Partenaires de l'école

Parents d'élèves du Quart Monde

References

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Parents d'élèves du Quart Monde, « Partenaires de l'école », Revue Quart Monde [Online], 155 | 1995/3, Online since , connection on 25 May 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2949

Vouloir la réussite à l'école de tous les enfants ne peut se faire sans un accord entre les enseignants et les familles de ces enfants. Or, lorsqu'il s'agit de familles en grande pauvreté, le fossé à franchir est large.

C'est une souffrance pour ces parents de voir l'avenir se fermer pour leurs enfants, telle qu'elle s'exprime dans le texte qui suit. C'est une souffrance également pour les enseignants qui voient échouer leurs efforts.

Aussi est-il important de faire se rencontrer et s'écouter tous les acteurs de la communauté éducative : enseignants, personnels d'encadrement et de direction, psychologues et médecins scolaires, associations de parents d'élèves et parents eux-mêmes.

Telles ont été l'ambition et la réussite du colloque « Toutes les familles partenaires de l'école », organisé à l'initiative de l'académie de Lille et tenu à Arras, le 4 avril 1992. Poursuivant le projet académique voulu par le recteur Claude Pair, ce colloque a permis, dans sa préparation comme dans sa réalisation, des réflexions et des échanges sans précèdent.

Loin d'être un point final, il est à l'origine d'un groupe académique d'appui « Grande pauvreté et réussite scolaire » avec 3 axes d'intervention : la formation d'acteurs de l'Education nationale, la communication des initiatives académiques, l'évaluation des initiatives et actions au regard des plus démunis.

Les enseignants ont pu découvrir que tous les parents soutiennent leurs enfants dans leur vie scolaire. Qu’ils ont des attentes, qu’ils osent et savent les exprimer quand ils sont en confiance. Les parents se sont rendus compte que les enseignants ne se résolvent pas à l'échec de leurs élèves. Les uns et les autres ont témoigné, à partir de leur partenariat réussi, que la relation est possible, fructueuse et enrichissante pour tous.

Index de mots-clés

Ecole, Enfance

« On fait trop de différences entre les enfants à l'école »

Souvent on juge les enfants par rapport à la situation de leurs parents (...) Telle cette maman à laquelle on reproche le retard à l'école de son enfant et qui essaie d'expliquer que c'est difficile d'être à l'heure quand, pendant plusieurs jours, il n'arrive pas à dormir à cause du bruit, quand les enfants sont toujours énervés parce qu'ils n'ont pas d'espace pour jouer ni dans la maison, ni dehors parce que c'est dangereux. Mais la maîtresse n'a pas compris.

Les enseignants et nous ne vivons pas les mêmes choses. Nous aimons nos enfants et nous faisons des efforts tous les jours pour que nos enfants soient bien et puissent apprendre mais si nos efforts ne sont pas reconnus, à quoi servent-ils ? (...)

Nos enfants ont la vie difficile. Ils ont un grand cœur et nous sommes fiers d'eux. L'école doit être un lieu où tous les enfants apprennent et pas un lieu où l'on apprend à se critiquer les uns les autres. On dit souvent que ce sont les enfants qui sont méchants les uns avec les autres mais nous pensons que les adultes ont un grand rôle à jouer. Il y a des parents qui disent à leur enfant : ne joue pas avec un tel ou un tel.

Dans l'école, les enfants doivent apprendre à vivre ensemble et à réussir ensemble. C'est seulement quand il y a cet esprit-là dans une classe que ceux qui ont du mal pourront apprendre et s'exprimer.

Que les enfants apprennent à se respecter est aussi important que d'apprendre à lire et écrire. Cela veut dire que personne – ni les enfants ni les adultes – n'acceptera que certains soient laissés de côté. On cherchera des moyens pour avancer avec tous les enfants et tous les parents.

C'est possible parce que nous connaissons des écoles où réussir ensemble est le projet de tous les enfants de la classe, celui des enseignants et de leurs parents. Les enfants sont heureux d'aller à l'école. Certains ont beaucoup de difficultés mais tout le monde progresse.

