N° 173, 2000/1   •  Entre violence et confiance
Dossier

Une seule enfance à travers le monde

François Rémy
  • publié en mars 2000
Résumé
  • Français

La Convention des droits de l’enfant a contribué à unifier la notion d’enfance à travers tous les pays. Elle offre un appui important pour créer un avenir meilleur. L’auteur montre ici qu’en matière de droits, le progrès vient souvent d’une décision politique poussée par la volonté d’une population qui, parce qu’elle est scolarisée, peut mieux assumer ses responsabilités.

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Index chronologique

2000/1
Texte intégral

Nous sommes maintenant dans la période active de mise en œuvre de la Convention des droits de l’enfant1. Rappelons-nous que la promulgation de la Déclaration des droits de l’homme a été un moment inoubliable et inoublié... mais que cette Déclaration est loin d’être devenue une convention ; il est curieux de noter que peut-être les droits ratifiés de l’enfant mèneront à de vrais droits de l’homme constitutionnalisés!

Ce sont des intellectuels polonais qui, en 1959, ont codifié ce qui pourrait devenir des droits pour l’enfant. Initialement, le texte était centré sur « la vie, la nationalité et l’accès à des soins particuliers. » Ce fut le premier pas vers la démarche d’une loi universelle contraignante pour les Etats. Ceci fut donc initié en Europe, mais avec l’Unicef et ses analyses de situation dans le monde entier, on unifia la notion d’enfance à tous les pays. On parle ainsi de ceux, proches ou lointains, qui vivent au fond des zones rurales ou dans les bidonvilles. On parle bien de l’identité de l’enfant, et la base de la Convention, c’est l’unicité élargie à la planète, avec l’égal accès pour tous à toutes les opportunités d’une vie décente.

L’article 6 est pour moi fondamental : il annonce le droit à la vie, mais surtout dans le paragraphe deux, le droit à la survie... Il constate ainsi que pour certains, en fait, survivre n’est pas une évidence... C’est pour beaucoup, un défi, une aventure risquée. Le droit de survivre, de se développer, génère pour les responsables de nombreuses obligations négligées jusqu’alors.

Des réussites provoquées

Que change une ratification de la Convention ? Change-t-elle quelque chose ? A-t-elle changé quelque chose ? La réponse est certainement oui, dans presque tous les pays : dans le domaine de la vie, de la sécurité, de l’esprit de justice avec lequel on regarde les services à orienter vers les besoins essentiels. La première réalisation en cours avant la rédaction de la Convention était l’étude de la réalité des statistiques permettant d’évaluer la vraie situation de l’enfance. La Convention, et l’esprit qu’elle porte, a mis toutes ses informations dans l’opinion : en proposant des obligations, elle énonçait les « problèmes » qui méritent attention et législation. Cela concerne les cent quatre-vingt-onze pays qui l’ont ratifiée et stigmatise les deux qui n’y ont pas adhéré, les Etats-Unis et la Somalie.

La preuve est faite par les taux de vaccination( passés de 5% dans le tiers monde il y a vingt-cinq ans à 80% aujourd’hui) ; comme aussi par les progrès accomplis, signifiés par la baisse des taux de mortalité infantile. Qu’en est-il du poids de l’économie et donc des budgets ? Ils sont secoués par la volonté politique. Prenons l’exemple de l’Arabie saoudite. Avec sa richesse en milliards, elle avait un taux choquant de mortalité des enfants. Des publications sur cette réalité furent gênantes. En quelques années, une partie de la richesse vint servir à traiter ce problème pratiquement résolu aujourd’hui.

