N° 173, 2000/1   •  Entre violence et confiance
Dossier

«Merci, à vous, les enfants»

Forum international des enfants, Genève, 1999
Résumé
  • Français

Un forum international, rassemblant 86 enfants délégués de 24 pays, s'est clôturé le 20 novembre 1999, pour l'anniversaire de la Convention des droits de l'enfant, par une rencontre au palais des Nations unies à Genève, avec madame Robinson, Haut-Commissaire aux Droits de l'homme. Nous reprenons ici quelques extraits des témoignages. Ils nous remettent, avec la simplicité et la vérité dont sont capables les enfants, devant leur vie, avec leurs peurs, leurs joies, leurs rêves. Sans détour, ils nous rappellent nos responsabilités d'adultes. Des adultes, délégués du Quart Monde, ont tenu à transmettre aux enfants un message, lu par Ghislaine Gilles, publié ci-dessous.

Index

Index chronologique

2000/1

Index thématique

Jeunesse, Enfance, Petite enfance
Texte intégral

5000 pierres, 5000 messages

Aurélie : « On a cherché comment devenir amis des tsiganes ».

« Quelquefois, on a l'impression que la misère est impossible à détruire, on ne sait pas quoi faire tout seul dans son coin.

Avec le groupe, nous avons plus de courage pour aller vers les autres.

Par exemple, on ne supportait pas de voir les petits tsiganes mendier dans les rues de la ville et on a cherché comment devenir leurs amis ; on a eu l'idée de les inviter à venir jouer de l'accordéon dans notre concert.

Les enfants nous ont dit qu'ils aimeraient aller à l'école, mais ils ont été chassés du terrain où ils étaient parce qu'on allait construire un immeuble. Pour leur dire au revoir nous leur avons offert à chacun un sac et du matériel d'école (...)

Il faudrait que tous les enfants aient des endroits où on peut se rencontrer même si notre vie est différente (...) Comme ça on grandirait tous en se respectant et en se comprenant. Nous, on y arrive et on a un secret : on rigole beaucoup ».

Anita : « Maintenant le quartier est devenu dangereux... »

« Je connais dans la ville où je vis, des enfants qui habitent dans un quartier où se vend beaucoup de drogue. C'est un quartier très pauvre et les gens vont là maintenant pour se droguer. Ils le font devant les enfants, les enfants ont peur de se piquer avec une des seringues comme celles que l'on trouve par terre (...). Les parents ont peur aussi, pour eux-mêmes et pour leurs enfants. Maintenant le quartier est devenu dangereux. Je crois que les vendeurs de drogue se sont installés chez les pauvres parce que les pauvres ne peuvent rien faire, ils ont peur et peu à peu les vendeurs les envahissent... Je veux dire qu'on doit arrêter de vendre de la drogue. Mais si on arrête d'en vendre d'un jour à l'autre, alors tous les drogués vont mourir. Les drogués sont aussi des personnes et avant d'arrêter de vendre la drogue, il faut donner des soins médicaux à tous.

Je demande que les vendeurs de drogue aillent dans un endroit où on leur explique qu'ils sont en train de faire du mal à beaucoup de gens. Après on pourra leur donner un travail pour qu'ils puissent faire vivre leur famille.

Et aux drogués, je demande qu'on leur donne un traitement, qui soit rapide et que la personne qui veut se soigner soit considérée comme une personne et ne soit pas maltraitée. Alors chacun aura ce dont il a besoin et on pourra arrêter de vendre la drogue.

S'il vous plaît, que les grands nous aident à construire ce monde meilleur ».

Florian : « Le plus important : avoir un papa et une maman »

« Le plus important pour moi, c'est d'avoir un papa et une maman. Une maman, ça fait des câlins, elle te console quand tu as du chagrin. Un papa, ça essaie de te parler. Une famille d'accueil, même si elle est gentille, ça ne remplace pas tes parents.

