e la poesia del quotidiano. Il venditore di fiori », dans la revue Animazione sociale, Turin, octobre 2007.

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2008/1-2

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Droits de l'homme
Texte intégral

Le marchand de fleurs

Passant au carrefour à proximité de mon domicile, je vois mon ami Abdul, un homme originaire du Bangladesh, qui vend des fleurs. Je sais peu de choses de lui, même si cela fait deux ans maintenant que je m’arrête auprès de lui, que nous bavardons et que de temps à autre, je lui achète des roses pour les offrir à ma femme et à ma fille.

Quand il me voit, il est content. Il sourit, et bien souvent, alors que je traversais moi-même des moments difficiles, son sourire m’a remonté le moral. Quand je le vois, je sens qu’il pourrait être un membre de ma famille, un frère, un ami très cher.

Abdul est l’une de ces personnes que certains voudraient bien chasser des carrefours de nos villes.

Poursuivant mon chemin après l’avoir salué, quelques phrases de mon maître, le philosophe Alain, me viennent à l’esprit : « La poésie est la clé de l’ordre humain, elle est le miroir de l’âme ». Quand je rencontre Abdul, je ressens à quel point cette assertion est vraie. Parce qu’Alain, quand il parle de poésie, ne pense pas seulement à celle des poètes patentés, mais à la poésie de la vie quotidienne.

Dans le sourire de mon ami, avec ses fleurs à la main, je trouve la poésie, la beauté du geste gentil à l’égard de l’autre, l’harmonie qui naît de la rencontre des émotions.

Parler de l’âme comme le faisait Alain, qui par ailleurs était profondément laïque et sceptique, n’est pas habituel : c’est une expression presque indicible aujourd’hui. Alain expliquait que la poésie est partout, qu’il suffit de la cueillir et de la sentir à l’intérieur de soi. Elle est dans les gestes d’un nouveau-né qui regarde sa mère avec étonnement, elle est dans les yeux d’un père qui voit son fils s’engager et faire face à ses responsabilités.

La poésie est aussi dans la souffrance de celui qui se sent seul, parce qu’il exprime un sentiment humain qui est universel. Elle est dans les gestes de l’enfant handicapé qui veut être comme les autres, dans la rage de celui qui se rebelle contre les abus de pouvoir, dans les larmes de toutes les mères du monde confrontées à la maladie ou à la souffrance de leur enfant, dans l’effort quotidien pour rester debout et dignes, en dépit de toutes les injustices. C’est là que se trouve la poésie de la condition humaine. Cette poésie que quelques poètes ont réussi à exprimer et que quelques musiciens ont pu faire résonner.

A l’école, il conviendrait de donner une grande importance à l’expression poétique de nos sentiments. Il y aurait lieu d’exercer le petit enfant à sentir vibrer en lui les cordes de son âme, ces cordes qui vibrent aussi chez les autres et qui nous permettent de nous reconnaître les uns les autres.

Alain affirmait encore qu’il fallait éduquer les enfants, dès le berceau, à écouter leur monde intérieur. « Vous me direz que c’est trop pour un petit enfant ? D’une certaine façon, je l’espère bien. Il sera ainsi pris, dès le début de sa vie, dans l’harmonie des choses. Ecouter à l’intérieur de soi les belles choses qui vibrent, comme la musique, devrait être la première des méditations. Semez de vraies graines, et non du sable ! Qu’ils voient les dessins de Leonardo, de Michel Ange, de Raphaël ; qu’ils entendent la musique de Mozart, d e Beethoven dans leurs berceaux ! ». Et cela, parce que ces artistes ont su exprimer des sentiments universels qui transcendent les cultures et les conditions sociales, à travers tous les temps et tous les lieux.

Dans le sourire d’Abdul qui me tend la main, il y a la beauté des couleurs de Raphaël et celle des sonorités de Beethoven. Lui, il ne le sait peut-être pas, mais tous les deux, nous savons reconnaître cette harmonie des sentiments qui nous rend proches l’un de l’autre au-delà de nos origines.

Réapprendre la musique de l’âme

L’école, les médias, la famille, la société devraient faire plus pour éduquer les enfants et les jeunes au sens profond de la poésie de la vie. Je pense à ma mère, atteinte d’une forme grave de la maladie de Parkinson. Je vois ses yeux bleus qui me regardent avec douceur, je sens sa douleur mais je vois aussi la joie qu’elle a exprimé d’avoir pu si longtemps prendre soin de nous. Elle, petite émigrante de la région de Venise, venue en Belgique, n’ayant même pas achevé l’école élémentaire. Je vois aussi les larmes de mon père qui savait montrer qu’un homme pouvait lui aussi pleurer face au bonheur ou à la souffrance. Ce sont là des sentiments que je vois chez tant de personnes que je rencontre dans ma vie comme dans mon travail.

C’est cela qui donne à la condition humaine son caractère poétique et quelquefois tragique. Il faudrait que les éducateurs réapprennent à écouter la musique de l’âme, de leur âme, pour s’ouvrir à l’autre.

Je me rappelle de ce qui m’arriva un jour que j’accompagnais un jeune handicapé mental. Il avait été « défini » comme atteint de « névrose obsessionnelle compulsive ». Nous étions ensemble à la bibliothèque de l’Université de Bologne, un lieu où j’aime me rendre pour y trouver le silence, la tranquillité, l’odeur du vieux bois.

Marco, le jeune homme qui m’accompagnait, mesure presque deux mètres. Il est long et maigre. Très souvent angoissé. Quand il m’accompagnait, nous nous asseyions dans la veille salle de lecture, au milieu des livres. Lui s’asseyait et regardait à gauche et à droite, en silence, pendant que moi, je prenais un livre. Je m’adressais à lui en lui disant : « Tu vois, Marco, tout cela, ce sont des messieurs qui ont parlé de toi, de moi, de nous ! ».

Il me regardait et ouvrait à son tour un livre, puis un autre : Pascal, puis Rousseau. Marco ne disait rien mais il se sentait bien. Je lui parlais de Blaise et de Jean-Jacques, en lui disant que ce dernier était également considéré comme un fou. Lui s’exclamait : « Vraiment ! », et puis nous nous allions. Je ne sais pas exactement ce qu’il a conservé de ces moments mais il y avait en lui comme une vibration : il ne se sentait plus comme l’idiot du village qui devait être dressé. Je suis certain qu’il sentait vibrer son âme.

Sont-ce là des idées extravagantes ? Peut-être. Mais, avec Alain, je répète que la poésie est le miroir de l’âme, qu’elle traverse toute notre vie quotidienne mais que nous ne l’entendons plus vibrer en nous. Un des objectifs de l’éducation doit être d’enseigner aux enfants à s’écouter et à se reconnaître dans la relation avec autrui. Abdul, Marco et tant d’autres, s’ils se sentent considérés comme des êtres humains, expriment la richesse et la beauté de leurs émotions et de leur âme.

Pour citer cet article Alain Goussot, « Abdul et la poésie du quotidien. Le marchand de fleurs », Revue Quart Monde, Année 2008, Droits de l'homme : "Nous avons trouvé le chemin", Témoignage, mis à jour le : 02/09/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/1972.
Auteur

Alain Goussot

Alain Goussot travaille comme éducateur au sein de la coopérative sociale CSAPSA à Bologne (Italie) et enseigne la pédagogie à la faculté de psychologie de Cesena.