N° 176, 2000/4   •  Le droit de participer
Dossier

Le personnel de service, aussi

Annie Fifre
  • publié en décembre 2000
Résumé
  • Français

Une syndicaliste témoigne de treize années d'engagement (1982-1995) qui ont permis à des agents de nettoyage de participer à la vie syndicale de leur entreprise. Son récit illustre les transformations personnelles et collectives rendues nécessaires pour y parvenir1.

Index

Index chronologique

2000/4
Texte intégral

Un jour, j’ai participé à une session de formation au centre d’ATD Quart Monde à Pierrelaye. J’expliquais à une volontaire que j’étais syndiquée. Elle me dit que les plus démunis, quand ils ont un travail, ne sont jamais dans les syndicats. N’ayant pas le soutien solidaire des autres travailleurs, ils ne peuvent pas tenir longtemps dans leur emploi : dès qu’une difficulté surgit, ils doivent se défendre seuls, se font souvent mal comprendre ; et les conflits s’aggravent, menant jusqu’au licenciement ou à l’abandon du travail. C’est très grave, me dit-elle.

Cela me fit un choc. Mais alors, et mon syndicat ? Nous n’étions pas du genre à exclure des travailleurs, au contraire !

Lors du voyage de retour de la session, je tournais cette question dans ma tête. Et, petit à petit, il m’apparut que, de fait, les femmes de ménage de l’hôpital n’avaient aucun lien avec le syndicat. Et nous, membres du syndicat, n’avions jamais cherché à créer des liens avec elles, alors qu’elles étaient probablement les travailleuses les plus vulnérables, celles qui avaient le plus besoin de nous...

Avec Marcelle découvrir le mépris

En parlant avec Marcelle, je pris conscience que, lorsque nous faisions des fêtes entre collègues une fois par an, tout le monde était invité, mais les femmes de ménage ne venaient jamais. Nous ne mangions pas aux mêmes tables à la cantine. Elles ne se joignaient jamais à nous pour faire la pause. Ou encore, lorsqu’une laborantine cassait un tube, elle ne nettoyait jamais, elle appelait une femme de ménage pour réparer les dégâts. Je savais plus ou moins tout cela, mais je n’avais jamais vraiment réfléchi à ce que cela pouvait signifier pour elles...

Marcelle m’expliqua ce qui leur pesait le plus : le non-respect de leur travail. Aucune formation ne leur était proposée. Ce n’était pas tant les faits eux-mêmes que le mépris qu’elles ressentaient derrière ces faits qui était insupportable...

Il n’était pas difficile de parler de tout cela avec elle. Elle était beaucoup plus ouverte à la discussion que les autres, et n’avait pas peur de me parler, bien qu’étant d’une catégorie de personnel supérieure à la sienne. Aussi, elle savait exprimer sa souffrance et celle des autres femmes de ménage qui, elles, subissaient sans rien dire...

Nous avons alors décidé toutes les deux de les rencontrer, individuellement, puis de les réunir pour les convaincre. Mais cela fut plus difficile que nous ne le pensions. Le courant passait difficilement. Les femmes de ménage semblaient plus effrayées qu’encouragées par notre initiative.

Nous pensâmes alors que c’était dû au langage utilisé, trop compliqué. Nous nous sommes mises à nous battre avec la section syndicale pour que nos tracts soient plus lisibles, écrits dans un langage accessible à tous. Nous avons entrepris de demander une prime, la même pour tous et non liée à l’échelon hiérarchique. Après de longs efforts, le syndicat a fini par accepter ce principe... mais pas la direction !…

Après deux ans d’effort, j’étais revenue à la case départ. Rien n’avait été vraiment fait pour atteindre le personnel de nettoyage. Quelle erreur avions-nous commise ?

Comment rencontrer les agents de nettoyage ?

J’avais essayé de les rencontrer directement en tant que déléguée syndicale. Mais plus je travaillais avec ATD Quart Monde, plus je rencontrais des familles dans les bibliothèques de rue ou à l’université populaire, et plus je prenais conscience que, lorsque je rencontrais les femmes de ménage en tant que syndicaliste, j’arrivais en personne dominante, en personne qui en savait plus qu’elles, qui leur expliquait, et que leur incompréhension m’agaçait...

