La misère peut être abolie à condition que tous…

Rédaction de la Revue Quart Monde

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Rédaction de la Revue Quart Monde, « La misère peut être abolie à condition que tous… », Revue Quart Monde [Online], 145 | 1992/4, Online since 05 May 1993, connection on 08 August 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3542

Témoignages recueillis le 17 octobre 1992

Bernard Kouchner, au nom du président de la République : Les cahiers du Quart Monde nous disent qu’il est essentiel que les plus pauvres aient droit à la parole.

Madame la présidente, Mesdames et Messieurs les délégués,

Chers amis,

Au nom du président de la République qui m’a demandé de le représenter aujourd’hui, je vous remercie de m’avoir remis les Cahiers du Quart Monde. Ils nous obligent à ne pas fermer les yeux et à reconnaître que la misère existe, dans le Tiers monde, bien sûr, mais aussi dans nos villes et nos campagnes, près de nous, sous des formes variées, souvent cachées, toujours cruelles, toujours injustes. Ils nous disent aussi que ce sont ceux qui vivent les situations les plus difficiles et les plus inhumaines qui s’expriment le mieux, avec le plus de force et de pertinence, sur leur situation. Ils nous disent qu’il est essentiel que les plus pauvres aient, dans nos démocraties, le droit à la parole ; que ce droit n’est pas facile à exercer et que nous devons l’aider à s’exercer et, à tout le moins, être à l’écoute de cette parole.

La France est la patrie des droits de l’homme et c’est sa vocation de les défendre partout où ils sont menacés. Elle est honorée d’accueillir au Trocadéro cette journée mondiale de la lutte contre la misère, sur cette dalle qui est le lieu symbolique où se recueillent tous ceux qui croient que les choses peuvent et doivent changer et que la misère peut être abolie, à condition que tous, et particulièrement ceux qui ont des responsabilités dans la vie sociale, s’y impliquent et s’y engagent davantage. A un moment où l’importance du chômage accroît les risques d’exclusion sociale, je tiens à réaffirmer solennellement la volonté du gouvernement de lutter contre la pauvreté en France, en Europe et dans le monde. Dans un souci de justice, bien sûr, mais aussi avec la conviction qu’œuvrant pour et avec les plus pauvres, c’est en définitive pour la société tout entière que l’on travaille.

Alain Vidal : Pas de quartier pour l’échec scolaire

Revue Quart Monde : Instituteur à l’école Buffon, au Petit-Colombes, dans la banlieue parisienne, vous avez fondé l’association Ecole Solidaire…

A. V. : Il y a quelques années, quatre ans exactement, Annie, ma femme et moi avons hébergé à la maison une petite fille de ma classe qui vivait dans un véritable taudis. Puis, nous nous sommes rendu compte que 120 gosses de l’école vivaient dans de vrais taudis, style début du siècle. Là-dessus, s’est enclenchée une dynamique. On n’a pas été discret et c’est ce qu’on voulait. D’autres instituteurs ont fait la même chose. Un comité école-quartier s’est constitué. A partir de là, 120 gosses de l’école qui vivaient avec les rats dans l’exiguïté et l’humidité ont été relogés.

De cette dynamique est née l’association « Ecole Solidaire » qui œuvre au traitement social de l’échec scolaire. Nous nous sommes dit qu’effectivement, nous pouvions continuer à travailler longtemps ainsi dans notre quartier avec des travailleurs sociaux mais que jamais on n’en verrait le bout. Nous avons donc développé un partenariat tout à fait particulier avec ceux qui symbolisaient la réussite de la ville, c’est-à-dire les grandes écoles. Nous sommes allés comme instituteurs faire une conférence devant tous les présidents des bureaux d’élèves des grandes écoles (Polytechnique, Centrale, HEC, Mines, Ponts…) Nous leur avons dit : nous sommes instituteurs, il y a des gosses qui souffrent dans les cités de banlieue, nous vous demandons de venir pour que, plus tard, vous puissiez en tirer des conséquences quant aux décisions qui concerneront les cités de banlieue. Ils sont tous venus. Ils continuent à venir. Ils font des animations culturelles, pièces de théâtre, violon, etc. Ils sont en contact avec les enfants. En outre, ils tirent nos journaux de secteur gratuitement. L’important est bien évidemment ce qu’ils apportent aux enfants, mais aussi la conscientisation que cela va apporter dans leur tête lorsque plus tard, ingénieurs, cadres ou anciens de l’ENA, comme on en a actuellement, ils auront à prendre des décisions. Parallèlement, nous avons développé un partenariat avec les élèves du lycée Buffon, dans le quinzième arrondissement de Paris, quartier extrêmement favorisé, qui font exactement la même démarche.

