Les classes populaires : expérience d’exclusion et formes de violence

Adil Jazouli

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Adil Jazouli, « Les classes populaires : expérience d’exclusion et formes de violence », Revue Quart Monde [Online], 147 | 1993/2, Online since 05 November 1993, connection on 16 April 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3287

Identifier les différences formes de violence est un premier pas, nécessaire, dans l’analyse du mal vivre dans les milieux urbains. Il reste à savoir comment promouvoir des modes d’expression démocratique pour réguler ces violences collectives.

Les nouvelles « classes populaires » ne sont plus définies par le travail, par leur place dans un système de production mais par leur place dans un système de rapports urbains et sociaux. Ce sont des populations – pas simplement étrangères – d’origine modeste très souvent, pas qualifiées, habitant des quartiers particuliers. Aujourd’hui, l’exclusion qui les frappe commence à l’âge de quinze ou seize ans, lorsqu’on est exclu de l’école, lorsqu’on a du mal à trouver une formation, un parcours qualifiant, un premier emploi.

Les problèmes de violence en tant que tels ne sont pas à isoler du reste des problèmes que rencontrent ces classes populaires. Si l’on focalise uniquement sur les problèmes de violence, on risque de tomber dans le travers d’une certaine presse ou de certaines tournures sociologiques qui ne s’intéressent qu’à l’écume des vagues. Nous avons maintenant en permanence, à la télévision et dans certains écrits, des analyses plus ou moins superficielles, qui nous parlent d’abord de la violence qu’exercent certains habitants contre leur propre cadre de vie, contre leur environnement immédiat. Nous avons là une image de personnes qui sont dans une logique d’autodestruction. On a l’impression qu’il y a de la part de certains de ces habitants une volonté presque inconsciente de s’isoler encore plus du reste du monde.

C’est en partie vrai. Il ne faut négliger ce type de comportement mortifère. Mais il faut aussi replacer cette violence individuelle et collective dans une observation plus large des quartiers de banlieue. En France, les pouvoirs publics ont désigné, depuis maintenant une dizaine d’années, à peu près 400 à 500 quartiers de banlieue, où des politiques publiques relativement volontaristes, mettent en effet en place des moyens humains et financiers, de manière contractuelle entre l’Etat et les collectivités locales. Cette mise en place, malgré ses défauts, ses effets pervers et ses manquements parfois graves, fait aujourd’hui de la France un pays qui est en avance sur ses voisins et sur les Etats-Unis. Elle est en avance en la matière, au moins à deux niveaux.

D’une part, il y a, à travers ces politiques publiques, une volonté, même si elle n’est pas toujours suivie d’effets concrets, qu’aucune parcelle du territoire national ne puisse être laissée en jachère, à l’abandon, totalement livrée à elle-même. Ce qui n’est pas le cas dans d’autres pays. Aux Etats Unis, depuis de longues années, l’Etat fédéral a abandonné sciemment des pans urbains entiers à leur misère, à leur sort. Cela fait une différence de traitement fondamentale. Si aujourd’hui les pouvoirs publics retiraient leur soutien à l’action publique dans ces quartiers-là, je peux vous assurer que les problèmes seraient multipliés par 30, par 40.

Deuxième élément important, c’est que ces politiques publiques mettent en interaction des acteurs très différents : des administrations centralisées, des élus locaux, des agents territoriaux, des travailleurs sociaux divers et variés, des militants associatifs, des responsables économiques parfois. Donc, nous avons en France un climat qui n’est pas celui d’un rejet total des pauvres et des étrangers d’une manière irréversible ou définitive. Il y a une politique publique affichée, consensuelle, y compris au niveau politique, de ne pas laisser tomber « les autres. » Il existe des partenariats locaux, tout à fait intéressants, dans l’insertion économique, dans l’action culturelle et sociale. Ce paysage-là, il était important de le brosser pour dire que nous n’agissons pas sur des quartiers ou des villes où les gens sont laissés à l’abandon.