Avec ATD Quart Monde, j’apprenais à regarder celui qui ne peut pas se défendre. Petit à petit j’étais devenue plus sensible, jugeant moins, observant plus...

Ce qui m’aidait aussi à oser regarder cette situation en face, c’était de lire les récits de l’enfance du père Joseph, particulièrement ceux qui touchaient à sa mère. Je comprenais mieux ce que veut dire « lutter contre l'humiliation ».

Alors, les femmes de ménage de mon service se sont mises à représenter beaucoup pour moi, et j’ai eu à cœur tout simplement de m’en faire des amies, non plus uniquement pour elles, mais pour moi. Mais par où commencer ? Les gens se côtoyaient toute la journée, mais il y avait une grande conscience des statuts sociaux et, en tant que laborantine, je n’avais aucun terrain commun avec elles...

J’affichais toujours Feuille de Route2 dans les vestiaires, espérant éveiller ainsi les consciences de mes collègues sur la pauvreté. Et, petit à petit, je me suis rendu compte que c’était surtout les femmes de ménage qui, plus que toutes les autres, lisaient ces articles. Elles se retrouvaient dans les histoires et dans le message du journal. La manière dont des familles pauvres s’exprimaient, décrivant leurs combats quotidiens avec honneur, permit aux femmes de ménage de dépasser leur propre honte.

Monique fut la première à me parler d’un de ces articles. Son frère et sa belle-sœur connaissaient la misère. Elle m’expliqua que le journal l’aidait à les voir autrement, comme des personnes qui voulaient et pouvaient s’en sortir.

Monique, Chantal, Renée commencèrent, elles aussi, à commenter les articles et à les relier à leur vie, leurs difficultés, comme si les mots des autres leur permettaient de trouver les leurs. Elles me parlèrent de saisie de salaire pour dette, de coupure d’électricité, d’interdiction de chéquier. Elles me racontèrent aussi des difficultés plus personnelles : celles que la pauvreté créait à leurs enfants, celles des membres de leurs familles aux prises avec l’alcool. La honte et la culpabilité, plus que le sentiment d’injustice, se lisaient sur leur visage. Elles vérifiaient sans cesse, du coin de l’œil, la façon dont je réagissais car, de manière évidente, elles n’étaient pas habituées à ne pas être jugées. J’avais appris du Mouvement l’existence de ces situations, et cela m’aidait à ne pas m’étonner, ni me protéger derrière une avalanche de conseils ou de jugements.

Ce n’est qu’après avoir pu partager ainsi, amicalement, de femme à femme, qu’elles ont osé exprimer ce qu’elles ressentaient dans les relations de travail...

J’ai pris alors conscience que, sans rien en faire paraître, elles souffraient vraiment de se sentir méprisées, et que cela empêcherait toute action. Rejoindre le syndicat n’était pas le premier pas qu’elles pouvaient faire. Il fallait d’abord qu’elles se sentent respectées dans leur vie quotidienne par des gens comme nous.

Je décidai d’y consacrer toute mon énergie. Quand on avait des fêtes entre collègues, j’allais les chercher chez elles pour qu’elles viennent. Monique fut la plus dure à convaincre. Plus tard, elle m’a dit qu’à une de ces fêtes quelqu’un lui avait lancé : «Tiens, je ne savais pas qu'on mélangeait les torchons et les serviettes ! ».

J’ai alors décidé d’avoir une relation avec les femmes de ménage, qui soit totalement indépendante de l’hôpital, sur un terrain où nous pourrions être vraiment égales. Ce terrain fut le Mouvement ATD Quart Monde lui-même.

Des occasions de nouvelles relations

Vu leur intérêt pour le journal d'ATD Quart Monde, je leur ai proposé de participer à des rassemblements. Le premier fut un rassemblement de jeunes du monde entier à Genève, au Bureau international du Travail, en 1985. Puis elles ont participé, avec leur famille, à la première Journée mondiale du refus de la misère, le 17 octobre 1987, sur le parvis des Droits de l’homme, à Paris...

