Comprendre les familles démunies

Chantal Canut

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Chantal Canut, « Comprendre les familles démunies », Revue Quart Monde [Online], 150 | 1994/1 et 2, Online since 05 October 1994, connection on 20 September 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3150

Index de mots-clés

Famille, Enfance, Placement

Le Mouvement ATD Quart Monde avait organisé en 1990-1991 une formation dans le département du Maine-et-Loire, pour des professionnels de la petite enfance qui étaient amenés à bâtir des projets avec des familles très démunies.

A la suite de cette formation, une « Cellule de réflexion sur les conséquences familiales de la pauvreté » s’est constituée grâce à l’accord et au soutien financier des différentes institutions ( DISS, CAF, MSA, DASS, UDA, Education nationale.) Il s’agit d’un groupe d’une quinzaine de professionnels ou bénévoles représentant des secteurs de tout le département du Maine-et-Loire : puéricultrice, assistante sociale, psychologue scolaire, enseignante en école maternelle, travailleuse familiale, délégué à la tutelle, médecin de PMI, conseillère en économie sociale et familiale, et bénévole d’association (AGLAE. ATD.)

La cellule permet à ces personnes de mieux réfléchir sur les objectifs qu’elles donnent à leur intervention auprès de familles très démunies du département. Comment ?

Un groupe de réflexion

En premier lieu, le groupe vise à acquérir une meilleure connaissance des difficultés et des aspirations de ces familles, et à mieux adapter les pratiques d’intervention, dans un esprit de partenariat avec elles.

Ensuite, à apporter un soutien à des actions engagées localement auprès des familles.

Enfin, à obtenir la reconnaissance et le soutien des institutions, soit en proposant des actions inédites, particulièrement pour les jeunes enfants, soit en portant à la connaissance des institutions des bilans réguliers de la réflexion et des actions du groupe.

Un bilan du travail et de la réflexion depuis 1991 fait apparaître que la volonté d’approfondir la connaissance des familles a conduit à un changement de regard sur elles et à la modification de nos pratiques. Constater que les familles très pauvres aspirent au bonheur et à la réussite de leurs enfants, croire qu’elles ont quelque chose à nous apprendre, reconnaître leur sens du partage, leur capacité de résister à la misère, sont autant d’éléments qui identifient « des clefs de la réussite » : partir des aspirations des plus pauvres, des éléments positifs et non des constats de carences ; bâtir des projets avec elles en leur permettant d’être acteurs, en utilisant leur richesse, leur savoir et leur savoir-faire.

Placement des enfants et partenariat

Le placement des enfants dans les familles en grande pauvreté se répète souvent d’une génération à l’autre. Même si les travailleurs sociaux ont de moins en moins recours au placement, ce risque demeure une réalité omniprésente marquant en profondeur l’existence des familles.

Le placement ne peut être une aide réelle sans que les familles soient associées à sa préparation – dans la garantie de leurs droits fondamentaux – et à sa réalisation, par la mise en place d’un accompagnement permettant de préserver les liens parentaux et de préparer un retour éventuel de l’enfant. Le placement peut ainsi être l’occasion d’un partenariat avec les parents/familles et être vécu positivement.

Outre l’action personnelle qui est la base même du partenariat, les familles en grande pauvreté insistent sur la dimension collective de leur démarche, pour que ce partenariat soit reconnu comme un droit. Leurs revendications dans ce domaine figurent dans le rapport « Grande pauvreté et précarité économique et sociale » au Conseil économique et social et ont alimenté les travaux de la Commission nationale consultative des Droits de l’homme.

Les familles en difficulté et l’école

La réflexion du groupe sur le malaise constant des familles en grande pauvreté par rapport à l’école était animée par un de ses membres, instituteur à Marseille et coordinateur de Zone d’éducation prioritaire (ZEP.) Il est important que les parents puissent parler de leur peur vis-à-vis de l’école et les enseignants comprendre les difficultés d’intégration des enfants. Les gens sont capables, s’ils se sentent en confiance, de parler de ce qu’ils vivent et de ce qu’ils souhaitent pour leurs enfants.

Là encore, une action dans les écoles de quartiers très défavorisés impose un partenariat avec les familles : à la fois une prise en compte de chacune et une prise en compte collective des familles.

Membre du groupe, une enseignante participe à un groupe de réflexion, au plan national, pour élaborer un outil pédagogique regroupant diverses expériences menées en partenariat entre des écoles et des familles du Quart Monde.

Autour des problèmes de santé

Les conditions de vie des populations situées en bas de l’échelle sociale compromettent fortement leur santé. Elles se heurtent aussi à des obstacles considérables pour aller vers les dispositifs actuels d’accès aux soins. L’aide médicale représente parfois une contrainte pour ceux qui doivent la demander, tandis que d’autres personnes sont encore exclues de l’assurance maladie.

Depuis quelques années, des initiatives, telles que l’association Médecins du monde, répondent aux réels besoins de ces familles les plus démunies : là, des professionnels de santé ont rejoint les personnes en grande pauvreté, ce qui n’exclut pas qu’il faille les accompagner pour qu’elles accèdent aux soins dans les différentes structures.

L’alcoolisme est une des expressions non généralisées du mal être des personnes du Quart Monde. Dans une première étape d’accompagnement, il faut leur permettre d’en parler sans être jugées. Puis, vient le recours au centre d’alcoologie1 ou à un lieu d’écoute analogue. Pour être soutenues dans leur démarche éventuelle de sevrage, elles doivent se sentir accueillies, prises en compte dans leur souffrance.

Au-delà de la réflexion, les actions…et les perspectives

Sur la connaissance des familles du Quart Monde et une meilleure compréhension de leurs difficultés, des membres du groupe sont intervenus auprès d’enseignants d’une école dépendant d’une ZEP, dans le cadre d’un développement social de quartier (DSQ), auprès de travailleurs sociaux et auprès de bénévoles du soutien scolaire. D’autres contribuent à un cycle de formation des bénévoles d’action sociale.

La cellule de réflexion veut se faire connaître par des événements publics ou par le soutien de projets d’actions, notamment l’accueil de jour pour éviter l’éclatement des familles et l’accueil parents/enfants en prévention des placements. Elle se propose d’élargir le groupe à d’autres enseignants.

Cette cellule de réflexion est importante : c’est un lieu où chacun partage ses préoccupations, ses interrogations par rapport aux familles du Quart Monde. C’est un espace de ressourcement qui rompt la solitude de chacun et qui permet un autre regard sur les plus démunis.

1 Deux personnes d’un tel centre font partie de la cellule de réflexion
1 Deux personnes d’un tel centre font partie de la cellule de réflexion

Chantal Canut

Chantal Canut est l’animatrice de la « cellule de réflexion » qui a rédigé cet article

CC BY-NC-ND