Face à l’inacceptable

A la radio

François Mitterrand, Michel Bon, Edouard Balladur and Michel Serres

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François Mitterrand, Michel Bon, Edouard Balladur and Michel Serres, « Face à l’inacceptable », Revue Quart Monde [Online], 149 | 1993/4, Online since 01 June 1994, connection on 30 November 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3332

Désormais, la Journée du refus de la misère est célébrée dans le monde entier. C'est un temps d'attention particulière pour se mettre à l'écoute des plus faibles, de ceux dont la condition trop dure et l'humiliation éteignaient la voix, de ceux dont le réel refus de l'inacceptable n'avait jamais été pris au sérieux. Il s'enracine dans le 17 octobre 1987, première journée mondiale du refus de la misère. Ce jour-là, en France, à Paris, en un lieu symbole - le parvis des Libertés et des Droits de l'homme - une dalle a été posée pour rendre hommage aux victimes de la misère.

Le 17 octobre 1993, sur ce parvis, des personnes du Quart Monde et leurs amis ont rappelé l'origine et le sens de cette journée, dans une conférence de presse internationale. Elle introduisait à la commémoration publique où chacun des milliers de participants a fait silence et retrempé sa volonté d'éradiquer la misère. De nombreux médias ont prêté leur concours à l'événement.

Pour la station de radio Europe 1, « la fonction d’un média est de témoigner du monde dans lequel il existe…, et parler des misères, c’est les débusquer toutes, toutes inacceptables, à ceux qui les vivent, à ceux qui les voient à leur porte. » C’est pourquoi, tout au long du vendredi précédent le 17 octobre 1993, elle a invité diverses personnalités à répondre, en substance, à deux questions : Quelle est votre définition de la misère aujourd’hui ? En quoi la jugez-vous inacceptable ?

Quatre de ces interventions sont publiées ci-dessous.

François Mitterrand, Président de la République : Le premier droit de l’homme

(Donner une définition de la misère) est une question pratiquement impossible. Il y a tant de formes de misère, et je suppose en même temps qu’à travers les temps, la notion de misère s’est toujours appliquée à ce manque fondamental qu’ont beaucoup d’êtres humains sur le plan intellectuel, affectif, matériel, physique… la liste est longue. Aussi, quand je regarde bien autour de moi aujourd’hui, je vois la misère qu’on pourrait confondre, mais ce ne serait pas suffisant, avec la pauvreté. C’est-à-dire ceux qui n’ont rien ou qui n’ont pas le moyen de se faire reconnaître, ni pour vivre, ni pour faire vivre ceux qu’ils aiment, ni même enfin pour se développer, bien entendu ; ils ne sont rien, ils restent rien.

Cela me paraît être la plus grande misère : n’être rien, ne pouvoir jamais devenir quelqu’un, n’avoir pas d’identité. Je crois que le nombre de ceux qui ne sont rien, qui ne sont reconnus par rien – bien qu’en France, et sans doute dans d’autres pays, on ait fait un effort réel pour les identifier – se trouve accru par le fait que le chômage représente un facteur non pas nouveau, mais particulièrement cruel dans la mesure où il a suivi tout aussitôt les immenses progrès de la technologie - je n’ose même plus dire progrès après ce que je viens de dire – et qu’il risque d’ajouter encore des millions de miséreux, c’est-à-dire de gens rejetés.

Pour moi la misère, c’est le rejet. Si vous voulez une définition : est misérable, en effet, celui qui se sent seul, perdu, abandonné, sans recours et c’est vrai dans tous les domaines.

(La misère) est toujours inacceptable. Il semble que nous disposions de plus d’instruments, de plus de moyens de réduire la misère. C’est donc plus intolérable de la voir se perpétuer en l’an 2 000 plutôt qu’en l’an 1 000. Donc, admettons comme idée de base que la misère n’est jamais acceptable quels que soient le temps, l’époque. A l’époque actuelle, c’est nous qui vivons, c’est donc nous qui sommes responsables, c’est nous qui devons nous sentir comme responsables de la misère des autres. J’ai envie de vous répondre automatiquement : « Bien entendu, elle n’est pas tolérable. » Cet an 2 000 a quelque chose de décevant pour ceux qui ont été élevés et qui ont vécu dans l’idée d’un progrès continu de l’humanité.

Comment lutter ? Les moyens sont nombreux, mais ce qui est vrai, c’est que nos sociétés ne se mobilisent pas. Il faudrait l’accord des puissances publiques, de l’Etat, de la société elle-même, de ses corps intermédiaires, et pas simplement des mouvements, des organisations non gouvernementales, caritatives qui peuvent panser des plaies, mais qui ne peuvent pas guérir le mal (…)

Bien entendu, le premier droit de l’homme c’est justement d’être, de ne pas être rien. Ceux qui ont lutté pour les droits de l’homme, longtemps avant que l’expression ne fût connue, avaient toujours cela en tête ou dans le cœur : c’est faire que chacun être humain, entre le moment où il naît et le moment où il meurt, ait pu, au cours de sa vie, disposer d’un regard et en même temps être vu, c’est-à-dire vive en communauté.

Michel Bon, Directeur de l’Agence nationale pour l’emploi : Question de solidarité et de cœur

La misère au sens traditionnel - c’est-à-dire la pauvreté, la maladie, la guerre - existe toujours, évidemment, il n’y a qu’à vous écouter dans vos journaux. Mais chez nous, au fond, cette misère-là avait beaucoup reculé.

Et puis, tout à coup, on a l’impression qu’elle revient en force. On retrouve des mendiants partout, on voit, des gens la nuit dans la rue, les sans domicile fixe. Il y a la misère de la drogue, celle du sida, du chômage.