Quelquefois nous nous demandons quand même si, à l'école, on croit vraiment que tous les enfants peuvent progresser même si tous n'ont pas les mêmes capacités. On a l'impression qu'il y a des enfants qu'on abandonne vite, comme Didier qui a 8 ans, qui ne suit pas et à qui la maîtresse dit d'apporter un jeu de cartes et un puzzle ! Ou comme François pour lequel sa maman a payé l'étude mais que la maîtresse renvoie en disant : « rentre chez toi, ça ne sert à rien ! »

Sa maman sait à peine lire et écrire, elle ne peut pas l'aider quand il ne comprend pas ses devoirs. Elle veut qu'il apprenne ; elle a même passé des annonces pour trouver quelqu'un qui l'aide à faire ses devoirs. Des étudiants se sont présentés mais ils demandaient trop cher.

Elle est allé à l'école car elle s'inquiète beaucoup pour son fils. Il se plaignait de ne jamais lire en classe et la maîtresse a dit « je ne peux pas le faire lire parce qu'il met dix minutes pour lire une phrase. »

D'autres enfants passent de classe en classe sans avoir le niveau nécessaire et ils sont de plus en plus perdus. Ils se renferment ou ils tapent.

« Nous voudrions surtout qu'on nous dise ce que nous pourrions faire pour les aider »

Souvent nous ne comprenons pas ce qu’on décide au niveau de l’orientation. On nous dit : il passe et il faut qu’il aille d’urgence dans telle classe spéciale, mais on ne nous demande pas vraiment notre avis. Et puis quand on a top attendu pour faire quelque chose, que nos enfants ont pris tellement de retard et qu’ils ne peuvent plus suivre de toute façon, nous n’avons pas le choix. Si nous refusons l’orientation qu’on leur propose, nous sommes accusés d’être de mauvais parents.

Nos enfants peuvent apprendre mais ils ont besoin d’être aidés. Nous , les parents, nous avons aussi besoin d’être aidés.(…)

Quand nous allons à l’école pour une réunion ou lorsque nous y sommes convoqués, nous avons souvent peur qu’on nous dise encore : « ça ne va pas, il n’apprend rien, il ne veut rien faire!. » Nous voudrions surtout qu’on nous dise ce qu’on pourrait faire pour l’aider.

Quand on nous propose, à nous les parents, de mieux comprendre comment les enfants apprennent, comment nous pouvons les aider dans leur travail, nous y sommes disposés :

comme Valérie qui a accepté d’aller tous les mardis apprendre avec d’autres parents à aider les enfants dans leurs devoirs, à refaire des exercices de calcul et d’écriture ;

ou comme Annie qui est allée à une matinée porte ouverte dans la classe de sa fille. Le maître a expliqué ce que les enfants apprenaient et comment ils le faisaient . Elle dit : « J’ai bien pu parler avec le maître et bien comprendre. C’est ça qu’il faut faire ».

« Bâtir ensemble cela prend du temps »

A force de nous dire que nos enfants ne veulent pas apprendre, à force de sentir les reproches, nous nous enfermons de plus en plus. Mais quand des personnes du Quart Monde viennent avec des livres2, nous voyons bien que nos enfants ont envie d’apprendre, qu’ils progressent. Ils reprennent confiance parce que des personnes croient en eux. Nous-mêmes, nous finissions par croire qu’ils ne pouvaient pas apprendre mais nous avons repris confiance en les voyant aimer les livres.

Grâce à cette confiance, nous essayons de recommencer à parler avec les maîtres mais cela reste difficile parce que nous nous sentons regardés par tout le monde, les enseignants mais aussi les autres parents.

Nous avons des choses à dire mais nous n’osons pas les dire ; nous ne savons pas, ne comprenons pas les mots que les autres emploient. Nous ne sommes pas à la hauteur.

