Témoignage

Dépasser la peur et la honte

Un groupe de jeunes du Mouvement ATD Quart Monde
  • publié en décembre 2008
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2008/4

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Jeunesse, Enfance, Petite enfance
Texte intégral

« Quand tu vis dans une baraque, en hiver, ton linge ne sèche jamais. Du coup, tes habits sentent le moisi, ta personne même sent le moisi. Tu le sais, et tu préfères ne pas aller vers les autres » d’Espagne.

« Je suis différente des autres parents, je ne sais pas lire, pas écrire. » de Suisse.

« Quand on est pauvre et qu'on vit toujours dans la crainte d'être mal reçu, d'être humilié, on se met a I’ écart » de France.

La peur de ne pas comprendre et de ne pas être compris pousse les personnes en grande pauvreté à ne pas vouloir se faire remarquer, au risque de se priver de relations avec d'autres, de ne pas bénéficier de ce à quoi elles auraient droit et du soutien dont elles ont besoin. Les très pauvres sont souvent obligés de faire des choix dramatiques que d'autres n'ont pas à faire.

« Je connais une femme qui n'ose pas aller demander de 1'aide car elle a peur que cela entraîne le placement de ses enfants » de Belgique.

« Plus on a peur, moins on demande de 1'aide. II y a beaucoup de choses que je ne sais pas et cela me rend triste. Je ne sais ni lire ni écrire. A mon travail il n'y avait personne qui avait vraiment envie de m'apprendre quelque chose, je devais uniquement faire les travaux faciles. J'avais envie de faire un apprentissage de menuisier mais ils ont trouvé que c'est trop difficile pour moi. Plus tard j'ai dû arrêter de travailler et je me suis occupé de mes parents. J'ai beaucoup travaillé dans la maison : j'ai fait du nettoyage et de la peinture. J'ai beaucoup appris à travers la vie et mes amis, mais malheureusement il n'y a pas de diplôme prévu pour de tels apprentissages. J'aurais fait plus de ma vie si on m'avait donné la chance d'apprendre. Tout le monde devrait avoir la chance d'apprendre à lire et à écrire. Aujourd'hui ce serait très important pour moi, et je n'aurais pas à donner mes lettres à des amis pour qu'ils me les expliquent. Mais je n'ai pas besoin d'avoir honte, je n'ai tout simplement pas eu la même chance que les autres. » d’Espagne.

Les jeunes ont beaucoup parlé de peur, peur des personnes très pauvres, mais aussi celle de bien des personnes de la société « établie », qui ont peur des relations avec les très pauvres.

II ne s'agit pas tellement d'une peur des personnes, bien que celle-ci puisse exister, mais de la peur d'être impuissant, mis en échec par les difficultés à surmonter.

Bien des professionnels en particulier sont ainsi habités par la peur de ne pas réussir dans leur métier ou la mission qu'ils ont reçue parce qu'ils ont déjà expérimenté qu'il était difficile de réussir avec des enfants, des jeunes, des adultes ou des familles en grande pauvreté. Combien d'enseignants sont ainsi découragés devant les difficultés qu'ils rencontrent avec les enfants de milieux défavorisés ?

Voici le témoignage que Flavie (Luxembourg) a écrit pour une rencontre d'enfants et de jeunes au Sénat Junior le 17 octobre 2004.

« J'ai arrêté l'éco1e à quinze ans et demi.  Je n'ai pas passé le Certificat, les profs n'ont pas voulu m’inscrire. Après ils voulaient tout décider pour moi.

Là-bas on ne te demande pas ce que tu veux faire. Moi je voulais être puéricultrice ou m'occuper d'enfants. Les profs voulaient autre chose Je ne les ai pas écoutés. Certains m'encourageaient à continuer, mais d'autres pas du tout. Je suis allée voir le lycée où ils voulaient m’envoyer, mais après la réunion je ne me suis pas inscrite. Personne ne s'occupe de ce que je voulais.

Autour de moi personne n'avait continué l'école après 16 ans. Ma sœur a été enceinte à 16 ans, maintenant elle attend le 3eme enfant et elle a 23 ans.

Je l'aide pour ses papiers, elle ne sait pas lire. Je n’ai pas envie de vivre la même chose, si tu as des enfants après tu ne peux plus rien faire, tu es pris.

Moi j'ai toujours gardé l’envie de travailler avec les autres.