Moi, j'ai été séparé de ma maman, c'est dur. Quand elle venait me voir dans un foyer, nous nous amusions beaucoup ensemble, mais le soir, c'était dur de quitter ma maman et je la voyais pleurer... Il y a des gens qui disent que si on a été séparés, c'est parce que je n'arrêtais pas de faire des bêtises (...) Il faut tout faire pour que les enfants vivent avec leurs parents. Nous, on aime nos parents et on veut qu'ils soient heureux ».

Aminata : « Je regardais mes copines qui savaient lire et écrire »

« Je suis entrée à l'école à l'âge de 13 ans.

Avant cela je regardais avec beaucoup d'admiration mes copines qui savaient lire et écrire. J'avais vraiment envie d'aller à l'école malgré mon âge.

Un jour, un ami de mon père est venu lui dire que l'école allait ouvrir ses portes aux enfants qui n'avaient pas pu suivre le cycle normal de la scolarisation et qu'il devait m'y s'inscrire. J'étais très contente de pouvoir réaliser mon rêve...

Plus tard je compte devenir enseignante pour partager mon savoir avec les enfants démunis. Je pense que le fait de savoir lire et écrire peut leur donner envie d'apprendre un métier qui leur permettrait de sortir leur famille de la misère ».

Ilona : « Que l'imagination vole comme une colombe de la paix... »

« Tout autour de nous, il y avait la guerre ces dix dernières années...

Pour nous tout cela est très dur mais les réfugiés ont encore plus de problèmes ; des enfants, par exemple, n'ont plus ni parents, ni maison.

Dans ma ville, juste à côté de mon école, il y a un grand magasin vide où des gens, en majorité des tsiganes, vivent. Il y a plus de deux cents personnes et parmi elles, beaucoup d'enfants. Ils ont une vie très dure ; ils dorment ensemble ; ils ont une cuisine collective et comme maintenant c'est l'hiver, il fait froid car l'endroit est difficile à chauffer.

Les enfants ne vont pas à l'école. Ils sont toujours dans la rue et parfois je les vois demander de l'argent aux passants. Pour nous les enfants de l'école, qui somme là chaque jour, c'est très difficile de regarder cela. Mais je peux imaginer combien c'est encore plus dur de vivre cela.

Nous voulons que l'imagination vole comme une colombe de la paix et que ce que nous rêvons devienne réalité ».

Roberto : « Les parents n'osent pas nous laisser jouer dehors... ».

« Nous habitons dans la Residenzia, une grande maison où chaque famille vit seulement dans une pièce...

Les parents n'osent pas nous laisser jouer dehors à cause de la violence. Alors parfois nous jouons dans les couloirs ou dans la chambre mais il n'y a pas beaucoup d'espace. C'est difficile.

Tous les enfants ont besoin de jouer même s'ils manquent de beaucoup de choses, même s'ils sont pauvres. Ils aiment jouer.

A l'école, nous apprenons beaucoup de choses, c'est très important pour ouvrir notre esprit. Nous avons aussi la possibilité de jouer avec les autres enfants et de partager nos expériences.

A travers le jeu, nous pouvons apprendre les règles de la société. Nous apprenons qu'une personne ne peut pas faire ce qu'elle veut, qu'une personne ne peut pas frapper une autre personne, comme ça, sans motif.

Nous demandons qu'on se préoccupe de cela pour tous les enfants dans le monde : il faut que tous les enfants aient la possibilité de jouer ».

Amin : « Que les balles se transforment en bonbons »

« Je voudrais que les mines se transforment en chaussures pour que les personnes puissent les porter.

Je voudrais que les balles se transforment en bonbons et les fusils en tracteurs pour que les pauvres puissent travailler. »

Teresa : « Personne ne nous aide à trouver une maison sûre »

« Je vais raconter l'histoire de Pedro, un enfant de ma classe. Un matin, il est arrivé en classe très triste. Il nous a raconté que sa maison de terre s'était effondrée à cause de la pluie et avait dévalé... Je lui ai demandé : « Au fait, tu ne savais pas que c'était dangereux de vivre sur les pentes des montagnes ? » - «  Si, me dit-il, mais personne ne nous aide à trouver une maison sûre ». Après je me suis mise à penser : pourquoi on a aidé ma famille à trouver une maison sûre et qu'on n'a pas aidé la famille de Pedro ?