Nous voulons que ceux de la ville, qui symbolisent la réussite de la ville, comprennent que ces enfants peuvent effectivement échapper à l’échec scolaire et à l’échec social qui s’ensuit, si leurs parents ont droit aussi, quel que soit l’âge, à des stages d’éducation permanente. Des stages pris sur le temps de travail ou sur le temps de chômage et pour les mamans qui sont chez elles, des heures de remplacement qui libèrent leur temps. Des stages en relation avec une profession, mais aussi des stages de musique, de théâtre comme en font les cadres

En tant qu’instituteurs – nous sommes 6 heures par jour dans nos classes – nous sentons d’où viennent l’échec scolaire et l’échec social : nous voulons que les parents puissent accompagner leurs enfants sur le chemin de l’école. A travers cela, nous le disons ouvertement : « Pas de quartier pour l’échec scolaire. »

Un message enregistré de l’Abbé Pierre : Une dalle qui rappelle le devoir du refus de la misère

Nous qui vivons aujourd’hui, nous sommes à une époque où nous ne pouvons plus dire : nous ne savons pas. La technique nous entretient de tout, immédiatement, de tout événement à travers le monde. Et cela fait que l’humanité, l’homme, les nations sont acculés à un défi. Le défi de l’oubli ou du refus de la souffrance des autres, de la misère. La misère, c’est ce qui empêche d’être homme. Notre génération est acculée à ce choix, féroce, du chacun pour soi ou, merveilleux, du « tu souffres, j’ai mal », et toutes les énergies se lèvent pour nous guérir ensemble de « ton mal qui est devenu le mien. » Oui, c’est cela le défi de notre temps.

Joseph Wresinski, qui a été pleinement prêtre parce que pleinement donné à l’humain, pourra véritablement dire « Notre Père » parce que, se faisant véritablement, autant que c’est faisable, frère de tous ceux qui souffraient le plus, il a réussi à faire placer au cœur d’une ville comme Paris, en un lieu où tout le monde passe, une dalle qui rappelle le devoir du refus de la misère des autres. Le jour anniversaire où cette Dalle a été placée, le 17 octobre, ce serait rendre service à l’humanité entière que des multitudes de personnes signent un appel à l’adresse des Nations Unies.

Paul Bouchet : L’obstacle essentiel à la mise en œuvre des droits de toute nature, c’est la misère…

Stéphane Paoli : Vous êtes conseiller d’Etat et président de la Commission nationale consultative des Droits de l’homme. Nous nous trouvons dans une salle qui a une certaine importance, n’est-ce pas ?

Paul Bouchet : Oui, puisque c’est le lieu où, en 1948, a été signée la Déclaration universelle des Droits de l’homme : je crois que le symbole est évident. C’est magnifique de signer une déclaration de cette importance, mais ce serait la plus grave des hypocrisies de proclamer des droits qu’on ne rendrait pas effectifs. Il est bien évident que l’obstacle principal, essentiel, à la mise en œuvre des droits de toute nature, c’est la misère.

S. P. : C’est sous votre impulsion que la Commission des Droits de l’homme s’est intéressée à cette lutte contre la misère. Vous considérez, comme toutes les personnes qui se sont exprimées depuis le début, que la misère est une agression, une atteinte aux Droits de l’homme ?

P. B. : C’est plus qu’une atteinte, c’est l’atteinte essentielle. C’est pourquoi nous avons terminé l’année dernière, avec l’ensemble des membres de la Commission, notamment ceux d’ATD Quart Monde, un avis très important, très détaillé, que nous avons transmis aux diverses autorités, et qui fait de la lutte contre la misère la priorité des priorités.