Certaines appréciations font mal et nous nous mettons en colère quand un professeur, par exemple, écrit sur le bulletin de classe : « votre fils est un boulet qu’il nous faudra tirer »

Pourtant, nous voulons mieux dialoguer avec les enseignants parce que quand nous arrivons à le faire, nos enfants sont mieux, plus détendus, ils travaillent mieux à l’école et à la maison. Tout le monde est content.

L’école, c’est un ensemble : des enfants, des familles, des enseignants qui ont un même projet. Tous les enfants ont la même valeur et tous les parents aussi. Si on entreprend quelque chose, on doit chercher à le faire ensemble.

C’est cela le point de départ, c’est ce que nous voulons tous, parents, enfants. Tout le monde a un rôle à jouer.

L’école est importante dans la vie de quartier, dans l’entente entre les gens. Avant, je vivais dans une courée avec ma famille. On avait beaucoup de problèmes. Les gens nous regardaient de travers. Nous nous renfermions sur nous mêmes. Je n’allais jamais à l’école.

Nous avons déménagé et dans notre nouveau quartier, on parlait de fermer l’école. Alors ensemble nous avons essayé de garder cette école. Pour cela nous avons besoin de tout le monde.

La directrice m’a proposé d’être déléguée de parents d’élèves. C’est comme cela que j’ai fait connaissance avec le quartier, que j’y ai été acceptée et mes enfants aussi.

Je suis dans une association de parents d’élèves depuis sept ans. J’y au beaucoup appris.

Je me suis aperçu qu’il y a toujours une barrière entre les associations – ceux qui représentent les parents – et l’ensemble des parents. Quelquefois des décisions sont prises sans que les parents soient au courant, sans qu’on ait vérifié qu’ils sont d’accord. On va décider, par exemple, des sorties ou des activités sans savoir si tous les parents pourront payer.

Je trouve que le rôle des délégués de parents et d’enseignants est d’informer les autres parents de ce qu’on veut mettre en place, du projet de l’école, qu’on recueille leur avis, qu’ils sachent en quoi ils sont concernés, comment on compte sur eux. Les délégués des parents doivent faire attention à ce que les gens se connaissent, qu’ils puissent participer à l’école, aux activités périscolaires. Si un parent vient à l’école chercher ses enfants sans jamais parler à personne, il y a un problème. Il faut chercher comment faire pour que cela change. Il faut chercher à voir ce que les autres n’ont pas vu.

Bâtir ensemble prend du temps. Il faut tous en avoir la volonté – parents, enseignants, enfants. Il est plus facile de se juger que de vouloir la participation de tous à la réussite des enfants.

L’école est le lieu où les enfants, qu’ils soient pauvres ou riches, doivent apprendre mais c’est aussi un lieu de vie, un lieu qui doit permettre aux enfants de se respecter, d’apprendre à vivre ensemble. Elle crée l’avenir mais il faut qu’on ait une grande ambition pour tous les enfants. Et il faut que nous, les parents, les enseignants, les associations de parents nous apprenions à vivre ensemble, à nous respecter.

Nous voulons que tout le monde comprenne que notre premier combat est que nos enfants apprennent à l’école ; qu’ils aient un métier et qu’ils puissent faire vivre leur famille plus tard. C’est le seul moyen pour que la misère s’arrête.

1L'article est extrait des interventions au colloque d'Arras intitulé « Toutes les familles partenaires de l'école ». L'ensemble des actes de ce colloque ont été publiés dans les Cahiers de l'académie de Lille, n°2 – juin 1992, CRDP de Lille, 3 rue Jean-Bart, F-59018 Lille Cedex.
2 NDLR : allusion aux bibliothèques de rue Voir dans ce numéro l’article « A l’école des enfants »
1L'article est extrait des interventions au colloque d'Arras intitulé « Toutes les familles partenaires de l'école ». L'ensemble des actes de ce colloque ont été publiés dans les Cahiers de l'académie de Lille, n°2 – juin 1992, CRDP de Lille, 3 rue Jean-Bart, F-59018 Lille Cedex.
2 NDLR : allusion aux bibliothèques de rue Voir dans ce numéro l’article « A l’école des enfants »

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