N° 207, 2008/3   •  Un toit, du pain, des roses !
Dossier

«Il faudrait que chacun ait un chez soi»

Sandrine Plumerez
  • publié en septembre 2008
Résumé
  • Français

Qui mieux que les personnes privées du droit d’habiter la terre peut dire la torture quotidienne de vivre et faire vivre les siens sans logement ?

Index

Index chronologique

2008/3

Index thématique

Logement, habitat
Texte intégral

Je m’appelle Sandrine, je suis française. Je suis arrivée sur le terrain du Trou-Poulet à Herblay (Val d’Oise) parce que ma sœur habitait là-bas. C’était ma seule famille. Avant, j’avais habité en appartement jusqu’à 14 ans. Je n’aime pas vivre en caravane, mais je n’avais pas de revenus. C’est quand j’ai eu mes deux filles que j’ai commencé à faire des demandes d’appartement mais je n’avais pas assez de revenus encore. Sur le terrain, on n’avait jamais d’eau, il fallait aller la chercher. On n’avait presque pas d’électricité parce qu’on ne voulait pas nous la mettre, alors on se branchait comme on pouvait. On a vécu comme ça pendant plus de dix ans. Je ne suis pas la seule à avoir vécu ça. Je regarde la télé et je vois des gens qui vivent dans des conditions parfois pires que nous. J’en pleure. J’ai pleuré pour avoir un appartement. On a tout fait pour qu’on parte. Il y a beaucoup de familles comme moi qu’on jette sur les routes. A un moment donné, on a été rongé par les rats, on a attrapé des boutons partout, on a attrapé la gale. Si je suis restée sur le terrain et que j’ai tenu tête, c’est parce que je n’avais pas le choix. Je n’allais quand même pas prendre mes enfants par la main et partir sans savoir où aller.

Toutes ces mauvaises conditions de vie nous font subir toutes formes de discriminations. Par exemple, j’ai fait une demande de carte d’identité, j’avais mon papier de caisse d’allocations familiales ou des impôts pour justifier de mon domicile sur le terrain mais ils n’ont jamais voulu. Des ménages sont partis parce qu’ils avaient peur de payer les astreintes auxquelles le tribunal nous a condamnés. Moi je ne pouvais pas payer ces astreintes, et je ne pouvais pas partir.

Dans la vie, il y a des trucs que je ne comprends pas. Comment peut-on laisser des gens vivre dans de telles conditions de pauvreté ? On ne peut pas laisser des enfants vivre comme ça. Une vraie situation humiliante ! Tu veux travailler : t’as les ongles tout noirs, tu vas au travail comme ça. Tu te lèves le matin, t’as pas de courant, t’as pas d’eau, tu fais une dépression. Combien de fois Catherine, celle qui m’est plus proche, a fait une dépression ! Moi, j’ai dit : j’attends mon logement pour travailler. Pour le linge c’est carrément dur ! On est obligé de laver le principal. Qu’est-ce que j’en ai jeté du linge ! Je ne demande à personne de passer par où on est passé.

Je connais des enfants qui ne savent ni lire ni écrire. Ils n’ont pas été à l’école, ça fait mal au cœur. Les enfants n’ont pas à subir ça. Ils ne sont pas nés pour ça. Ils ont besoin d’être comme tout le monde, d’aller à l’école, d’avoir un endroit convenable pour vivre. Ils ont besoin de faire du vélo, de jouer. Ils ont besoin d’amour. Les enfants n’ont pas pu profiter de belles choses pendant tout ce temps-là. Une part de leur enfance est gâchée. Depuis 2004, combien de vies d’enfants gâchées sur le terrain à Herblay ! Et aujourd’hui encore... des enfants et leurs familles sont dans l’errance : deux jours ici, deux jours là-bas, chassés de terrain en terrain. Qui veut continuer à les défendre ? Quelle justice pour ces familles si elles ne trouvent pas de lieux où habiter ! Une caravane c’est comme une maison, tu vis dedans, tu dors dedans, tu te laves dedans ; moi, je ne comprends pas que les gens ne nous prennent pas comme des citoyens. Il faut respecter ceux qui choisissent de vivre en caravane.

« Je n’ai jamais baissé les bras »

Moi, j’ai loupé plein de choses dans ma vie parce que je n’avais pas assez appris. Je désirais tellement devenir manutentionnaire. Alors, je veux que mes enfants aient une éducation. Qu’ils apprennent plein de choses pour pouvoir faire plein de choses plus tard. C’est pour ça que je n’ai jamais baissé les bras même quand il n’y avait pas d’eau, pas d’électricité le matin pour préparer les enfants à aller à l’école, même quand je craignais de trouver la police chaque matin devant chez moi parce que nous étions menacés d’expulsion.

Expulsion : il ne faudrait pas que ce mot existe. Il faudrait que chacun ait un chez soi. On est tous des citoyens, on ne fait pas de mal. Pour les gens, ceux qui vivent en caravanes sont comme des poubelles qu’ils voient devant chez eux. On n’est pas nés pour vivre ça. Les enfants, ils n’ont pas profité de belles choses. Pour moi c’est gâcher une vie d’un enfant, j’en pleure, ça me fait très très mal. Si on ne donne pas une chance aux gens de s’en sortir, ils ne s’en sortiront jamais. Ils aiment leurs enfants, ils ont envie d’être tranquilles avec leurs enfants. On voit bien que des gens sont fragiles et on préfère les laisser pleurer. Ce n’est pas normal que des familles soient obligées de vivre dans un hôtel et payer plus cher qu’un appartement. Tu peux pas laisser les gens à la rue, personne n’a le droit de dormir dans la rue.

Pour citer cet article Sandrine Plumerez, « «Il faudrait que chacun ait un chez soi» », Revue Quart Monde, Année 2008, Un toit, du pain, des roses !, Dossier, mis à jour le : 27/05/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2386.
Auteur

Sandrine Plumerez

Sandrine Plumerez, militante d’ATD Quart Monde (Val d’Oise) a pris la parole lors du 3ème Forum mondial des défenseurs des droits de l’homme (Nantes, juillet 2008) aux côtés de Martine Payen et d’Agnès Dumas Bonkoungou.