Mais cette action publique arrive à un moment où les aspects sociaux de la crise économique se font sentir le plus durement, depuis une dizaine ou une quinzaine d’années. Si cette action publique de développement social s’était mise en place à une période de relative prospérité économique, je pense que ses résultats auraient été beaucoup plus rapides. Nous avons, aujourd’hui, une action publique qui intervient à dose homéopathique alors que l’exclusion s’installe d’une manière massive. Nous n’avons plus affaire à quelques poches de pauvreté relativement limitées qu’on pourrait traiter « au laser. » Nous avons affaire à une massification des conduites sociales d’exclusion. Nous parlons de trois millions de chômeurs, mais les vrais chiffres de ceux qui n’ont pas de travail, qui ont un travail précaire ou qui sont dans les circuits d’assistanat, tournent autour de cinq à six millions de personnes. Celles-ci sont concentrées dans un certain nombre de quartiers de banlieue. On compte à peu près 1 200 quartiers de ce type-là qui mériteraient une action publique beaucoup plus forte qu’elle ne l’est aujourd’hui. Nous avons seulement 400 quartiers qui bénéficient d’une action publique volontariste. Déjà cela paraît trop cher et trop lourd. Alors qu’il reste encore beaucoup à faire.

Nous avons donc un déséquilibre fondamental entre un sentiment massif de mise à l’écart et des politiques publiques qui, malgré leur meilleure volonté, ne peuvent se substituer entièrement aux mécanismes naturels de l’économie. Les installations du RMI et d’autres modes d’assistanat ne sont pas en soi malvenues, loin de là. Mais elles ne peuvent résoudre de manière durable les problèmes posés par l’exclusion. Parfois même nous avons l’impression que ces mécanismes installent et renforcent les conduites d’assistanat et de dépendance chez des populations entières dont les revenus ne sont plus liés au travail, mais à un état, au sens sociologique du terme. L’état d’être pauvre, d’être exclu, donne droit à un revenu qui n’est pas lié à votre travail, à votre valeur mais à ce que vous êtes intrinsèquement, à savoir quelqu’un qui n’est pas dans les rapports sociaux ordinaires. Qui dit dépendance dit bien sûr soumission à une place que l’on vous a assignée dans les rapports sociaux, mais aussi parfois, et même très souvent, la dépendance produit de l’agressivité. Les travailleurs sociaux y sont confrontés en permanence. Ils savent qu’il est très difficile d’avoir des rapports sereins avec des gens qui vivent des situations qui les amènent parfois à des conduites violentes.

Des violences de différentes natures

Il ne faut pas se focaliser sur une seule forme de violence. La forme de violence la plus marquante, celle qu’on montre un soir d’émeute à Vaulx-en-Velin ou à Mantes-la-Jolie, cette violence-là pour nous est plutôt une violence bienvenue, salutaire. Il y a d’autres formes de violence qui nous font beaucoup plus peur, parce qu’elles sont plus discrètes, plus pernicieuses, plus dramatiques sur le long terme. Nous observons depuis quelques temps le développement de trois formes de violence.

D’abord ce que nous appelons les violences domestiques, les violences intra-familiales, les violences de voisinage, les violences de proximité. Elles apparaissent sur les mains courantes des commissariats de police : bagarres d’après boire, enfants battus, femmes battues, saccage des boîtes aux lettres, etc. Les chiffres officiels, donnés chaque année, révèlent une augmentation de la petite et moyenne délinquance dans les quartiers de banlieue.

Donc cette violence-là crée un sentiment, de plus en plus profond, d’insécurité dans le sens le plus noble du terme. C’est un sentiment réel, concret, charnel, d’insécurité et surtout d’abandon. Les gens qui habitent ces quartiers, quelles que soient leurs origines, quelle que soit leur situation sociale, ont l’impression que cette violence de proximité se développe parce que la police, qui normalement doit être présente pour empêcher ce genre de délit, ne l’est pas comme elle le devrait. Ils interprètent le manque de sécurité, de tranquillité comme étant un élément supplémentaire de l’abandon dont ils sont victimes par ailleurs. Il faut comprendre certaines réactions qu’on dit sécuritaires.

Elles conduisent certaines personnes à des positions extrémistes au niveau politique. Il faut d’abord les comprendre sociologiquement comme étant l’expression de ce que nous appelons un « syndrome de l’abandonite. » Malheureusement, ces violences-là tendent à se développer. Tous les chiffres l’indiquent, ceux de la police, des travailleurs sociaux, des assistantes sociales de secteur qui ont accès aux dossiers de l’aide sociale à l’enfance notamment.

Le développement des violences domestiques ou de proximité, révèle une dégradation des rapports sociaux et des liens sociaux dans les quartiers en question. Cela veut dire que le système classique de régulation ou d’autorité ne correspond plus du tout à la nature des problèmes posés ni à leur ampleur.

