Ajouter des nœuds au khipu

Silvio Campana

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Silvio Campana, « Ajouter des nœuds au khipu », Revue Quart Monde [Online], 205 | 2008/1 et 2, Online since 05 November 2008, connection on 19 October 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2016

A l’issue de la seconde journée de la consultation sur les principes directeurs « Droits de l’homme et extrême pauvreté », le 14 juin 2007, les participants ont offert à M. José Bengoa, expert de la sous-commission des droits de l’homme de l’ONU, le « khipu de nos espérances ». Silvio Campana, représentant de la défenseur du peuple à Cusco, a pris la parole à cette occasion.

Index chronologique

2008/1-2

Le « khipu »

« Je ressens une satisfaction personnelle très grande, pour deux raisons. D’abord, le fait d’être avec vous, d’écouter tout ce que vous avez dit maintenant, le travail qui s’est réalisé, et sentir que nous sommes en train d’avancer, sentir que l’on parle de revendiquer les droits, qu’il n’y ait pas de silence, mais que nous sommes prêts à nous battre pour nos droits, je pense que c’est une grande avancée. Je crois que c’est en lien avec l’idée de construire un pays, et nous commençons ici. Nous commençons à Cusco. Je crois que c’est un thème qui est satisfaisant, personnellement je le ressens comme cela. Et je pense que collectivement nous devons nous sentir heureux pour cela.

L’autre est en lien avec khipu, qui est bien plus qu’un cadeau. D’autres pourront l’expliquer mieux plus tard, mais le khipu est historique, il était fait durant la période des Incas, pour garder une trace de toutes les choses, et ce que vous avez fait, vous, c’est garder une trace du travail de ces deux jours, et le remettre à José en lui disant : « Je vous nomme ambassadeur », ce qui veut dire : « José, je te donne ce qui a été fait pendant deux jours de travail pour que tu le transmettes », ce qui signifie l’histoire d’ATD Quart Monde ici à Cusco, qui a été construite pendant des années. Et je crois, comme l’a dit José, qu’il ne s’agit pas de garder ce présent entre quatre murs dans un bureau - l’idée de le rendre public à la prochaine session durant laquelle vont se discuter les principes directeurs me paraît formidable. Avec une note explicative sur ce qu’est le khipu, d’où il vient, qui l’a fait, qu’ont dit les familles, ce qu’elles espèrent, cela pourrait signifier aller ajouter quelques nœuds au khipu et ce, dans tous les pays.

Ana Pena a parlé de la fonction publique. Je suis un fonctionnaire, Ana aussi ; nous participons à cette réunion en tant que fonctionnaires et je crois que cela va être une obligation pour nos collègues de sentir qu’ils s’engagent dans ce qu’est la fonction publique. La fonction publique doit servir le citoyen - et servir le citoyen veut dire tous les citoyens. Sur le thème de la non-discrimination, le droit à l’éducation, à la santé, je vous demanderai que lorsque vous ressentez que vous êtes discriminés, vous vous rendiez à la défenseur du peuple. Nous sommes engagés dans une campagne très forte sur le thème de la discrimination cette année. La discrimination, au Pérou, est un délit. Vous pouvez approcher la défenseur pour dénoncer les fonctionnaires et les institutions qui vous discriminent. Nous sommes tous égaux, nous avons les mêmes droits, et en conséquence, si parce qu’on est vêtu de manière différente, qu’on parle quechua, ou pour une autre raison, à cause de sa religion, ou du seul fait d’être pauvre, nous sommes discriminés, il faut le dénoncer, car c’est la seule façon de changer le pays.

Vous avez demandé à José Bengoa : « Que pouvons-nous espérer ? ». C’est peut-être un rêve, je pense que ce que nous espérons est un rêve, mais il y a quarante ans, c’était un rêve de parler d’écologie, par exemple. Et maintenant nous avançons. Récemment, même le président des Etats-Unis, si réticent à ce thème, a reconnu que nous devons lutter contre le réchauffement climatique. Le pape a envoyé une lettre il y a deux semaines, disant que les Nations unies ont incorporé le thème de l’extrême pauvreté au sein du thème des Droits de l’homme. Je crois que c’est une avancée, si nous commençons à discuter du thème de l’extrême pauvreté aux Nations unies, tous les Etats devrons remettre un rapport.

Je crois que le travail qui s’est réalisé aujourd’hui, va faire avancer les droits. Cela ne doit pas instaurer de la tristesse, mais de la joie, et la joie est présente, la joie qui nous fait toujours avancer. Et la pauvreté ne signifie pas perdre sa dignité, la dignité doit survivre, elle doit s’élever face à la pauvreté. »

Le « khipu de nos espérances »

A l’issue de la rencontre de Cusco, le « khipu de nosespérances », fabriqué par les familles de Cuyo Grande, fut remis à José Bengoa. (voir ci-dessus) Objet de tradition inca, le khipu servait à garder mémoire de la comptabilité et des événements importants d’une communauté, grâce à un système de nœuds. Lors de la Consultation de juin 2007, chaque nœud du khipu représentait un participant qui y a accroché sa photo, accompagnée d’un objet significatif de son travail et d’un message sur ses espérances pour le futur.

