N° 146, 1993/1   •  Pauvreté : où en est l'écologie ?
Dossier

Les ONG dans le processus de Rio

Michel Faucon
  • publié en février 1993
Résumé
  • Français

Les plus pauvres ne peuvent se passer du soutien du monde associatif. En quoi la confrontation aux enjeux de l'écologie a-t-elle fait évoluer l'approche des organisations non-gouvernementales ?

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1993/1
Texte intégral

La décision des Nations Unies de tenir une Conférence internationale sur l'environnement et le développement (CNUED) a largement mobilisé les différents secteurs de la société civile les plus impliqués sur ces questions. Le processus préparatoire, conduit par des représentants des Etats, s'est ouvert aux Organisations non-gouvernementales (ONG) afin de bénéficier de leur expérience et de les associer aux efforts qu'un tel propos ne manquerait pas d'exiger. De toutes les régions du monde, des représentants d'ONG se sont trouvés entre mars 91 et juin 92 pour confronter leurs priorités et contribuer à la réflexion des gouvernements. Parallèlement s'est aussi développée une dynamique propre cherchant à faire exister une « société civile internationale. »

Des occasions de rencontre sans précédent

La nature des ONG impliquées dans ce processus les rendait sensibles à deux types d'approches, les conduisant à des stratégies d'alliances parfois difficilement compatibles entre elles. Pour les unes, surtout sensibilisées aux grandes questions de l'environnement mondial, il s'agissait d'exercer une grande vigilance pour que les Etats prennent enfin des mesures à portée universelle garantissant la restauration des équilibres gravement compromis par les modes de production et de consommation en voie de généralisation à l'ensemble de la planète. Pour les autres, représentatives des efforts des plus pauvres dans leur lutte pour le développement ou, tout simplement, la survie, il importait de prévenir toute décision, qui imposait de nouvelles contraintes aux pays du Sud et à leur population.

Si toutes pouvaient s'accorder sur la nécessité d'en finir avec les activités polluantes dans les pays du Nord, elles pouvaient diverger dans l'appréciation des mesures adéquates pour les pays du Sud. Peut-on raisonnablement imposer des mesures draconiennes antipolluantes à des pays qui ont un besoin vital d'industrialisation et qui n'ont pas les moyens d'accéder aux technologies les plus « durables » ?

Pour les ONG dites « d'environnement », le terme même de développement est porteur d'ambiguïté. Il a trop longtemps servi à justifier la prédominance de l'économique sur toute autre considération sociale ou culturelle. En son nom, on a soumis, pollué, détruit des milieux naturels et aussi instrumentalisé les hommes. Même si le rapport Brundtland a introduit le concept de « développement durable », c'est-à-dire un développement capable de protéger l'accès aux ressources naturelles pour les générations futures, il n'a pas remis en cause profondément la notion de « croissance économique. » Beaucoup d'écologistes, au contraire, s'insurgent contre une telle vision, recherchant des alternatives à la croissance à tout prix ou encore réfléchissant à des modèles alternatifs de croissance. Ils puisent leur expérience dans leurs luttes pour la sauvegarde des milieux naturels, dans leur participation souvent conflictuelle aux instances de concertation pour le développement local et aussi dans la construction de partis politiques représentant leur sensibilité et les intérêts qu'ils défendent.

De leur côté, les ONG dites "de développement" ont souvent intégré à leurs entreprises une dimension environnementale. Proches des populations les plus démunies du Tiers monde, elles ont pu prendre en compte les interactions entre les hommes et le milieu qui les entoure. Faute de moyens financiers ou technologiques externes, elles se sont attelées à la recherche de solutions basées sur une meilleure utilisation des milieux naturels et à leur conservation, dans le but d'assurer au moins la survie et, si possible, une vie meilleure pour des gens totalement dépendants de ces milieux. Il n'est pas exagéré de dire que, sous de multiples formes, elles ont accompagné l'émergence d'"économies de la pauvreté." Assez peu enclines à théoriser leur action, ces organisations ont néanmoins accumulé un éventail extraordinaire d'expériences aptes à offrir une vision du développement assez éloignée de celle qu'on leur a abusivement prêtée. Toutefois, pour éviter le piège des mots, les ONG de développement préfèrent aujourd'hui se qualifier d'« Organisations de solidarité internationale. »

Il était donc nécessaire que les ONG puissent débattre entre elles de ces questions majeures. C'est pour faciliter cette réflexion que le gouvernement français, à l'initiative du président de la République, invita les ONG du monde entier à un grand rassemblement à Paris en décembre 1991. L'invitation a été adressée à 850 représentants d'ONG, en ayant soin de respecter un certain nombre de critères : 70 % des représentants devaient, par exemple, venir des pays du Sud ; l'équilibre devait être respecté entre représentants des ONG respectivement d'environnement et de développement, entre hommes et femmes, entre organisations d'ampleur nationale ou régionale et groupes de base. Le document final de la Conférence qui porte le nom d'« Agenda Ya Wananchi » ("Les fils et les filles de la Terre", en langue swahilie), présente les priorités qui se donnent les ONG pour leurs actions et les recommandations qu'elles font aux gouvernements pour apporter les réponses aux questions majeures qui affectent la planète, l'humanité et, tout spécialement, les plus pauvres.