Les violences inter-générationnelles et inter-ethniques. Très souvent, elles sont mélangées. Il se trouve que dans ces quartiers, la majeure partie des jeunes que l’on voit actifs, ceux qui bougent, sont d’origine étrangère ou bien Français un peu colorés (Antillais…) Donc cela donne parfois dans certains quartiers une image d’un monde adulte blanc et d’un monde jeune plutôt basané. Dans les familles d’origine étrangère (en particulier, les familles maghrébines) où il n’y a pas très longtemps encore l’autorité parentale avait une signification, celle-ci est battue en brèche d’une manière apparemment irréversible. L’image du père est totalement dégradée et la mère au mieux protège mais n’intervient plus en tant qu’autorité. Dans cette configuration où les liens sociaux traditionnels se défont, les adultes ont l’impression qu’entre eux et leur progéniture, il y a un écart qui se creuse de plus en plus et de plus en plus rapidement. D’autant plus qu’il n’y a plus la transmission d’une culture liée au travail. Lorsque, sur ces quartiers, vingt cinq à quarante cinq pour cent des adultes sont des chômeurs, il est très difficile de transmettre autre chose que la précarité ou l’exclusion que l’on vit. D’où aussi la difficulté des adultes à parler au nom d’une morale du travail, d’une morale de l’action ou d’une morale quelle qu’elle soit alors qu’ils sont eux-mêmes à la recherche de repères qui puissent donner un sens à leur vie au-delà des logiques dans lesquelles ils sont pris.

Nous avons véritablement là une défection des rôles traditionnels qui nous fait voir des conflits de plus en plus fréquents entre générations et entre ethnies, pas seulement entre « Français de souche » et populations d’origine étrangère, mais entre populations d’origine étrangère elles-mêmes. Entre Noirs africains, Antillais, Maghrébins, Portugais, il y a des conflits inter-ethniques qui se croisent. Ces violences se manifestent notamment dans des conduites d’auto-défense, face à la violence subie quotidiennement. Dire que cette violence est due au système économique général, au partage économique mondial, ne veut strictement rien dire pour des gens qui vivent ces situations-là. Ce qui est d’abord pour eux visible et immédiat, c’est la violence qu’ils subissent au quotidien. Ce sont des gens qui ont relativement peu, mais ils y tiennent beaucoup. Et ce peu-là est dégradé, quotidiennement.

Il y a une dizaine d’années, nous avons eu un phénomène, relativement important, qu’on appelait à l’époque « Mouvement de légitime défense », qui a servi, malheureusement, de terreau à l’émergence politique du Front national. Aujourd’hui, on a un retour des logiques d’autodéfense, mais un retour tout à fait différent de ce qu’on a vécu il y a dix ans.

Aujourd’hui, on ne peut plus accuser ceux qui professent ce type d’autodéfense d’être racistes, puisque cette logique-là est partagée par des gens d’origines ethniques très différentes.

Deux foyers sur trois sont armés. Certes, ce ne sont pas des armes de guerre – on n’est pas dans le contexte américain, loin de là – mais enfin un 22 long rifle, cela fait quand même mal quand c’est tiré à bout portant. On a là, pour les années à venir, un danger extraordinaire. Face à ce qui apparaît comme de l’abandon, du manque de sécurité, se développe une logique d’autodéfense qui ne pourra plus être traitée de manière politique ou philosophique comme s’il s’agissait de fascistes ou d’extrémistes de droite. Ce seront simplement des habitants de différentes origines, il faudra réagir, non pas de manière incantatoire mais de façon beaucoup plus concrète.

Les violences liées au trafic de stupéfiants. Aujourd’hui, nous avons affaire parfois à de véritables supermarchés de la drogue. On parle en général d’économie parallèle liée à la drogue. A vrai dire, dans certains quartiers, elle est devenue centrale, cette économie. Si le trafic de stupéfiants s’arrêtait, il y aurait fermeture de magasins, parce que le pouvoir d’achat des gens de ces quartiers est lié aux revenus qu’ils tirent d’autre chose que de l’aide sociale.

Captifs du cadre de vie

Ces violences sont d’abord, bien sûr, des violences contre soi-même… (Se piquer à l’héroïsme ou pire encore).