Julian Quispe, en remettant ce khipu, a déclaré : « Monsieur Bengoa, je voudrais te remercier très profondément de nous avoir rendu visite pendant ce temps de rencontre. Nous te choisissons comme ambassadeur. Où que tu ailles, dans les autres pays, quand tu parcours le monde, je voudrais qu’avec ce présent que nous te faisons, tu te souviennes de nous pour que se termine cette vie de misère, pour que nos enfants s’en sortent, que nos enfants ne vivent pas de cette manière. Je te remets le khipu pour que nous soyons toujours présents à tes côtés et que tu parles en notre nom aux autres nations du monde et que tu te souviennes bien de nous ». Ce khipu, symbole de la rencontre, sera placé par José Bengoa à la porte du Conseil des droits de l’homme en septembre 2007, et sera installé par la suite dans l’entrée de son université, au Chili.

Le khipu a permis aux familles de s’exprimer sur leurs attentes et leurs espérances pour le futur. Ces messages d’espoir reprennent plusieurs des thèmes présents dans les principes directeurs « Extrême pauvreté et droits de l’homme ».

Les parents ont ainsi exprimé le désir d’offrir à leurs enfants une bonne éducation, afin de leur permettre de trouver un travail bien rémunéré et de pouvoir sortir de la misère. Maruja León a écrit : « Que mes enfants fassent des études pour qu’ils soient meilleurs que moi, qu’ils aient un bon travail et que personne ne les maltraite ». Les participants les plus jeunes ont évoqué ce souhait d’étudier afin de sortir de leur situation de pauvreté. Verónica Puclla déclare : « Je voudrais terminer mes études pour pouvoir aider ma famille, et avoir un travail sûr pour pouvoir être heureuse avec ma famille ».Certains participants ont aussi fait part de leur souhait d’accéder à la culture. Ana Cefora dit vouloir « connaître plus de choses sur le monde et ses habitudes ».

Le thème du travail a été très présent dans les messages. Clemente Huaccanqui explique : « Mes espérances sont d’avoir un travail sûr pour subvenir aux besoins de ma famille et faire étudier mes enfants ».Albino Sana, quant à lui, écrit : « Mon espérance c’est qu’il y ait du travail pour tous. Seulement ainsi nous pourrons sortir de la misère. Ainsi nous pouvons éduquer nos enfants ».

Le souhait de vivre dans sa propre maison a été exprimé, entre autre, par Ana Isabel Huamani : « J’ai choisi, comme objet pour me représenter, une maison car pour moi c’est un rêve de faire construire une maison pour pouvoir loger les gens qui ont besoin de mon aide, et surtout mes enfants, et pouvoir passer mes vieux jours sous mon propre toit ».

Isaac Delgado souligne l’importance de la santé : « Tout ce que je veux, c’est pour la santé de mon fils qui est malade ». Dans son message, Valentina Ccoyo écrit : « Mes espérances pour le futur sont de soigner mon mal ».

Un souhait souvent exprimé par les familles est celui de mettre fin à la misère, en unissant la population dans ce combat. Elizabeth Huaraya écrit : « Que plus de gens prennent conscience et s’unissent pour s’organiser et lutter ensemble ». Maria Luisa Alvarez, employée de maison, explique : « J’ai choisi ce fer à repasser car, pour moi, il représente le travail que je réalise quotidiennement. Comme cet objet, j’espère que les organisations qui luttent pour les droits de l’homme soient chaque fois plus fortes. Qu’il n’y ait plus de pauvreté». Milton Sanchez espère la sensibilisation de la population à la lutte contre la pauvreté : « Je voudrais qu’un jour la population soit sensible et solidaire face aux situations d’injustice de certains ». Marleny Vargas insiste sur la collaboration entre les autorités et les plus pauvres : « Que soit éradiquée l’extrême pauvreté grâce à l’effort conjoint des autorités et des personnes organisées, pour ainsi avoir une vie digne ».

Les plus pauvres expriment aussi leur volonté et leur force à lutter pour ceux qui souffrent de situations encore plus difficiles que les leurs. Natalia Quispe explique : « Mon espérance est de réussir à défendre mes compagnons qui souffrent plus que moi. Tout le temps où j’aurais la santé et la vie, c’est ce que je ferai avec beaucoup de patience et de joie. Mon don est de défendre ce qui en ont le plus besoin ».De même, Margarita Enciso écrit souhaiter « aider [ses] compagnes employées de maison et continuer à lutter avec elles. Je voudrais que les droits de toutes les personnes soient respectés, nous ne voulons pas être marginalisés dans la société, nous voulons être traités comme des êtres humains. »

Maria Alvarez évoque le respect des droits et l’égalité entre riches et pauvres : « Je voudrais connaître bien mes droits pour exiger des autres qu’ils les respectent. Qu’il y ait de l’égalité. Qu’il n’y ait pas tant de différence entre riches et pauvres. »

Silvio Campana

Fonctionnaire, Silvio Campana est délégué du bureau du défenseur du peuple du Pérou pour la région de Cusco.

CC BY-NC-ND