Présence et action des ONG à Rio

Les ONG ont pu s'organiser pour travailler selon une double stratégie.

Les mieux préparées d'entre elles ont pu intervenir à l'intérieur du processus officiel. Certaines étaient intégrées à la délégation officielle de leur pays (cas réservé à moins d'une dizaine de pays du Nord) ou pouvaient au moins entrer en communication avec elle, d'autres se joignaient à un groupe de travail d'ONG ayant directement accès aux travaux des commissions préparatoires (PrepCom.)

Même si l'implication d'ONG dans le processus officiel n'a pas été désavouée par le monde associatif, tous avaient bien conscience de ce que la CNUED ne parviendrait qu'à échafauder des compromis et qu'il y manquerait des sujets importants que les PrepCom avaient écartés : le commerce international, la dette des pays du Sud, le nucléaire, etc. Les ONG ont donc élaboré une dynamique parallèle, fortement renforcée par la Conférence de Paris, et dont l'aboutissement a été la rédaction de 36 « Traités des ONG », dans lesquels sont abordés les sujets à l'ordre du jour de la Conférence mais aussi tous ceux qui en ont été écartés.

Les ONG ont eu à souffrir tout au long du processus de l'intrusion sous l'étiquette ONG d'un certain nombre d'associations, parfaitement en règle avec la législation, que les différents secteurs de l'industrie et du monde des affaires ont constituées pour défendre leurs intérêts auprès des différents pouvoirs publics. Certaines initiatives ont donc été prises à Rio pour parvenir à une définition plus précise que « organisation non-gouvernementale », terminologie négative dont le monde associatif est affublé par les Nations Unies. Ceci ne veut évidemment pas dire que les ONG ne soient pas prêtes à dialoguer avec le monde industriel, comme elles le font avec le monde scientifique. Mais si l'on ne distingue pas parmi le « non-gouvernemental » entre multinationales, scientifiques et monde associatif, le rapport de force continuera d'être défavorable à ceux qui représentent des intérêts généraux face aux intérêts particuliers et mercantiles. La solution à ce problème doit venir du monde associatif : il ne tolérerait pas que l'institution des Nations Unies lui dicte ses façons de s'organiser ! Et puisqu'il s'agit d'un rapport de force, c'est à la fois par le nombre et la qualité de ses apports qu'il s'imposera.

Peut-on mesurer l'influence que les ONG ont eue sur la Conférence de Rio ? C'est sans doute un exercice hasardeux. Il est cependant indéniable que de nombreux textes, en particulier le volumineux « Agenda 21 », doivent beaucoup à leur contribution. L'Agenda 21 le reconnaît implicitement en mettant les femmes, les jeunes et les ONG parmi les acteurs essentiels pour le développement durable et en consacrant à chacun un chapitre spécial, au même titre qu'aux peuples indigènes, aux syndicats, au monde scientifique, au monde industriel, aux autorités locales et aux paysans. La place faite aux ONG montre bien que les gouvernements ont pris conscience de ce que le « quotidien des gens » leur échappe et que, sans une mobilisation des populations par des acteurs qui leur sont proches, les pouvoirs publics sont peu à même de faire advenir des changements nécessaires dans les modes de vie.

L'après Rio des ONG

Plus que jamais convaincues de la nécessité de « penser globalement et d'agir localement », les ONG ont puisé dans leur participation à cette vaste mobilisation une conviction renforcée du bien-fondé de leurs engagements au quotidien. Cette conviction se traduit dans les textes des « Traités des ONG » où sont présentées dans le détail les actions que les organisations signataires s'engagent à mener. Il ne s'agit pas nécessairement pour elles de faire des choses radicalement nouvelles : leurs intuitions ne viennent-elles pas de recevoir la plus solennelle confirmation par la teneur de la Conférence internationale ? Il s'agit plutôt de partager avec d'autres dans le monde entier les expériences, les initiatives et les réussites de chacun, de faciliter les dynamiques Sud-Sud et d'exercer une solidarité nouvelle dans les relations entre ONG du Nord et ONG du Sud.