S. P. : Sous quelle forme concrète ? Comment mobilisez-vous ?

P. B. : Il me faudrait plus de temps pour développer point par point. C’est la lutte contre l’échec scolaire. C’est la lutte contre le fait que le droit du logement ne soit pas effectif. C’est la lutte pour la liberté d’expression.

Il y a beaucoup de choses qui se font. Mais elles ne sont pas encore à la hauteur des problèmes. Il y a encore des enfants qui n’ont pas l’accès effectif à l’école ou l’ont avec retard. Ils ont des difficultés d’inscription, parce que leur famille est dans une situation difficile. Chacun de ces cas doit être étudié. Tout homme, tout enfant a droit à l’éducation.

S. P. : Même si des actions ponctuelles sont menées (nous avons eu tout à l’heure le Pérou au téléphone, c’est formidable !) n’avez-vous pas le sentiment qu’il n’y a pas encore de conscience mondiale de la nécessité de se battre de façon réelle contre la misère ?

P. B. : Précisément parce que la misère est universelle, même si cela se produit à des degrés divers, selon la richesse des pays, la lutte contre la misère doit être universelle. Pour l’instant, elle ne l’est pas encore. Les côtés symboliques peuvent donc être dangereux, s’ils sont une hypocrisie. Mais ils peuvent être aussi une occasion de réflexion et d’action. Voilà pourquoi nous avons pu accueillir l’idée d’une journée symbolique, et la reprendre à notre compte ; nous pensons que ce peut être un temps fort dans la lutte qui, elle, doit être quotidienne, contre la misère. Pour cela, il nous paraît utile de faire une journée comme celle-là.

M. Arimane : Redonner le goût de vivre aux exclus

Revue Quart Monde : Allo, La Réunion ? Monsieur Arimane, nous vous entendons très bien. Expliquez-nous ce qu’est votre association des Chômeurs actifs.

M. A. : Bonjour ! Je suis moi-même victime de l’exclusion, comme la plupart de mes amis chômeurs. Je vais témoigner au nom de tous ces amis.

Lorsqu’on est sans travail, on se sent isolé, rejeté. On a l’impression de ne plus exister. On a honte de soi. Je peux affirmer qu’aucune douleur n’est plus atroce que la souffrance morale de ne plus savoir qui on est et ce qu’on va devenir. Trop souvent, on juge un homme à travers ce qu’il fait, à travers ce qu’il produit, mais on oublie de voir l’homme de l’intérieur, en tant qu’homme. C’est important de casser ce mur d’indifférence. C’est important de comprendre la souffrance et toute l’agonie que ressentent les chômeurs. C’est important de leur permettre aussi de s’exprimer et de les écouter. C’est dans ce sens que l’association, dans un esprit de solidarité, a créé des locaux qui nous servent de lieux d’échanges, d’écoute, de transmission de savoirs (apprendre des autres) Cela sert aussi à briser l’isolement, la solitude, et à redonner goût à la vie à des chômeurs. Nous avons aussi créé une maison de réintégration qui, depuis deux ans, là aussi, a redonné le goût de vivre à des SDF, à des alcooliques, que la société avait condamnés et rejetés et qui, aujourd’hui, sont devenus les employés de l’association par des contrats emploi-solidarité. Grâce à cet exemple, nous savons aujourd’hui qu’une des solutions contre l’exclusion et la misère est avant tout la considération, la dignité.

C’est avec une grande joie et une grande émotion que je participe à cette journée mondiale du refus de la misère. Elle nous apporte un peu plus d’espoir, de volonté, de consolation, dans ce petit rôle que nous avons à travers notre association. Savoir qu’il y a encore des hommes et des femmes qui luttent contre l’exclusion, en se donnant la main, nous apporte la certitude que nous réussirons et que nous vaincrons l’injustice.

Je veux redire, pour terminer, qu’un pauvre ou un exclu n’est pas forcément un mendiant. Il ne demande pas la charité, ni la pitié, ni de l’argent, juste un peu de dignité, de considération et d’écoute.