J’accompagne souvent Chantal qui est animatrice, elle vient dans notre quartier.

Quand ils font des sorties avec les enfants, j'accompagne. J'ai fait deux fois des petits séjours en camping avec eux.

Chantal m'a proposé passer le diplôme pour être animatrice. Moi c'est ce que je voulais. J'ai même été avec elle me faire recenser à la mairie. J'avais pas voulu y aller a 16 ans, je n’avais pas envie d'être convoquée, après tu es fiché. Elle m'a expliqué que ça me servirait.

J’ai commencé la formation mais au bout de quatre jours j'en ai eu marre. Toute la journée assise dans une salle à parler sur l’animation, je n’ai pas supporté. Chantal n’était pas contente, je devais ensuite continuer avec elle. Finalement je pense que je pourrai quand même être animatrice.

Certains n'ont pas le diplôme et sont quand même devenus animateurs.

Moi j'ai toujours eu envie de faire ça. Je regrette qu'il n'y ait eu personne autour de moi pour m'encourager quand j'ai eu 16 ans.

Maintenant je serai la pour dire aux plus jeunes, ma sœur, mes cousines, de continuer l'école.

J'ai mon cousin Mickaël, lui continue aussi, après sa troisième cette année, il entre en lycée professionnel en mécanique. Dans le quartier c'est nouveau, maintenant on est deux à dire qu'il faut continuer l'école. Attendre de faire sa vie pour avoir des enfants, personne n'a fait ça. Maintenant j'encouragerai ma sœur, même si certains profs ne le font pas. »

Pour lutter contre ces peurs, pour retrouver le chemin de l'espérance, la bonne volonté individuelle est certes indispensable mais pas suffisante. C’est l’ensemble de la société qui doit se mobiliser, créer le dialogue et ainsi donner des chances de participation aux personnes en grande pauvreté.

« Une femme dort depuis un mois au terminus de ma ligne, quel âge a-t-elle ? 40 ans ?

Comme supporte-t-elle ainsi la nuit, l'insécurité? Comment trouve-t-elle l'hygiène nécessaire?

… On est habitué et démuni à la fois.

Comment aller la rencontrer ?  Doucement, à deux.

Et le service social, la RATP ? Peut-être font-ils aussi des pas ?

Comment allons-nous faire ? Je ne sais pas.

… On est habitué et démuni à la fois.

Mais je sais que je ne resterai pas sans rien faire.

Aller la rencontrer…, doucement…, à deux …, et le service social ?, ATD Quart Monde ?

… On est habitué et démuni à la fois. » (Hélène).

« Se mettre ensemble pour avancer plus loin, c’est aussi ce que nous disait Janty Pierre. C’était un homme généreux, toujours près à servir sa communauté malgré les conditions de vie très difficiles du bidonville où il devait habiter, à Port au Prince. En guise d'hommage, je voudrais vous lire ces quelques mots qu'il  disait lors d'une réunion le mois passé, peu de temps avant son décès. » (Nathalie).

Voici :

«  Je comprends beaucoup de choses maintenant, ce n’est pas seulement l’école qui instruit. Dans nos échanges d’idées, j’ai compris que je suis une personne pour vous, et chacun de vous est une personne pour moi. Dans l’histoire du père Joseph, je vois que nous sommes une famille pour lui, que nous recevons de bonnes idées, et apprenons à bien nous conduire. Même les plus malheureux arrivent à mettre leurs enfants à l’école. C’est la réflexion sur les paroles du père Joseph qui nous guide. Nous saluons bien bas tous ceux qui nous aident dans les activités et qui nous aident à réfléchir pour que la misère soit vaincue. »

Notes

1 Témoignage de jeunes pour le rassemblement citoyen sur la Dalle du Quart Monde, parvis des Droits de l’homme, place du Trocadéro, Paris, 17 août 2007. Préparé à partir de « Ce que l’on dit doit changer nos vies. Grande pauvreté et participation de tous aux droits de tous. » , document de travail européen du Mouvement International ATD Quart Monde.

Pour citer cet article Un groupe de jeunes du Mouvement ATD Quart Monde, « Dépasser la peur et la honte », Revue Quart Monde, Année 2008, Les religions : leviers ou linceuls pour le combat des pauvres ?, Témoignage, mis à jour le : 04/09/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2512.