Il va plus loin

Lambert van Dinteren

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Lambert van Dinteren, « Il va plus loin », Revue Quart Monde [Online], 165 | 1998/1, Online since 05 August 1998, connection on 17 October 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2720

Un prêtre et théologien orthodoxe illustre comment le père Joseph Wresinski transforme sa compréhension de l'Évangile à partir de l'expérience des plus pauvres.

Index chronologique

1998/1

Pour nous, les orthodoxes, pour moi, prêtre orthodoxe, il n'est pas d'emblée évident qu'un prêtre catholique puisse nous révéler l'essence de notre foi chrétienne. Pour être franc, nous avons souvent peur, à tort ou à raison, d'un impérialisme romain. Mais, avec le père Joseph, ce n'est jamais le cas. Le père Joseph est quelqu'un qui nous parle au cœur. Littéralement. Il nous rejoint au cœur de ce que nous croyons, au cœur de ce que nous sommes. Il ne nous sermonne pas... il va plus loin simplement... et moi, je le suis. Je ne peux que le suivre.

Est-ce que j'exagère ? Regardons le chapitre qui parle des invités au repas des noces.1 Le père Joseph commente la parabole sur l'homme « qui faisait un grand dîner » (Lc 14 16-24), un grand dîner où tout le monde est invité, et la parabole sur « le roi qui fit un festin de noces pour son fils » (Mt 22 1-14).

Le père Joseph y voit d'emblée un lien avec l'Eucharistie. Pour lui, tous ceux qui viennent de dimanche en dimanche à l'église, rassemblés dans l'espérance et l'amour siècle après siècle, répondent de cette manière à l'appel du Seigneur.

Et c'est là qu'il nous parle au cœur. Pour les orthodoxes, la Liturgie - c'est ainsi qu'ils appellent l'Eucharistie, la Messe - est le cœur de toute l'Église. Plus encore, le rassemblement dans la Liturgie fonde l'Église, est Église. L'Église étant le Corps du Christ, c'est en l'Eucharistie, en la Communion au Corps du Christ que nous devenons communio, un Corps, le Corps du Christ : cette Liturgie est une fête, un repas de fête, le grand souper dont parle la parabole du Christ. C'est « le festin de noce de l'Agneau » dont parle l'Apocalypse (chapitre 19). Les pères de l'Église - qui jouent encore un rôle très important dans les églises orthodoxes - ces pères de l'Église, comme Cyprien, Origène, Grégoire de Nysse, Ambroise et Cyrille d'Alexandrie, Didymos l'Aveugle et Eusèbe, voyaient la Liturgie comme l'accomplissement de ce festin :

« Vous désirez manger, vous désirez boire ? Venez au festin de la Sophia, qui invite toute l'humanité (...) ; venez, mangez le pain et buvez le vin que J'ai préparé. » (Ambroise, De Caïn et Abel 1)

Tout le monde est invité à cette Liturgie, à ce Corps qui se forme, à la vie éternelle, le festin sans fin dans lequel la Liturgie nous introduit. L'Église orthodoxe y est rappelée à chaque Liturgie quand le prêtre prie pour ceux qui ne sont pas encore là : « Qu'ils soient unis à Ta sainte Église, que Dieu les accepte dans Son troupeau. » Nous avons une profonde conviction que l'Église est là pour tous. Chaque Pâque - le sommet de l'Année ecclésiastique -, nous lisons - au moment le plus festif de la cérémonie - l'homélie de saint Jean Chrysostome :

« (...) Ainsi donc, entrez tous dans la joie de votre Seigneur et les premiers comme les seconds, vous recevrez la récompense. Riches et pauvres, mêlez-vous (...) pour célébrer ce jour. Que vous ayez jeûné ou non, réjouissez-vous aujourd'hui. La table est préparée, goûtez-en tous ; le veau gras est servi, que nul ne s'en retourne à jeun. Goûtez tous au banquet de la foi, au trésor de la bonté. (...) »

N'est-ce pas là le centre du message du père Joseph, que tous sont invités, riches et pauvres, que personne ne soit exclu ?

Oui, c'est là le centre. Mais le père Joseph montre clairement que le festin n'est pas en premier lieu une fête pour les riches. Les riches sont ceux qui s'excusent : « Je dois aller voir le champ que j'ai acheté... Je dois aller essayer les cinq paires de bœufs que je viens d'acquérir... Je me suis marié, ce n'est pas le moment de m’absenter... », les invités le disent dans la parabole sur « le grand souper ». Et dans la parabole sur les noces, on voit les invités aller à leurs champs, à leurs affaires. Et enfin, nous entendons le roi dire : « La noce est prête mais les invités n'en étaient pas dignes. » (Mt 22 8) Alors les serviteurs sont envoyés « aux départs des chemins » (Mt 22 9), « dans les rues de la ville » pour ramener « les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux » et puis encore « par les chemins et le long des clôtures » (Lc 14 21-23). Pour le père Joseph, c'est clair : « Comment ne pas voir, en ce serviteur, Jésus à la recherche des plus rejetés de la communauté pour les conduire vers son Père. »2.

