L’écolier de père exclu

Pierre Prud'homme

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Pierre Prud'homme, « L’écolier de père exclu », Revue Quart Monde [Online], 166 | 1998/2, Online since 01 December 1998, connection on 01 October 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2753

L’inactivité forcée des parents les prive d’une capacité éducative qui doit se conjuguer à celle de l’école pour que l’enfant réussisse.

Dans certaines sociétés primitives, la condamnation ultime pour punir des actes graves commis par un de leurs membres à l’encontre des règles de vie établies, était le bannissement ou l’exclusion de la tribu. A cause des conditions de vie extrêmement difficiles de l’époque, cet isolement condamnait l’individu à une mort certaine. Cela constituait un des moyens que ces sociétés s’étaient donnés pour protéger leur cohésion sociale.

Aujourd’hui, dans nos sociétés développées, le terme « exclusion est de plus en plus utilisé pour identifier les personnes exclues du marché du travail, qui n’ont pas de revenus ou dont la source de revenus provient de l’assurance-chômage ou de l’assistance sociale. Il s’agit bel et bien d’une exclusion, car les gens sont privés des moyens d’apporter une contribution sociale qui soit reconnue, et qui leur donne un sentiment d’appartenance à cette société...

Sauf que ces personnes n’ont pas commis d’acte illégal, que leur isolement est bien réel mais moins sévère, que leur mort se fait à petit feu, comme le chantait Félix, devant nos yeux, soutenus qu’ils sont trop souvent par l’alcool, la toxicomanie ou les médicaments. Nous sommes civilisés, tout de même !

Sauf surtout que si l’exclusion appliquée dans les sociétés primitives visait à protéger le tissu social, la forme d’exclusion que nous avons choisi de pratiquer menace au contraire notre propre cohésion sociale. Lorsqu’au Québec, nous acceptons que près de 30 % de la population active se voit privée d’un lieu où exercer un métier, nous acceptons d’être assis sur une bombe que nous avons tout intérêt à désamorcer le plus tôt possible.

Ce que je veux tenter de démontrer ici, c’est que derrière l’exclusion, il y a une culture spécifique qui s’installe et qui s’étend d’autant plus sournoisement que plus on attend pour la contrer, plus les coûts sociaux et économiques nécessaires pour renverser le mouvement seront élevés.

Pour ce faire, je m’inspirerai du mémoire que j’ai présenté aux États généraux sur l’éducation, au nom du Chic Resto Pop, et que j’avais intitulé « De la culture de l’exclusion à celle du décrochage scolaire ».

Une culture de décrochés

Il s’agit ici de voir que l’exclusion du marché du travail engendre chez les personnes qui la subissent une culture qui, au-delà de leur bonne volonté, de leur générosité, de leur détermination et de leur disponibilité, les transforme en décrochés sociaux, préparant par le fait même la route au décrochage scolaire de leurs enfants.

« Fais ce que je dis, pas ce que je fais ! »

Ce sont les parents qui constituent les premiers modèles auxquels les enfants s’identifient. Or ma crédibilité comme modèle auprès de mon enfant dépend de ce que je fais et non de ce que je dis.

Je ne peux demander à mon enfant du secondaire de se lever le matin pour aller à l’école, si je n’ai pas à le faire moi-même pour aller travailler.

Je ne peux lui rappeler qu’il s’agit là de sa responsabilité, et le mettre en rapport avec la mienne, si je suis moi-même privé d’un lieu où exercer ma propre responsabilité.

Je ne pourrai le convaincre qu’il en va de son avenir si je témoigne non seulement d’une absence de foi en l’avenir pour moi-même, mais surtout d’une présence où je suis moi-même exclus, et sur lequel je n’ai pas de prise. L’avenir n’existe pas pour celui qui n’habite pas d’abord le présent.

Je ne pourrai le convaincre de la nécessité de faire des études pour acquérir des connaissances qui l’amèneront, dans le cadre d’un travail, à les mettre au service de la société, si je suis pour lui l’incarnation même de ressources inexploitées que la société ne sollicite guère.