Alors, on se demande, devant cette explosion à nouveau de la misère, si tout ce qu’on a pu faire pendant des générations pour l’éliminer a raté, si cela n’avait pas de sens, si l’on s’est donné du mal en vain. Moi je crois que non, je crois qu’on a eu raison de faire tout cela, et que ce que l’on voit aujourd’hui, c’est un autre visage de la misère. Et, à mon sens, c’est quelque chose qui a beaucoup à voir avec la solitude : la solitude du chômeur qui voit son utilité dans la société niée par son chômage, la solitude de l’immigré qui est rejeté de son pays mais rejeté du nôtre aussi, la solitude des vieillards, etc..

Alors, cette misère-là, elle est difficile à combattre, parce que ce n’est pas une question d’argent. C’est une question d solidarité, c’est une question d’amour, et cela, on ne peut pas le faire par décret.

Edouard Balladur, Premier ministre : La misère, un sentiment de solitude

La misère, c’est évidemment d’abord le sentiment de dénuement matériel. Mais je crois que c’est également et peut-être même autant le sentiment de la solitude, le sentiment de ne plus avoir de recours, d’être seul face à soi-même et à ses difficultés, de ne pouvoir compter sur rien ou sur personne.

Le progrès de notre conscience collective, de nos idées morales fait que c’est beaucoup moins supporté qu’hier ou qu’avant-hier. Mais ce qui me frappe beaucoup, ce qui prouve que nos concitoyens ont un sens très fort de la morale aussi bien individuelle que collective, c’est que chaque fois qu’on fait appel au sentiment de solidarité des Français, ils se mobilisent.

Alors, puisque vous m’interrogez dans la fonction officielle que j’occupe aujourd’hui, toute la question est de savoir si nous savons ce qu’il faut faire et si nous le faisons bien. Tout ce que je peux dire, c’est que nous faisons tout ce que nous croyons et que nous pouvons faire. Est-ce bien fait, est-ce mal fait, est-ce suffisant ? Il faudrait sûrement faire mieux, et ça pourrait sûrement avoir de meilleurs résultats, mais enfin le sens de l’effort, il est très clair.

Michel Serres, Philosophe : La loi du plus fort contredit la démocratie

« Là où les hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés. S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré. » Je m’associe volontiers à ce qu’à dit le père Joseph Wresinski, pour quatre raisons.

La première est d’ordre politique. C’est une publicité quasi mensongère de nos pays riches et puissants que de dire que leurs citoyens vivent en démocratie. Il faut qu’ils sachent que ce n’est pas vrai. Parce que, tant que nos pays riches et puissants produisent et tolèrent auprès d’eux le Quart Monde et loin d’eux le Tiers Monde, ils ne vivent pas en démocratie, mais dans la plus féroce et la plus meurtrière des aristocraties de l’histoire. Et l’idée de démocratie, politiquement, est la publicité des pays riches en leur faveur.

La deuxième raison est d’ordre historique. Nous, habitants des pays riches et puissants, pensons toujours que nous sommes à la tête d’un mouvement que nous appelons « le progrès. » Tout simplement parce que nous sommes dans le progrès, il y a les laissés-pour-compte du progrès : ceux qui n’ont pas pris le train du progrès, qui « restent en retard » comme on dit, et « nous sommes en avance. » Et cette idéologie est, là aussi, une publicité hypocrite et mensongère des pays riches et puissants. Tant que nous laissons derrière nous les pays du Tiers Monde et les misérables du Quart Monde, notre progrès ne vaut pas grand chose.

La troisième raison est plus profonde encore. Elle tient à nos pratiques de la concurrence qui s’appuient prétendument sur une loi naturelle. Vous savez sans doute que la loi de sélection, dite de Darwin, consacre la victoire des plus forts et l’élimination des plus faibles. Il faut ne pas hésiter à dire que cette loi est la loi des bêtes, que l’homme est devenu homme, et que l’humanité est devenue humanité dès lors qu’elle a refusé cette loi, c’est-à-dire qu’elle s’est décidée à protéger les faibles et à protéger les plus démunis. Tant que nous restons dans la loi de la concurrence, de la compétition, de la gloire du plus fort, de la mise au pinacle de tout ce qui gagne, nous restons des animaux.

Et donc, tant que nous, pays puissants et riches, nous nous glorifiions de notre force, nous nous glorifions d’être à la tête du progrès et d’être en démocratie, nous faisons notre propre publicité, mais nous sommes sous la loi naturelle animale, nous ne sommes pas dan s le progrès, nous sommes en aristocratie, et non en démocratie

La quatrième raison, encore plus présente à mon esprit, est la suivante : le père Joseph Wresinski est admirable pour avoir eu l’idée que la réduction des inégalités, dont les misérables souffrent essentiellement, pourrait à la rigueur être apportée par la culture et le savoir, et il a raison. Mais de nouveau, alors que les pays riches et puissants disposent de plus de science, de plus de technologie et de plus d’expertise, ils doivent déplorer, je le déplore en premier puisque je suis moi-même de cette corporation-là, que la science, la technologie et la culture aujourd’hui travaillent, hélas ! à l’accentuation des inégalités plus qu’au rattrapage des dites inégalités. Par conséquent, là aussi, il faut faire une révision déchirante, et par conséquent les aristocrates que nous sommes doivent le plus possible être attentifs à ce problème et c’est pourquoi, pour ces quatre raisons, je soutiens l’action du père Joseph Wresinski et je répète partout la phrase qu’il a fait inscrire sur la dalle du Trocadéro.

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