Didier Pineau-Valencienne : Lutter contre l’exclusion a priori plutôt qu’a posteriori

Stéphane Paoli : Monsieur Pineau-Valencienne, vous êtes ancien PDG de Schneider et vous représentez le monde industriel. Merci d’être au téléphone avec nous. Pourquoi vous mobilisez-vous à ce point ?

D. P.-V : Parce que j’estime que la misère, d’une part, l’exclusion, d’autre part, sont des réalités profondément choquantes dans le monde d’aujourd’hui. J’ai entendu une dame qui disait à l’instant : « La misère, c’est la honte », et je pense tout à fait comme elle.

S. P. : Comment luttez-vous vous-même dans votre domaine ? Je crois que vous avez des atouts très concrets, par exemple la création d’un petit lycée à Grenoble pour les jeunes qui sont rejetés de l’école.

D. P.-V : Oui, les industriels peuvent jouer un rôle, en particulier dans la lutte contre l’exclusion du monde du travail qui commence aujourd’hui par l’exclusion des jeunes. A Grenoble, en liaison avec les services du ministère du Travail et de l’Education nationale, nous avons mis au point un programme de pré-qualification des jeunes en difficulté et sans projet. Nous nous adressons à des jeunes de 16 à 25 ans en situation d’exclusion et d’échec et donc inaptes à rentrer dans la vie professionnelle active, et nous leur proposons une période dans l’entreprise sous la houlette de chefs d’atelier. Ceux-ci leur présentent les différents métiers de l’électricité afin de les mettre dans une situation professionnelle réelle.

Nous avons aussi d’autres exemples. Nous avons créé un lycée à l’intérieur de l’un de nos établissements, et nous y accueillons des jeunes qui étaient quasiment exclus du système éducatif public et privé. J’ai vraiment la grande satisfaction de voir que nous avons depuis cinq ans 100 % de réussite au baccalauréat, et c’est formidable de pouvoir dire « rien n’est impossible. » Lutter contre l’exclusion a priori, c’est tellement mieux que de lutter contre l’exclusion a posteriori.

S. P. : C’est sûr. Un mot encore, Monsieur Pineau-Valencienne. Le grand chef d’entreprise français que vous êtes fait-il du prosélytisme autour de lui ? Quand vous rencontrez un autre industriel, essayez-vous vous-même de le sensibiliser à cette démarche, et à ce refus de la misère ?

D. P.-V : J’ai passé mes vacances à mettre noir sur blanc les différentes constatations et les actions que nous pourrions tous mener pour que ces initiatives contre l’exclusion se multiplient. En ce moment même, je suis en province, dans une petite ville de Vendée, et nous sommes réunis précisément pour essayer d’imaginer des actions, non seulement dans le monde du travail mais contre toutes sortes d’exclusions, en particulier, vis-à-vis des enfants, des handicapés et pour lutter contre la misère sous toutes les formes.

Eugène Merlet : Redonner l’espoir par l’expérience du beau…

Revue Quart Monde : Père Merlet, vous faites partie de l’association Pro Musicis. Pouvez-vous nous dire comment elle lutte contre la misère ?

E. M : Les moyens de notre association pour lutter contre la misère sont tout simplement d’apporter l’espoir, par l’expérience du beau, à ceux qui vivent dans la misère. Nous le faisons en aidant des grands artistes de la jeune génération à se faire connaître et nous leur demandons de partager leurs talents avec ceux qui vivent dans la misère. Nous avons, par exemple, une série de concerts à l’Opéra-comique. Nos artistes vont donner ces concerts du plus haut niveau à des sans-abri, à des personnes en réhabilitation, à des prisonniers.

Lorsque l’on est témoin de la puissance de la beauté qu’exprime la musique et de la manière dont ces personnes la reçoivent, on s’aperçoit qu’il se passe quelque chose, toute une expérience. Ceux qui nous écoutent se rendent compte que nous les prenons vraiment pour des êtres humains. Nous assurons qu’ils sont capables d’apprécier cette beauté. Et tout d’un coup, on se rend compte qu’il y a quelque chose de merveilleux qui revit : ils ont de nouveau l’espoir en eux-mêmes. Cela par l’expérience du beau. C’est sans doute aussi une expérience de Dieu.