Tonio vit dans mon quartier dans une maison de torchis et de tôles abîmées. Il n'allait pas à l'école et on le surnommait : « cochonnet ». Un jour je me suis approchée de lui et je lui ai parlé parce que j'avais confiance qu'il me répondrait. Après, mes parents ont fait sa connaissance et ont aidé sa famille à obtenir son certificat de naissance et à l'inscrire à l'école. Il parlait quechua et il m'a appris quelques mots et moi je lui apprenais des jeux ».

« Que les droits des enfants deviennent une réalité pour tous »

« Nous sommes fiers de vous et de tous les enfants des quatre coins du monde que vous représentez.

Chaque matin, nous nous demandons : « Que vais-je faire aujourd'hui pour que mes enfants soient heureux ? Ce sont nos soucis quotidiens. Vous le savez parce que, souvent, vous portez ces soucis avec nous.

Nous voulons qu'on vous respecte pour ce que vous êtes, c'est-à-dire des enfants comme tous les enfants, qui veulent grandir, rendre leurs parents heureux, qui veulent rire, jouer et chanter, apprendre et découvrir le monde.

Nous sommes fiers de tous les gestes et les efforts que vous faites chaque jour pour nous soutenir, pour vous soutenir les uns les autres, pour soutenir ceux qui sont seuls.

Quand nous voyons ce que vous faites, quand nous entendons vos paroles, notre cœur d'adulte est touché très fort, car c'est ce que nous essayons de vous transmettre : le respect, la solidarité.

Votre bonne humeur et votre énergie nous redonnent le courage de continuer à nous battre.

Nous voulons nous engager avec vous dans tout ce que vous entreprenez pour créer la paix dont nous avons tant besoin.

Merci, madame Robinson, d'avoir reçu et écouté les enfants.

Nous avons beaucoup d'ambition pour tous les enfants. Nous voulons que tous les parents, quel que soit le pays où ils vivent, puissent donner à leurs enfants ce qu'ils souhaitent : une vie de famille, une éducation, l'assurance de grandir dans le respect et la dignité, la possibilité de vivre leur soif de paix et de justice.

Mais pour beaucoup d'entre nous, les parents, les moyens sont petits, les soucis trop prenants. Nous avons besoin de soutien. Nous avons besoin d'amis.

Nous ne voulons plus que les parents travaillent trop dur pour survivre, jusqu'à en mourir parfois.

Nous ne voulons plus que des parents vivent dans l'angoisse de voir leurs enfants partir à la rue ou être élevés par d'autres à cause de la misère.

Nous voulons que les efforts que font les parents pour permettre à leurs enfants d'apprendre leur ouvrent un vrai avenir.

Aujourd'hui, avec les messages qui accompagnent leurs 5000 pierres1, les enfants nous indiquent un chemin pour réparer l'injustice et la misère.

Avec eux, nous faisons appel à tous les adultes, qu'ils connaissent ou non la pauvreté, qu'ils soient père ou mère, oncle, tante, ami ou voisin, et quelles que soient leurs responsabilités.

Nous leur demandons de s'engager avec nous qui sommes réunis ici pour qu'aucun enfant ne continue à souffrir à cause de la misère, pour que les droits inscrits dans la Convention des droits de l'enfant deviennent une réalité pour tous ».

Notes

1 Avec la campagne « J'apporte ma pierre », le mouvement d'enfants Tapori invitatit les enfants du monde entier à lui envoyer une pierre signifiant quelque chose d'important pour chacun d'eux. 5 000 pierres furent ainsi recueillies, accompagnées de messages. De là est né le cadeau des enfants à l'ONU-Genève. Cf. « Mon coeur est dans ce caillou », Noldi Christen, ill. de Christine Lesueur 1999, 256 pages en 4 langues. Ed. Quart Monde.

Pour citer cet article Forum international des enfants, Genève, 1999, « «Merci, à vous, les enfants» », Revue Quart Monde, Année 2000, Entre violence et confiance, Dossier, mis à jour le : 28/05/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2127.