Après ces deux événements extraordinaires, elles sont devenues membres du Mouvement et ont commencé à participer aussi au groupe local, prenant des responsabilités dans ses activités.

Bien que tout cela se passât en dehors de l’hôpital, les nouvelles expériences que vivaient Chantal, Renée et Monique eurent un impact sur les relations de travail dans le laboratoire. Comme nous étions devenues amies, nous nous asseyions ensemble à la cantine. Et puisque mes collègues s’asseyaient avec moi, les femmes de ménage et les autres commençaient à se mélanger, ce qui était une autre nouveauté.

J’ai remarqué, vers cette époque, que l’ambiance du service changeait ; il y avait davantage d’échanges, plus d’attention. Je n’ai plus vu de laborantine chercher une femme de ménage pour nettoyer ce qu’elle avait fait tomber...

C’étaient de très petits signes, mais il avait fallu cinq ans pour en arriver là. Cependant, si je sentais que des choses changeaient clairement pour Chantal, Renée et Monique et d’autres femmes de ménage, j’ignorais à peu près ce que mes collègues, eux, ressentaient...

J’avais plutôt le sentiment que la distance me séparant d’eux grandissait, tant au laboratoire qu’au syndicat. J’étais souvent agacée par ce que je jugeais être un manque de solidarité et de l’indifférence à l’égard des questions que je soulevais, et mes collègues parfois se moquaient de moi. Je me sentais plutôt isolée. J’avais besoin de trouver du soutien et de la compréhension. Marie-Paule était la plus proche de moi, mais elle ne me parlait jamais ni de mes affichages, ni de mes activités avec le Mouvement. Je finissais par me dire que ça ne devait pas l'intéresser...

(Cependant, pour remplacer quelqu'un qui s'était dédit au dernier moment, Marie-Paule et quatre autres laborantines ont accepté d'animer un groupe dans le cadre d’une semaine d’animation culturelle autour des enfants, dans les quartiers défavorisés).

Vers cette époque, Chantal m’a demandé de rejoindre le syndicat, suivie quelque temps après par André, un autre agent de service. Ce fut une très grande joie pour moi. Mais de nouvelles peurs apparaissaient. Les autres leaders du syndicat se rendraient-ils compte des obstacles que ces personnes avaient dû franchir pour oser faire ce pas ? Les espoirs que j’avais fait naître n’allaient-ils pas se heurter à un mur ?

Une alliance est scellée, sur fond de grève

A l’automne 1988, les infirmières et l’ensemble du personnel hospitalier se mirent en grève dans toute la France... Il m’a fallu énormément insister pour convaincre la section syndicale qu’il y avait aussi des choses à faire changer pour les catégories des personnels de service. Mais, au fur et à mesure des négociations, il devenait évident que les propositions étaient plus favorables aux catégories moyennes qu’aux plus basses. Avec deux ou trois autres, nous avons proposé d’écrire à la fédération nationale pour l’alerter sur ce fait. La section de l’hôpital a officiellement envoyé cette lettre à la fédération nationale demandant que les écarts ne se creusent pas avec les catégories de personnel les moins élevées.

Quelque temps plus tard, des permanents du syndicat sont venus nous expliquer les différents accords et les augmentations de salaire obtenus... Cela m’était intolérable. Après la réunion, j’entrepris d’expliquer à une permanente syndicale que les écarts s’accroissaient entre les catégories et que c’était injuste. La conversation s’est poursuivie. J’ai expliqué que notre combat syndical était un combat pour l’équité et que si on acceptait, dans une grève comme celle qu’on venait de vivre, de laisser les plus défavorisés de côté, on n’avait plus aucune crédibilité. Marie-Paule a alors suggéré qu’André rejoigne le bureau syndical pour aider le syndicat à ne jamais perdre de vue la situation des personnels de service.