Pour ceux qui vivent dans la doctrine des pères de l'Église - donc pour nous orthodoxes -, cette démarche du père Joseph de voir les plus pauvres dans ceux qui sont en dehors de la ville, pose question. Pour nous, en effet, ces paraboles parlent des païens, ceux qui sont en dehors de la communauté religieuse reconnue. Le père Joseph, lui, reste beaucoup plus proche du texte. Il voit devant ses yeux ce qui se passe. Nous lisons : « Et nous voilà au milieu d'un festin d'où seront absents les nantis et qui va devenir celui des pauvres, des affamés, des infirmes réunis autour de la table resplendissante. » Il ajoute alors un petit détail : « s'empressant de tendre la main vers les plats de fête ». C'est ce petit détail qui me convainc. On voit que lui-même a vécu au cœur de ces invités.

Le père Joseph nous éclaire. Les paraboles parlent de ceux qui sont exclus. Cette manière de voir m'aide à mieux comprendre ce que les pères de l'Église disaient. Les païens étaient des exclus. C'est pourquoi ils sont sauvés en premier. En même temps, le père Joseph me pousse à élargir mon horizon : derrière ces païens, il y avait des gens encore plus exclus, ceux qui n'avaient et qui n'ont toujours pas de place, ni dans la communauté religieuse ni dans la communauté civile. Ce sont eux qui sont invités. Ce sont « les pauvres, estropiés, aveugles et boiteux ». Le père Joseph nous pose la question : ne sont-ils pas aujourd'hui « la foule des cités d'urgence, des courées, des cités de relogement qui accourrait ainsi en tout premier ? »3 Ce sont eux qui sont invités et qui n'ont pas d'excuses : « Ils ne possèdent rien, n'ont aucun alibi. Au contraire, ils ne demandent qu'à venir. »4 Et nous ? A nous, « Jésus demande que nous soyons leurs serviteurs. Les serviteurs qui iront les chercher au-delà des chemins et des clôtures pour les introduire au festin, pour les servir à table. »5.

Ce qui est encore plus étonnant, c'est que le père Joseph n'y distille pas une morale pour les riches. Il ne nous reproche pas d'avoir refusé l'invitation - il sait que “ nous faisons de notre mieux pour y répondre ”. Il ne nous dit pas non plus d'inviter les pauvres dans nos Églises par devoir. Pour lui, c'est « la plus belle des découvertes » : de pouvoir servir les pauvres comme le Fils qui est envoyé « en serviteur à la recherche des plus délaissés, de ceux qui sont tenus pour inférieurs. Le Fils a apporté l'amour du Père dans le monde, sans condition ni échappatoire ni alibi, en serviteur et esclave. Seul, l'amour de Dieu était capable d'une pareille bonté et sans lui, l'humanité était et serait encore perdue. Aujourd'hui, nous-mêmes nous sommes appelés à collaborer à cet amour-là. »6.

Ce que je viens de vous partager ce n'est qu'une de mes découvertes. C'est le père Joseph qui m'entraîne. Il m'ouvre les yeux. Il me pousse à aller toujours plus loin. Il me séduit.

1 Père Joseph Wresinski, Les pauvres, rencontre du vrai Dieu, Paris, 1986, pp. 99-107.
2 Wresinski, 1986, p. 100.
3 Père Joseph Wresinski, Heureux vous les pauvres, Paris, 1984, p. 80.
4 Wresinski, 1986, p. 100.
5 Ibid., p. 103.
6 Ibid., p. 103-104.
1 Père Joseph Wresinski, Les pauvres, rencontre du vrai Dieu, Paris, 1986, pp. 99-107.
2 Wresinski, 1986, p. 100.
3 Père Joseph Wresinski, Heureux vous les pauvres, Paris, 1984, p. 80.
4 Wresinski, 1986, p. 100.
5 Ibid., p. 103.
6 Ibid., p. 103-104.

Lambert van Dinteren

Néerlandais, docteur en théologie, Lambert van Dinteren est devenu prêtre orthodoxe en 1993 après s’être converti au cours de ses études en théologie. En 1995, il a rejoint, avec sa femme, le volontariat permanent du Mouvement international ATD Quart Monde. Il habite un quartier populaire de Maastricht (Pays-Bas) où il anime une bibliothèque de rue. Par ailleurs, il étudie la pensée du père Joseph Wresinski du point de vue théologique.

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