A l’autre extrémité économique, regardons le Kérala, un des Etats de l’Inde qui sont en général enfermés dans des contraintes budgétaires sévères. Dans cet Etat, s’est constituée une symbiose culturelle riche d’éléments historiques (chrétienté, communisme, hindouisme, etc.) et celle-ci a donné le jour à une forme étonnante de démocratie. La participation effective des gens du peuple a eu une incidence positive sur les taux de natalité et de mortalité infantile, de scolarisation des garçons et des filles, qui sont devenus excellents. De la même façon, les femmes régulent plus elles-mêmes leur nombre d’enfants, même si la richesse économique reste bien sûr très fragile. Il existe des ressources dans l’homme !

Nous pouvons faire un constat identique au Viêt-nam où après une guerre terrible, dans une pauvreté étonnante, l’application de la Convention officialise la priorité donnée à l’enfance dans les attentes gouvernementales.

Quand le progrès inquiète

Malheureusement, il y a des échecs, marqués surtout en Afrique. Des projets de scolarisation ont été mis en place par les gouvernants d’Afrique et d’Amérique latine avec l’Unesco et l’Unicef. On voulait doubler le nombre des entrées à l’école ; il a triplé. Et puis ce fut l’effondrement des cours des matières premières exportables (café, cacao, etc.) et les ajustements monétaires, les troubles et conflits ont bloqué le processus et même généré la récession, aggravée par la forte démographie. En tous les cas, il est maintenant évident pour les gouvernements, que l’avenir du monde aussi bien que du tiers monde, passe par l’éducation. Pour tous ceux qui connaissent les problèmes spécifiques des pays en développement où naissent, vivent et survivent tellement d’enfants, l’éducation des filles est la première priorité. Cette priorité ne devient pas effective non pas seulement à cause des difficultés budgétaires mais aussi à cause de gros problèmes d’accès aux lieux d’enseignement. Il y a également des hésitations familiales. Dans le quotidien, l’entrée de la fillette dans le système scolaire peut inquiéter : il y a la mixité, le fait d’avoir des enseignants masculins. La formation des enfants dans une perspective dynamisante inquiète aussi. On craint la rupture avec la richesse culturelle familiale, on craint l’entrée de l’enfant dans un autre monde qui risque de créer des ruptures dans les habitudes traditionnelles. On sait aussi que découvrir ce qu’est la vie, comment elle se construit, ce que sont et font les autres, tout cela permet aux filles l’affirmation de leur personnalité et de leur autorité. Elles élèveront leurs enfants dans ce contexte et sauront mieux les soigner, décider en responsables de la procréation conjugale... ce qui n’est pas toujours au goût des hommes.

Statistiquement, plus d’écoles de filles égale moins de mortalité infantile et un meilleur contrôle de la fécondité. Déjà maintenant, les associations féminines veulent gérer les communautés villageoises et périurbaines ; elles réclament dans une perspective de démocratie, pas toujours appréciée des gouvernants, des droits à de meilleurs services. Nous pouvons constater que leur demande concerne toujours une meilleure sécurité sanitaire, une vraie scolarité, un accès à l’emploi...

La Convention est utilisée par les gouvernants et par les sociétés suivant d’abord des principes généraux communs mais aussi et surtout peut-être, en fonction des situations anormales qui deviennent visibles et qui appellent une réponse officielle. Cela nous engage à repérer, demander et exiger tout ce qui ouvre à l’épanouissement et à la prise de responsabilité des personnes. On arrivera ainsi, à plus ou moins long terme, à plus de justice sociale.

Notes

1 Voir aussi à ce sujet Quart Monde, n°167 « L'enfant civilisateur »

Pour citer cet article François Rémy, « Une seule enfance à travers le monde », Revue Quart Monde, Année 2000, Entre violence et confiance, Dossier, mis à jour le : 20/04/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2125.
Auteur

François Rémy

Médecin de la santé publique au Maroc de 1946 à 1960, le docteur François Rémy a ensuite assumé diverses responsabilités à l’Unicef, en particulier pour le Moyen Orient et la Méditerranée. Il a ouvert un bureau de cette organisation au Viêt-nam. Il est actuellement président d’honneur de l’Unicef-France.