«Cette histoire n’a pas encore commencé...»

Michel Serres

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Michel Serres, « «Cette histoire n’a pas encore commencé...» », Revue Quart Monde [Online], 169 | 1999/1, Online since 05 September 1999, connection on 10 April 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2571

A force de parler d’exclusion, n’a-t-on pas oublié ce que le mot signifie vraiment ? Michel Serres posait la question, lors d’un débat organisé en 1995 pendant les « Journées du Livre contre la misère ». Après avoir exploré brièvement les divers champs porteurs d’exclusion - espace, temps, histoire, progrès - il invitait à renverser enfin l’histoire, après deux mille ans...

Index de mots-clés

Histoire, Mémoire

Index chronologique

1999/1

Avant de traiter de l’exclusion de l’histoire, arrêtons-nous d’abord sur l’exclusion.

Supposons que nous, qui nous trouvons ensemble, ici, au milieu de ces murs, et comme à la maison ou en famille, parlant notre langue et pratiquant quelque métier, nous expulsions violemment de notre communauté actuelle quelqu'un ou un groupe de personnes. « A la porte ! » dirions-nous. Les voilà hors de ces murs, interdits de séjour.

Ainsi les sociétés organisent-elles l'espace, de sorte qu'un jeu de limites distingue leur intérieur, où l'on jouit d'une certaine appartenance, de l'extérieur réputé étranger. L'acte d'exclure suppose ce dedans et ce dehors.

Avoir supporté parfois ce rejet ou ce renvoi apprend à quel point le consensus de tout collectif l'appuie. Les portes, alors, se ferment sans aucune exception. Racine, sans doute, de tout le mal du monde, la passion de l'appartenance se fonde elle-même sur l'exclusion.

Peuplant les villes et les rues, ces expulsions si fréquentes se lisent aisément dans l'espace et le langage familiers. Elles sont assez visibles donc, et parfois même spectaculaires pour que la bonne volonté, scandalisée, cherche à remédier à ce mal.

En avance ou en retard sur ce temps-là...

Moins évident, un autre type d'exclusion concerne l'histoire et ne se sert plus de l'espace mais du temps.

Tout le monde admet, en effet, que nous vivons dans le temps et qu'il s'écoule, sans jamais revenir en arrière, du passé vers le présent. L'histoire s'achève derrière l’instant présent et nous attend, devant. Nous venons de dessiner des frontières, dans l'espace, de sorte que l’on se tenait ou dehors ou dedans. Maintenant, nous vivons après ou avant telle ou telle date. C'est une autre sorte de limite.

Cela, au premier abord, ne paraît pas pernicieux. Mais un certain accord, parfois inavoué, nous pousse à penser que tels ou tels individus, que tels ou tels groupes sociaux vivent en avance ou en retard sur ce temps-là. Sans y voir de malice, nous disons volontiers que les cultures et les techniques de certaines populations, amérindiennes ou de Nouvelle-Guinée, par exemple, datent de l'âge de la pierre taillée. Nous n’admettons donc pas les hommes de ces régions comme nos contemporains. Pourtant, ils vivent dans la même année, au même jour et à la même minute que nous. Ces habitants du même présent, exactement de la même histoire, nous les en excluons.

De même, lorsque nous parlons du développement : les pays ou les personnes, riches et puissants, se vantent de vivre à l'extrême pointe de leur temps. Leurs savoirs, performances, mœurs et usages marquent une avance que les autres, dits en retard, s'épuisent à rattraper puisque le discours officiel les appelle « sous-développés » ou « en voie de développement ».

Cela revient à expulser de l'histoire actuelle ceux qui lui appartiennent bel et bien. Mais nous ne nous apercevons pas de cette exclusion du fait de la transparence du temps.

Cette idée de l’histoire permet donc à certains d’avoir toujours raison, pour la simple et sotte raison qu'ils vivent au moment présent, le meilleur par définition puisque le dernier en date. Certaine évolution choisie détache, devant, ceux qui dominent et disent qu’ils n’écrasent pas les traînards mais vont seulement plus vite. L'arrogance passe dans le temps et construit l'histoire à son profit. La vitesse de son avancée, plus ou moins rapide selon les personnes et les groupes, les sélectionne, de sorte qu'il faut à tout prix se trouver dans le peloton de tête, « dans le coup ». Cependant, ceux qui s’estiment les plus en avance vivent aussi en retard, tristement, sur cent choses dont les relations humaines ; les plus en retard des dits sous-développés pourraient aussi, sur mille points, donner des leçons au monde.

