N° 168, 1998/4   •  La dignité comme expérience
Dossier

Per Biou (Sur le banc)

Danièle Tomiet
  • publié en décembre 1998
Résumé
  • Français

Quand on sait que l'autre aura immanquablement raison de vous, l'on se tait. On ne peut se dire qu'en se reconnaissant mutuellement à égalité de dignité…

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1998/4
Texte intégral

Grâce à un militant Quart Monde, j'ai été entraînée à rencontrer et à interviewer son ami sur un banc dans un jardin publie. Robert disait et dit encore souvent : « Vous, vous ne faites jamais rien, vous ne bougez pas. Vous ne connaissez pas la misère des hommes à la rue » Robert a prévenu son ami de notre passage. Celui-ci a expliqué ce qu'est pour lui le combat pour une vie digne, une vie d'être humain où l'on se soucie des autres.

Recueillir la parole d'un homme qui a connu la rue demande un effort qu'on n'imagine pas et au début de cette interview agressait François Dupont : il fallait que ça « remonte le canal » pour réfléchir...

La parole de François, son expérience de vie ont été offertes comme un don, quelque chose de précieux qui sort de l'échange des rituels quotidiens. Sa parole l'engageait profondément. Il existe des « objets » de pensées que l'on ne transmet qu'à ceux qui partagent la même conviction, les mêmes valeurs car ces réalités nous remettent face à nos origines, à l'origine.

« Moi, je vous dis rien de moi ! Ah, non, non, non, moi, non ! Parce que j'aime le garder pour moi. Quand j'arrive à converser avec quelqu'un, j'arrive bien à parler... je suis tellement chargé que je n'arrive plus à dire. Non, mais j'arrive à converser avec vous ! Y’a des gens qui veulent toujours avoir raison, ça va, c'est bon ! On ne petit pas parler avec eux... parce que pas tout le monde connaît la vie ».

Sa parole l'engageait profondément

François a reçu de ses parents et des personnes à la rue ces valeurs de lien qui constituent les racines d'une vie en société.

« Moi, j'ai beaucoup fréquenté les anciens de la rue, ils m'ont beaucoup expliqué les choses de la vie. J'ai tiré de mes parents de connaître, d'aider les gens vraiment qui sont en difficulté. On fait ce qu'on peut, pas ce qu'on veut. J'ai appris par les gens de la rue et mes parents. Ni appris ni montré... je les ai vus d'eux-mêmes ce qu'ils faisaient, voilà ! Ma mère, ma pauvre mère, elle m'a transmis, elle rendait service, je tiens d'elle ».

Pour Maurice Godelier, sociologue, les êtres humains ne font pas que vivre en société, ils produisent de la société pour vivre1. Ainsi, François Dupont, par la solidarité avec les plus pauvres que lui, démontre la nécessité de développer une économie de don et de réciprocité pour aider à résoudre les problèmes de l'exclusion qui mettent en péril non pas qu'un groupe de personnes mais l'ensemble d'une société. Un autre sociologue, Marcel Mauss, a écrit sur le sens du don et du contre-don dans le développement et le maintien des formes d'organisations humaines. Les choses ou les pensées données doivent être plus qu'un don de soi ou que la présence de celui qui a donné. « Il faut qu'elles contiennent en plus quelque chose qui semble à tous les membres de la société indispensable à leur existence et qui doit circuler entre eux pour que tous et chacun puissent continuer d'exister »2. En quoi les plus pauvres avec François sont-ils des donateurs qui enrichissent l'ensemble de la société en inventant de nouvelles manières de penser et d'agir ?

« J’en connais, ils souffrent mais ils le gardent polir eux, j'arrive à capter puisque j'ai beaucoup fréquenté les gens qui sont pauvres, la souffrance, tout ça. L'humanité... celui qui est pauvre, il faut l'aider. Il faut pas le laisser à l'abandon. Ce matin, on a porté du pain à celui qui dort, là.

Faut avoir un bon moral. Comment ? C'est un peu la camaraderie, ça fait perdre un peu certaines choses des problèmes par l'amitié... tu ne remontes pas, tu coules... comme la société, c'est pareil, si elle ne remonte pas, elle coule ».

« La dignité, c’est être propre et de bien converser avec les gens. Si on tient, c'est un peu avec les collègues, la camaraderie. Moi, je m'en suis sorti grâce à Dieu... et Dieu aussi il fait ce qu’il peut.

J'ai travaillé vingt-cinq ans dans la même boîte, vingt-cinq ans verrier, je faisais des bouteilles, j'étais manœuvre. Ils ont mis des machines automatiques, ils n'avaient plus besoin de moi, allez, à la rue. J'ai perdu la maison, la cité, ils l'ont rasée, elle appartenait à l'usine... la vie c'est un combat. Il y en a qui coulent parce qu'ils n'ont pas de « remontage ». Si on se lave, si on a des habits propres, on se sent mieux dans sa peau. C'est par rapport à soi, par rapport à la dignité de soi-même ».

François invite à rechercher d'autres formes de vie ensemble. Contrairement à la culture actuelle dont le point de départ est l'expression de soi, il révèle une culture dont le point de départ serait l'écoute de l'autre et de ce qui nous entoure : « On est dans ce parc, il fait frais, il y a des arbres. Quand il y a des fourmis, c'est signe de chaleur, des fois, elles font des trous pour aller sous la terre chercher de l'humidité... c'est tranquille, il y a la paix, c'est ce qu'on recherche, pas la violence. Tous les êtres humains doivent être respectés. Quand on respecte une personne, vous devez être respecté. Il faut avoir souffert pour comprendre la vie. Quelqu'un qui n'a pas souffert, qui est riche, pour lui, on est des déchets. Faut pas se démoraliser, il faut du temps, vraiment du temps ».

Notes

1 Cf. « L’idéal  et le matériel ». Ed. LFG.

2 Cité par M. Godelier dans « L'énigme du don » éd. Fayard.

Pour citer cet article Danièle Tomiet, « Per Biou (Sur le banc) », Revue Quart Monde, Année 1998, La dignité comme expérience, Dossier, mis à jour le : 16/07/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2819.
Auteur

Danièle Tomiet

Actuellement chargée de prospection dans un OPCA (organisme paritaire collecteur agréé), pour développer les contrats de qualification. Danièle Tomiet a participé avec des militants Quart Monde à l'élaboration du rapport “ Construire un partenariat avec les plus démunis pour refuser la fatalité du chômage ”, rapport établi dans le cadre du Conseil départemental de concertation des Bouches-du-Rhône.