Aujourd’hui nous avons affaire à des jeunes de quinze, seize ans qui prennent des médicaments comme le Tranxène avec de la bière. Quand vous prenez des pilules de ce type-là plus six bières, vous avez la tête aussi explosée qu’avec n’importe quelle autre drogue. Cela coûte à peu près 30 francs. Ces médicaments sont légaux. Aujourd’hui, les plus jeunes commencent par ce type de drogue pour passer à quelque chose de plus sérieux par la suite. Cette toxicomanie est en train de se généraliser. Cela conduit bien sûr à des comportements d’agressivité, d’interpellation des voisins, de dégradation des espaces communs…Les gens ne laissent plus leurs petits enfants jouer dehors par crainte de trouver des seringues, par exemple. Il y a une angoisse permanente liée au trafic de drogue. C’est un véritable problème sur lequel pour l’instant les pouvoirs publics sont soit aveugles soit irresponsables. La police a pour argument de dire : on ne va pas arrêter de petits trafiquants, car nous sommes en train de remonter les filières. C’est un raisonnement policier qui se tient. Mais pendant qu’ils remontent les filières (cela peut durer des mois !), sur place la situation se dégrade, pourrit. Et les gens disent : « Que fait la police ? »

Il y a un décalage, là aussi, entre une dissuasion policière, une prévention de la part des interventions sociales et une demande des habitants de plus en plus forte en matière sécuritaire. D’autant plus forte que 90 % des habitants de certaines cités y passent leurs journées. Parce qu’ils n’ont pas grand chose à faire d’autre. D’où les tensions qui montent. Tant qu’il y avait des gens qui partaient à 5 heures du matin par le car d’entreprise et revenaient à 20 heures complètement fatigués, abrutis par le travail, cela ne posait pas de problèmes particuliers. Mais il n’y a plus de travail dans beaucoup de ces cités, à Poissy, à Chanteloup-les-Vignes, à Mantes-la- Jolie ou ailleurs. Dans ces quartiers-là, le travail n’est plus structurant. Donc ce qui reste structurant, c’est l’univers dans lequel on vit, c’est son appartement, l’espace vert qui est en bas de chez soi, le supermarché du coin. Il y a dix ans, le problème ne se posait pas parce que les gens étaient ailleurs dans la journée. Maintenant, ils sont captifs de leur lieu de vie. Leur lieu de vie devient le lieu de production de leurs peines, de leurs angoisses.

Donc, des violences sous ces diverses formes apparaissent. Elles sont discrètes, elles ont du mal à être visibles, elles se passent souvent dans le malheur individuel ou dans la colère contenue. Elles nous interpellent beaucoup plus que les violences plus visibles. Lorsqu’un quartier « coule » en silence, il y a de quoi s’inquiéter. Cela veut dire que les gens qui y habitent n’ont plus la capacité de se révolter collectivement contre la situation qui leur est faite. Là où il y a eu des émeutes collectives, qui toutes ont eu des raisons « objectives », que ce soit à Vaulx-en Velin, à Sartrouville, à Mantes-la Jolie, à Argenteuil, elles ont été provoquées par des événements particuliers qui ont été bien sûr la goutte qui a fait déborder le vase. De ces événements marquants, les jeunes ont été les principaux acteurs. Ils les ont vécus comme des moments d’émotion collective très forte. Les deux ou trois jours qu’ils ont passés à braver l’ordre public et les forces de l’ordre ont été pour eux les plus importants. Ils en gardent un souvenir beaucoup plus fort que d’autres choses qu’ils ont vécues. Pour deux raisons au moins.

- Très souvent, ces jeunes dans ces quartiers ont l’impression que, face à la police, ils ont toujours affaire à l’arbitraire, et qu’individuellement ils auront toujours tort. Tandis que dans ces moments où ils combattent collectivement les forces de l’ordre, ils ont l’impression, ne serait-ce que pour une heure ou deux, qu’ils peuvent inverser un rapport de force dans lequel ils sont en permanence perdants.

- Ces moments d’émeute collective ont permis aux gens de ces quartiers, y compris les adultes, de parler et de faire parler de leur misère, de leurs problèmes. Grâce à ces violences collectives, on a pu s’intéresser un peu plus à leur sort, sinon on les aurait oubliés.

Pour conclure : si nos rapports sociaux n’arrivent plus à réguler ces violences invisibles, et à trouver les moyens de médiation démocratique nécessaires pour que des gens puissent avoir accès à la parole d’une manière autre qu’à travers les violences collectives, il y a sûrement de quoi s’inquiéter pour notre démocratie.

Adil Jazouli

Adil Jazouli, né au Maroc en 1955, arrivé en France en 1974, titulaire d’un DESS de psychosociologie des organisations, d’un doctorat de sociologie, travaille depuis une quinzaine d’années sur les questions relatives à l’immigration, à la jeunesse et aux banlieues. Il est depuis 1991 le fondateur et le directeur de Banlieuescopies, programme d’observation et d’évaluation des politiques publiques dans les banlieues. Il est l’auteur de plusieurs rapports et ouvrages, dont le dernier, « Les années banlieues », a été publié en 1992 au Seuil.

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