Il n'est pas ici question de nier la nécessité de changements dans la situation déplorable que vit une part considérable de l'humanité. Simplement, faut-il rappeler que ces changements doivent trouver leur origine dans la volonté collective d'une société donnée et non dans les conclusions d'experts étrangers, aussi bienveillants soient-ils. Le brassage d'idées et les confrontations, auxquels le processus de la CNUED a donné lieu, permettent de penser qu'on y voit un peu plus clair dans la place essentielle qu'il convient d'accorder aux cultures, alors qu'on en faisait trop souvent le dépotoir de conservatismes folkloriques. Point de départ indispensable de toute initiative durable, la culture des peuples ne leur apporte pourtant pas la réponse à toutes les situations nouvelles auxquelles ils doivent faire face, ce qui rend nécessaire la recherche de nouvelles technologies et de nouveaux comportements. Il semble aujourd'hui compris et admis par tous, qu'il revient aux gens eux-mêmes, aux « bénéficiaires » des changements en question, d'arbitrer entre l'acceptable et l'inacceptable. Il n'est donc pas étonnant de constater que des problèmes apparemment identiques reçoivent des réponses différentes selon les milieux qui les abordent. Même si l'échange d'expérience est salutaire, il ne doit pas conduire à des transferts purs et simples, mais doit stimuler l'imagination pour faciliter l'élaboration de réponses « personnalisées. » C'est souvent ainsi que procède l'éducation populaire avec des populations analphabètes. Il n'y a donc nulle part de solutions toutes faites, pas plus qu'il n'existerait de lieu privilégié pour les élaborer hors de leur contexte.

La relation entre ONG du Nord et ONG du Sud devrait s'en trouver modifiée. Lors de la Conférence de Paris, en effet, les représentants d'ONG du Sud ont vivement interpellé leurs collègues du Nord en leur demandant de ne pas se contenter de fournir l'aide qu'ils leur apportent traditionnellement. Ils leur demandent d'agir prioritairement sur les changements à introduire dans les pays du Nord, afin de mettre un terme au pillage du Tiers monde et donc de remédier à la dégradation sociale et écologique qui en découle. Fortes de l'expérience qu'elles ont acquise dans la « conscientisation » et la mobilisation populaire pour le développement à partir des maigres ressources locales, les ONG du Sud ont fait la preuve de leur capacité à promouvoir une « économie de la pauvreté » capable de satisfaire les besoins des hommes tout en restaurant leur environnement dégradé. En ce sens elles tracent les voies conduisant à des alternatives au modèle de consommation et de gaspillage dont le Nord a tant de mal à se défaire. C'est donc vers une véritable réciprocité entre les partenaires du Nord et du Sud que l'on s'achemine. Il s'agira, dorénavant, de s'atteler ensemble à des problèmes communs pour lesquels personne ne détient a priori le monopole des solutions. On se libérera ainsi d'une relation trop marquée par l'« assistance », qu'elle soit financière ou technique, rarement indemne de paternalisme. Au contraire, les ONG du Nord seront amenées à faire la promotion des succès remportés par leurs partenaires du Sud, à la fois pour en faire bénéficier éventuellement leurs propres concitoyens, mais plus encore peut-être pour que les mentalités changent au Nord et qu'on cesse de ne voir dans les populations du Sud que des assistés potentiels.

Vers une citoyenneté internationale

… Un « Tiers-Etat international » serait en cours de constitution : le monde des « manants », opposé à celui des « princes » et des « marchands. » Sans reprendre aussi fidèlement ces intéressantes considérations, les ONG à Rio ont clairement exprimé la notion d'une citoyenneté planétaire. La déclaration finale de leur forum international en décline les différents aspects. Les ONG l'exprimaient déjà dans la volonté de préparer et de signer des « Traités » entre elles. C'était une façon d'affirmer que les sociétés civiles ont à intervenir dans la gestion de relations internationales qui ne doivent plus être le domaine réservé des gouvernements ni celui des firmes multinationales. Les Traités des ONG abordent, en effet, toutes les questions proches des préoccupations des gens, même s'il s 'agit de problèmes aussi vastes que le commerce international ou la course aux armements. Dans tous les cas, il y a bien des implications ou des retombées sur leur vie quotidienne. C'est donc sous cet angle du quotidien que les ONG ont cherché à s'organiser pour approfondir la réflexion et élaborer des stratégies concertées. Il ne s'agit plus alors de se faire simplement l'écho des craintes des pauvres, mais de susciter et d'accompagner des dynamiques de changement dans des domaines aussi divers que l'éducation, l'agriculture, l'utilisation des ressources en énergie, la consommation, le commerce, etc.

Notes

1 Le CLOSI, Comité de Liaison des Organisations de Solidarité Internationale, réunit depuis juin 1990 les huit collectifs regroupant ces organisations. Parmi eux, le CRID, Centre de Recherche et d'Information pour le Développement, créé en 1976, réunit les associations prioritairement engagées dans des actions de développement et d'éducation à la solidarité.

Pour citer cet article Michel Faucon, « Les ONG dans le processus de Rio », Revue Quart Monde, Année 1993, Pauvreté : où en est l'écologie ?, Dossier, mis à jour le : 07/10/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/3266.
Auteur

Michel Faucon

Michel Faucon est actuellement chargé de représenter les Organisations françaises de solidarité internationale auprès des Nations Unies. Il a coordonné, en 1991-92, au nom du CLOSI1, le groupe d'ONG de développement qui préparait, avec des associations d'environnement, la participation française aux conférences de Paris et de Rio. Auparavant, il a exercé durant cinq ans la présidence du CRID, dans lequel il représentait l'association Peuples Solidaires. De 1974 à 1984, il a travaillé à la formation d'agents de développement rural au Brésil.