Je ne pourrai renforcer ses capacités, ses aptitudes et ses talents en le faisant déjà vibrer au plaisir du succès, si la perte d’estime de moi et le sentiment d’échec qu’engendre l’exclusion me font douter de mes propres capacités. La valorisation, si importante et nécessaire pour le jeune dans sa démarche éducative, est impossible à un parent qui doute de sa propre valeur.

La réussite scolaire passe nécessairement par l’apprentissage de la discipline, ce mot tant honni qu’on apparente trop souvent aux privations, aux restrictions et aux sacrifices, en se gardant bien de taire ce qui lui donne son sens et sa raison d’être : le plaisir du succès. En tant qu’exclu, où sont mes lieux de réussite et de succès qui me font témoigner devant mon enfant d’expériences de plaisir qui viennent donner de la valeur aux efforts consentis ?

Privé que je suis d’un travail qui me permet d’organiser mon temps et mon espace en fonction d’un horaire, d’un lieu, d’un réseau de relations sociales et familiales, où mon enfant va-t-il trouver les bases d’un sens de l’organisation qui lui permettra de faire de la réussite de ses études une priorité ?

Je ne pourrai transmettre à mon enfant le goût de l’ambition si mes efforts pour améliorer mon sort entraînent une coupure de mon chèque mensuel, étouffant à la racine toute motivation pour ce faire. Et lorsque la seule possibilité pour moi d’améliorer mes conditions de vie passe par le travail au noir et l’illégalité, me transformant en fraudeur obligé de taire et de cacher sa contribution à la société, quel message est-ce que je passe à mon enfant au niveau de la reconnaissance sociale des efforts investis, et au niveau des valeurs telles que la franchise, la vérité, l’honnêteté, l’ambition ?

Et comment pourrais-je lui transmettre le respect des règles de vie en société si je les enfreins moi-même ou si je me sens exclu de cette société ?

Paraît-il qu’il me revient, comme parent, de transmettre à mon enfant le goût d’apprendre différentes matières : français, anglais, histoire, géographie, etc. Mais les langues constituent des moyens de communication qui nous permettent d’aller vers l’autre, en voulant lui exprimer ce que nous sommes, tout en désirant entendre ou lire ce qui l’habite. Mais si, diminué par ce sentiment d’échec qui me ronge, je n’ai pas le goût d’aller vers l’autre, parce que je suis moi-même peu fier de ce que j’ai à exprimer, pourquoi m’efforcerai-je à apprendre et à parler une langue qui trouve les mots justes et qui articule les idées clairement ?

Si les autres me renvoient l’image d’un paresseux, d’un fraudeur, d’un profiteur, quel intérêt ai-je d’aller à sa rencontre et de communiquer avec lui ? Il y a une limite à se faire projeter une image négative de soi-même. Limite au-delà de laquelle l’on préfère se bâtir un réseau restreint de relations qui ne rassemblent que les gens qui vivent la même réalité et dont on est sûr qu’on ne se fera pas juger ni trahir par eux.

L’on me reproche de ne pas lire, ne serait-ce que les journaux, et ainsi de ne pas transmettre le goût de la lecture à mon enfant ? Mais pourquoi serais-je concerné et intéressé à lire les nouvelles d’un monde qui tourne sans moi et qui ne s’intéresse pas à moi ? Et puis je n’ai que faire des pages qui sont trop souvent porteuses des préjugés cités plus hauts.

Mon enfant a l’oreille fine et les yeux clairs. Lorsqu’il entend tous ces quolibets et préjugés sur les assistés-sociaux et les chômeurs, comment peut-il être fier de son père au point de lui reconnaître une certaine sagesse qui lui permettrait d’accepter de se laisser guider et questionner dans ses apprentissages ?