Jean Mattéoli : Nous avons besoin de la contribution des plus pauvres

Revue Quart Monde : Nous avons la joie d’accueillir M. Jean Mattéoli, ancien ministre, président du Conseil économique et social. Monsieur le Président, pourriez-vous nous parler du groupe « Démarche Wresinski », fondé au sein de CES ?

J. M : Je voudrais tout d’abord faire une remarque personnelle. J’ai eu un jour, à la demande de Geneviève de Gaulle, le privilège de remettre des distinctions à deux animateurs d’ATD Quart Monde, et je leur disais que je n’aurais jamais osé les parrainer dans cette cérémonie, par simple humilité, si nous n’avions pas connu le camp de concentration. Si nous n’avions pas eu ce privilège qui nous a permis de toucher l’extrême fond de la misère, et de nous rendre compte aussi que dans cet état de misère, de pauvreté, de détresse, d’angoisse, il y a ceux qui savent résister et ceux qui s’abandonnent. Lorsque nous avons affaire à la grande pauvreté, à l’extrême pauvreté de nos amis du Quart Monde, c’est exactement la même chose. Il faut que nous leur rendions le sens de leur dignité.

C’est ce que me disait un jour le père Wresinski, au CES précisément. Lorsqu’il visitait une famille de pauvres, s’il s’agissait par exemple, d’une mère de famille avec de nombreux enfants, jamais il ne lui donnait quoi que ce soit, jamais il ne lui apportait quoi que ce soit sans lui demander quelque chose en échange, de telle façon que sa dignité fut préservée. Quelque chose en échange, c'était n’importe quoi, ne serait-ce que de lui recoudre un bouton. Il faut qu’avec les pauvres, il y ait échange, ce doit être un e démarche réciproque. Le père Wresinski a fait éclater cette vérité au CES, et c’est grâce à lui qu’ont été prises un certain nombre de décisions, notamment celle du RMI. Le RMI a été crée grâce au père Wresinski et à son rapport au CES.

C’est au CES également que le 17 octobre dernier, sous la présidence de Georges Beauchamps, premier vice-président, a eu lieu la première rencontre du groupe que l’on a appelé « Démarche Wresinski. » Ce groupe n’a pas uniquement pour but, et ce ne serait déjà pas si mal, de perpétuer la mémoire du père Wresinski, mais de faire en sorte que, dans tous les travaux que nous menons, nous n’oublions jamais d’associer les plus pauvres à nos réflexions et de rappeler que nous avons besoin de leur contribution. « Démarche Wresinski » veut aussi participer avec tous ceux qui sont ici, et avec d’autres bien sûr, à toutes les manifestations qui témoignent de l’intérêt, de l’importance, que nous portons les uns et les autres à la grande pauvreté. Mais encore une fois, il s’agit d’une démarche qui entraîne la réciprocité.

Harlem Désir : Rompre le mur de l’indifférence…

Revue Quart Monde : Vous êtes le fondateur de SOS-Racisme et venez de créer un mouvement politique. Pourquoi, êtes-vous présent ici aujourd’hui ?

H. D. : Parce que je trouve que la persévérance d’ATD Quart Monde et de sa présidente, Mme de Gaulle-Anthonioz, que je connais un peu, cette persévérance à poursuivre le travail du père Wresinski, doit être soutenue. On peut se demander pourquoi réclamer aux Nations Unies une nouvelle journée de commémoration. Est-ce par des journées symboles que l’on peut combattre la pauvreté, l’ignorance, la peine, la marginalisation de millions d’hommes et de femmes ? Je crois que cette journée sert tout simplement à rompre le mur de l’indifférence.

Il me semble que nous sommes à une époque où ceux qui ont du travail n’ont jamais été aussi loin de ceux qui n’en ont pas, ceux qui ont des logements de ceux qui sont dehors, ceux qui ont fait des études aussi loin de ceux qui n’ont pas eu cette chance. Le combat qui doit être continué est un combat moral, un combat de solidarité, mais aussi un combat plus politique. Une société qui diverge à ce point est une société malade, et qui risque l’explosion. Par conséquent, nous sommes ici pour rappeler qu’il n’y a pas de république sans idéal d’égalité, de dignité pour tous ceux qui vivent dans notre pays, quelles que soient les chances que leur sort leur a réservées. Nous sommes quand même dans un pays fondé sur l’idée de l’égalité des droits et des chances, et c’est cela que nous sommes venus rappeler aujourd’hui.