Autour de cette table, il m’a semblé que des ponts étaient jetés. Les autres sentaient bien, en nous voyant André et moi, que la victoire de la grève sonnait faux. Cela nous a rapprochés dans un espoir commun, dans un pacte silencieux pour qu’à l’avenir nos combats pour la justice ne creusent pas des écarts encore plus grands... Au bout d’un an André proposa de prendre un mi-temps syndical. André travaillait à la Charité, là où se trouvaient notamment les personnes âgées, dans un bâtiment à l’écart, mal vu du personnel. Une fois, je l’ai accompagné. J’ai pu voir qu’il serrait la main aux malades, aux personnes âgées. Ce n’était pas courant. Le personnel aussi l’appréciait, il parlait à tout le monde, tout le monde le connaissait. La section a fini par reconnaître qu’il avait vraiment réussi à rapprocher la Charité du reste du personnel et que la syndicalisation dans ce bâtiment, quasiment nulle auparavant, avait nettement augmenté.

Petit à petit, d’autres personnels de service ont rejoint le syndicat et y ont pris des responsabilités. Hélène, une femme de ménage a commencé, par intermittence. Puis, elle annonça qu’elle voulait s’investir plus et éventuellement s’engager comme syndicaliste auprès des CES (Contrat Emploi-Solidarité). Ces employés, souvent sans qualification, en contrats temporaires de six mois et à mi-temps, étaient censés acquérir ainsi une formation qui leur permettrait de retrouver un vrai travail par la suite. Mais ils étaient plus souvent utilisés comme de la main d’œuvre à bon marché. Hélène expliqua au syndicat qu’ils étaient encore plus mal considérés que les personnels de ménage, et qu’ils devaient devenir la priorité du syndicat pour que celui-ci ne se vide pas de son sens.

L’organisation est modifiée

Mon but était que les femmes de ménage militent. Pour moi, c’était un gage de leur liberté. Cela voulait dire qu’elles avaient une prise sur leur vie. André et peut-être Hélène sont en train de devenir militants et pourront s’engager pour d’autres s’ils trouvent des appuis pour tenir. Beaucoup d’autres ont rejoint le syndicat et, plus encore, ont commencé à changer d’attitude, à oser demander des formations, à aller de l’avant. Chantal fait maintenant partie d’un groupe de travail « Militants du Quart Monde, militants syndicaux, quelles solidarités ? » lancé par ATD Quart Monde...

Puis, en 1995 j’ai voulu laisser pour quelque temps mes responsabilités d’animation de la section syndicale pour être plus libre d’aller vers les autres. Un nouveau projet se montait avec le Mouvement et la direction de l’hôpital pour créer une véritable formation pour les CES...

Quand elles ont reçu ma lettre, Anne, la secrétaire de section, et Marie-Paule m’ont demandé de rester au syndicat comme conseil. Je leur ai demandé en quoi cela leur était utile. Elles m’ont expliqué que le syndicat avait besoin de mon point de vue, de celui d’ATD Quart Monde et de mon savoir-faire pour atteindre les travailleurs qui souffrent le plus d’injustices...

Finalement ce que je trouve le plus positif dans ces treize années d’effort, c’est la façon d’être que Marie-Paule et Anne ont pu révéler et dont elles font preuve aujourd’hui...

Anne a osé défendre auprès de la direction le fait que la présence des femmes de ménage était indispensable aux réunions de relève. Ces réunions entre équipes de jour et de nuit permettent aux infirmières et aux aides-soignantes de se transmettre les informations sur le service et les malades.

En fait, les agents de service peuvent être eux aussi une mine de renseignements parce que les patients, en particulier ceux de milieux modestes, se confient facilement à eux. Ils ont ainsi modifié l’organisation de l’hôpital et peuvent maintenant apporter leurs connaissances pour contribuer à sa mission : connaître les malades et améliorer leur bien-être.

Notes

1 Ce texte est une version abrégée d'une contribution au livre Artisans de démocratie de Jona M.Rosenfeld et Bruno Tardieu (Ed. de l'Atelier / Ed. Quart Monde, 1998).

2 Feuille de Route-Quart Monde, journal mensuel édité par Atd Quart Monde-France.

Pour citer cet article Annie Fifre, « Le personnel de service, aussi », Revue Quart Monde, Année 2000, Le droit de participer, Dossier, mis à jour le : 06/05/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2236.
Auteur

Annie Fifre

Alliée du Mouvement ATD Quart Monde depuis 1981, Annie Fifre est laborantine dans un hôpital de Saint-Etienne (France) où elle a été déléguée syndicale