Lorsqu’à cause de la faiblesse et de la précarité des revenus, l’exclusion engendre un rapport au temps qui se confine à l’immédiat et au court terme, comment mon enfant peut-il apprendre à penser plus globalement, en intégrant le passé et l’avenir ? Et quel sens peut avoir l’apprentissage de l’histoire pour quelqu’un qui n’a pas d’histoire ?

Alors que pour les mêmes raisons, je vis dans un espace restreint et au cœur d’un réseau de relations fermées, comment puis-je faire en sorte que mon enfant soit intéressé et concerné par ses cours de géographie ?

Enfin, je ne pourrai constituer un modèle de stabilité si je me promène de programmes Extra en programmes RADE et en programmes PAIE, de PDE en Article 25, tous des programmes d’employabilité de six mois à un an, qui débouchent trop rarement sur des emplois réels, et qui me font témoigner de la dévalorisation, de l’insécurité et de la stérilité des efforts investis.

On le voit bien, l’exclusion introduit les gens dans une culture à laquelle il est presque impossible de résister.

Une culture qui s’alimente à un rapport au temps qui s’inscrit dans le court terme, la précarité, l’instabilité.

Une culture qui occulte la possibilité de penser l’avenir et la faculté de projeter.

Une culture qui se nourrit d’un rapport à l’espace qui se caractérise par un lieu bien circonscrit et restreint.

Une culture de la perte d’estime de soi et de la dévalorisation, étouffant par le fait même toute motivation.

Une culture de l’humiliation alimentée par les préjugés.

Une culture où le doute sur ses capacités paralyse l’initiative parce que la peur de l’échec surpasse l’espoir du succès.

Une culture qui donne peu de prise sur le réel et qui laisse peu ou pas de place pour l’ambition.

Une culture de talents et de ressources inexploités, donc gaspillés.

Une culture privée des lieux d’expérimentation du succès et de la réussite.

Une culture dépossédée des motifs d’organisation du temps et de l’espace.

Une culture reliée à un réseau de relations limitées et homogènes.

Une culture où les modèles naturels de nos enfants ont été dépouillés des moyens qui leur permettent de véhiculer avec crédibilité les valeurs qu’exige la réussite scolaire.

Une culture contagieuse

La culture de l’exclusion est celle de l’échec et, par conséquent, elle entre en confrontation directe avec les valeurs qui caractérisent celles du succès. Et comme dans tout choc des cultures, la loi du nombre joue.

J’aurai beau donner à mon enfant toutes les conditions pour réussir, s’il est entouré de jeunes qui ne croient pas que ce monde est le leur et qu’ils doivent y prendre et exiger leur place, il ne pourra résister longtemps à la pression ambiante. La culture de l’exclusion est contagieuse.

C’est pour cette raison qu’il est urgent que de plus en plus de voix s’élèvent pour crier haut et fort que la réforme des structures et des programmes de l’éducation ne pourra, seule, avoir un impact significatif sur le décrochage scolaire de nos enfants. Parallèlement, les solutions au décrochage scolaire devront aussi passer par les solutions au décrochage des parents, soit :

1- une politique de plein emploi qui met en place la possibilité de nouveaux réaménagements de temps de travail et qui réponde aux défis que nous posent la mondialisation des marchés et les progrès de la technologie ;

2- une politique de la sécurité du revenu qui ne soit plus conçue principalement comme aide de dernier recours, mais comme soutien à l’emploi ;

3- une concertation étroite entre les ministères de l’Éducation, de l’Emploi et de la Sécurité du revenu pour que soient rendus possibles des programmes qui permettent des parcours d’insertion structurants pour les personnes exclues.

Je crois que ce sont là des passages obligés pour redonner aux enfants les modèles de réussite dont ils ont besoin, et auxquels ils ont droit.

Pierre Prud'homme

Pierre Prud’homme travaille depuis de nombreuses années dans le « communautaire » à Montréal (Québec). Il a été directeur adjoint du « Chic Resto Pop » et responsable de la formation du personnel. Il est l’auteur de Le chic Resto Pop, Éditions Fides, 1995, Montréal.

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