L'un des premiers penseurs à inventer ou célébrer l'idée de progrès, en matière d'histoire des sciences, Pascal, disait que nous sommes juchés sur les épaules de nos Anciens, ce pourquoi nous voyons plus loin qu'eux. De là, vient la curieuse vanité de nous penser plus intelligents qu’eux, du simple fait que nous vivons aujourd'hui ; nous gagnons sans effort !

Du coup, la théorie du progrès célèbre en temps continu la victoire constante des savants, des riches et des puissants sur les faibles, les ignorants, les misérables exclus du temps présent. Nous devrions dénoncer cette idée de l'histoire comme de la publicité mensongère.

Pis encore, le darwinisme social projette sur le temps de l'hominisation en général ce que je viens de dire sur le temps de l'histoire et du progrès des sciences. La victoire du plus fort dans la lutte pour la vie précipite le vaincu au rang des bêtes.

Tarzan, seul humain, parcourt, triomphant, la jungle aux animaux qui représente, espèce par espèce, les nations et les individus les moins riches, les moins puissants, les moins savants : pas même des hommes. Au bilan, le temps sélectionne, parmi les bêtes, des hommes ; parmi ces hommes, les plus forts, les plus intelligents et les plus riches ; parmi ces derniers, des vedettes, des génies et des dieux. Oui, la sélection se fait dans et par le temps. Les comparatifs et les superlatifs s'échelonnent selon la durée, les rendant presque naturels et transparents.

Voilà, en résumé, l’essence historique du polythéisme : nous vivons, luttons et pensons dans cette histoire-là dont l’écoulement fait fonctionner à merveille la machine sociale à fabriquer des faux dieux.

Quand l’histoire rencontre la misère...

Je voudrais conclure sur l'histoire d'un renversement.

Parmi la paille sale et au milieu des animaux, justement, une certaine Marie accouche dans une étable. Rien de plus misérable que cet entourage et que son couple de sans-logis. Après la naissance de son fils, la dite famille reçoit la visite de rois mages, savants, riches et puissants, partis de très loin à la poursuite d'une observation astronomique. En voyage vers cette étoile que nous hésitons aujourd'hui à qualifier de nova ou de conjonction entre trois planètes, ces trois doctes vivent, pensent et se déplacent dans le temps, par opposition aux bergers qui viennent à la crèche aussi parce qu’ils se trouvent aux environs.

La scène met en présence l'espace et le temps. Les pauvres habitent l'espace, pâturages ou étable, sans histoire, alors que les riches, les savants et les puissants passent dans le temps de l'histoire, alors daté par les phénomènes du ciel.

Voici le sens de la visite : l'histoire rencontre la misère pour la première et peut-être la dernière fois.

Et voici l’événement : les misérables accueillent la science, la richesse, la puissance dont l'histoire s'agenouille devant eux. Or, nous autres, contemporains, admettons depuis tantôt deux mille ans qu'à partir de cette nuit-là, une autre histoire commença, une nouvelle ère, comptée à partir de ce jour-là.

Nous nous tromperions beaucoup, je crois, de penser qu'à partir de cet instant, les savants, les riches et les puissants, reçurent les plus pauvres dans leur histoire. L'histoire continua à n'appartenir qu'aux rois et aux mages. Elle continua à sélectionner durement par le temps ceux qui portent les couronnes de la fortune, de la science et du pouvoir, ces faux dieux du polythéisme fondé sur l'expulsion et la mort des non-couronnés à qui l'on ôte richesse, connaissance et liberté.

Non, les rois mages ne reçoivent ni la famille de l’accouchée ni les bergers. Tout au contraire, ce sont les seconds qui accueillent les premiers.

Le récit ne cherche point à remettre les plus pauvres dans l’histoire mais il fournit la critique la plus dévastatrice de sa conception ordinaire, à la lettre idolâtre ; non les plus pauvres ne deviendront point à leur tour, des rois, de ces faux dieux dont la conduite n’inverse jamais le sens du temps mais le poursuit inchangé. Il demande tout à l’inverse, de repenser l’histoire elle-même à partir des plus pauvres, puisque ceux-ci la reçoivent en visite.

L’étable, lieu pauvre, sans toit : voilà la référence de l’espace ; l’enfant, le plus faible et le non-parlant, voici celle du temps. L’histoire qui couronne les faux dieux s’incline dans l’étable, misérable, devant le monothéisme, enfant fragile. Transcendante ou non, cette histoire n’a pas encore commencé, ce pourquoi on peut la dire divine.

C’est là une bonne nouvelle. Il faut s’y attaquer.

Michel Serres

Académicien, philosophe, professeur émérite à la Sorbonne, Michel Serres enseigne à l’université de Stanford aux Etats-Unis.

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