N° 147, 1993/2   •  Violence de l'exclusion et justice
Dossier

La violence faite aux pauvres

Joseph Wresinski
  • publié en mai 1993
Résumé
  • Français

Seul est misérable l’homme qui se trouve écrasé sous le poids de la violence de ses semblables. Il est celui sur qui s’acharne le mépris ou l’indifférence, contre lesquels il ne peut se défendre. Il ne peut que s’en éloigner en quittant les chemins normaux. Il doit alors s’anéantir et devenir l’oublié des cités d’urgence, des zones noires et des bidonvilles. Il est exclu.

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Index chronologique

1993/2
Texte intégral

La violence de l’indifférence et du mépris

La violence du mépris et de l’indifférence crée la misère, car elle conduit inexorablement à l’exclusion, au rejet d’un homme par les autres hommes. Elle emprisonne le pauvre dans un engrenage qui le broie et le détruit.

La privation constante de cette communion avec autrui qui éclaire et sécurise toute vie, condamne son intelligence à l’obscurité, enserre son cœur dans l’inquiétude, l’angoisse et la méfiance, détruit son âme.

Ni les pauvres, ni les riches, n’ont nécessairement conscience de la violence qui pèse sur l’univers de la misère. Elle est souvent dissimulée derrière le visage de l’ordre, de la raison, de la justice même.

La violence au nom de l’ordre, de la raison, de la justice

N’est-ce pas au nom de l’ordre moral que nous nous introduisons dans leurs amours, les bousculant, parfois les dénigrant, toujours les jugeant, au lieu d’en faire le tremplin de leur promotion familiale ? Pourtant, même s'ils ne sont pas conformes à notre morale ni à nos codes, ils sont sans doute la seule chance qui leur reste d’une confiance et d’un départ vers une vie plus totale.

Le bidonville aurait pu être le lieu de passage d’un peuple de malheureux vers une cité plus juste. Au nom d’un ordre social, nous en avons fait un enfer, rendant leur vie infernale sous prétexte d’empêcher des familles de s’y accrocher et d’y demeurer. Notre hâte d’imposer un ordre nous fait oublier l’homme.

Plus sa vie est précaire et moins il possède de biens, plus il s’y accrochera de peur de les perdre. Il ne les échangera pas de bon gré pour ce qu’il ne peut ni connaître, ni comprendre.

N’est-ce pas aussi notre « raison » qui nous dicte d’enlever au pauvre son autonomie ? Ne savons-nous pas mieux que lui ce qui lui convient ? (…) Ainsi, nous allons jusqu’à lui désigner le lieu où il habitera. Puis nous l’accuserons d’être sans initiative, sans ambition et nous dirons : « Il ne veut pas en sortir. » Comment s’en sortira-t-il, n’ayant jamais pu exercer sa propre raison ?

Au nom d’une certaine justice, nous usurpons sa place de père, nous nous substituons à lui devant ses fils ; nous prétendons qu’il n’assume pas ses responsabilités, nous le condamnons. Ainsi, jamais il ne deviendra un vrai père, pleinement responsable des siens et défendant leurs droits. Ayant rejeté tout ce qu’il fait, dénigré ce a qu’il a entrepris, l’ayant privé de la plupart des biens, nous en avons fait un assiégé. Sa plainte ne sera pas conforme à nos lois. Alors, il volera, il portera coups et blessures. Alors, au nom de la justice, nous le mènerons en prison. En sortant de là, comment sera t-il encore capable de respecter notre justice ?

Notre ordre, notre raison, notre justice se tournent contre lui. Ils lui créent un ordre singulier, qui l’introduit dans le désordre, la déraison, l’injustice…

L’ordre violent engendre désordre et violence

Dans cet ordre qui pour nous est raisonnable et juste, le pauvre s’installe comme dans un état normal. Il en respecte les lois et les obligations. Homme écrasé, il se comporte comme tel, mais la violence de cet ordre entre en lui. La loi qu’il subit devient celle qu’il fera subir et les obligations qui lui sont imposées, il les imposera aux siens, à son environnement.

Toutefois, ce violent ne l’est pas à la manière de l’ordre qui lui est imposé. Il n’est ni cohérent, ni logique. Il sera conduit par un réflexe aveugle, maladroit, bruyant, et sa violence sera, semble t-il, sans objet. Il bat sa femme, insulte son patron, menace le préposé au chômage, renvoie ses amis… Ce n’est pas un violent, c’est un furieux. Il en vient aux mains avec ses voisins, il invective ceux qui veulent l’aider, qui encombrent sa vie et qui lui apparaissent, sous leurs douces manières, les canaux de la violence incisive et implacable qu’il subit…

Alors les non-pauvres fuient ce furieux qui, pensent-ils, a bien mérité son sort. Il n’y a rien à faire, il n’y aura jamais rien à faire avec lui. La société, qui se veut fondée sur la raison et le respect de l’ordre, ne peut concevoir une telle manière de dialoguer (…)

C’est ainsi que la situation du misérable de notre « monde d’opulence » est devenue la plus tragique qui fut connue par l’homme à travers l’histoire. Jamais autant qu’aujourd’hui le misérable n’a été l’homme tronqué, l’homme mutilé, privé de sa liberté, de ses droits, de ses pouvoirs, de son honneur et de son amour ; l’homme à qui est faite une violence totale au nom de la raison, de la justice, de l’ordre établi (…).

Notes

1 Extraits d’un texte du père Joseph Wresinski, publié dans la revue Igloos N° 39-40, Ed. Quart Monde 1968, repris en partie dans les Cahiers du Quart Monde “Oser la paix !”, Ed. Quart Monde 1992.

Pour citer cet article Joseph Wresinski, « La violence faite aux pauvres », Revue Quart Monde, Année 1993, Violence de l'exclusion et justice, Dossier, mis à jour le : 16/07/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/3286.
Auteur

Joseph Wresinski

Fondateur du Mouvement international ATD Quart Monde
Articles du même auteur
Les migrants, une question posée.
Igloos n°82, pp 5-9, 1974. Publié dans Revue Quart Monde N°197/2 – 2006.