Stéphane Paoli : Un journaliste doit témoigner de la misère, c’est évident

Revue Quart Monde : Quel motif aviez-vous pour participer à cette journée ?

S. P. : Mille ! Mais en voici un pour vous donner une idée. Un matin, il y a déjà longtemps – malheureusement la misère, ça dure – en sortant de chez moi tôt pour aller au journal, j’ai vu un type de mon âge manger dans une poubelle. Et ça n’est pas passé et ça ne pourra jamais passer.

RQM : Depuis ce jour-là, vous vous êtes dit que chaque fois qu’on vous le demanderait, vous seriez là ?

S. P. : Oui, mais cela va plus loin. En tant que journaliste, la misère me paraît être le sujet du jour, il ne faut pas passer à côté. Il y a 20 centimètres entre vous et moi, et ces 20 centimètres existent avec tout le monde, y compris avec ceux qui vivent dans la merde, et être un journaliste, c’est être témoin, c’est le dire, c’est s’engager, j’en suis convaincu. On ne peut être journaliste – c’est un peu dur mais tant pis je l’assume – on ne peut être journaliste et ne pas être attentif aux êtres car on passe à côté de l’essentiel. Si l’on est attentif aujourd’hui aux êtres, on ne peut pas passer à côté de la misère, donc un journaliste doit témoigner de la misère, ça me paraît lumineux et évident.

RQM : Une journée comme celle-ci, où il y a beaucoup de gens qui passent, peut-elle être un déclic pour l’avenir ?

S. P. : Je le souhaite ! Je crains que l’avenir immédiat ne soit pas très riant d’où la nécessité de plus en plus forte d’une prise de conscience de tous. Un représentant du Dalaï Lama vient de dire qu’au-delà de tous les grands courants spirituels, musulmans, juifs, protestants… tous devraient se rassembler pour dire qu’il y a des choses inacceptables. Par exemple, qu’on enlève à une famille ses enfants parce qu’elle n’a pas les moyens de les faire manger, c’est un des scandales de la misère, qu’on ne peut pas accepter. On ne peut pas accepter qu’un type mange dans une poubelle. On ne peut pas accepter qu’il y ait à ce point des différences entre des gens qui sont comme nous – encore une fois, on est pareil – cette différence, c’est vraiment révoltant.

Marie-Claire Lienemann : C’est plus difficile pour un ministre que pour un maire…

Revue Quart Monde : Marie-Claire Lienemann, vous êtes ministre délégué au Logement. Pourquoi êtes-vous venue aujourd’hui ?

M.-C. L. : Dans le secteur qui est le mien, les problèmes du Quart Monde et de la misère sont particulièrement sensibles, et nous n’avons pas réussi à faire en sorte que les lois aient une efficacité pour les plus démunis. Cela m’engage en tant que responsable, et en tant que citoyenne à agir pour que le droit au logement devienne une réalité. Pour y parvenir, il va falloir prendre des risques : aller parfois contre l’opinion qui a peur d’être bousculée, aller contre l’intérêt du moment politique apparent. Je crois que le combat qui doit être mené mérite bien cela.

RQM : Etes-vous prête à prendre ces risques ?

M.-C. L : Je les ai pris quand j’étais élue locale. J’essaie de les prendre au niveau du gouvernement, et c’est un peu plus difficile parce que l’on a moins de marge de manœuvre que l’élu local pour convaincre. Quand on est maire, on peut parler avec des gens, les convaincre ; pour un ministre, c’est plus difficile, mais il faut quand même s’y attacher. J’ai un peu essayé avec les réquisitions et je me sens très en difficulté, par exemple pour la question des Maliens qui restent sur l’esplanade de Vincennes. C’est autour de cela que je mets beaucoup de mon énergie ; pour l’heure, cela suppose aussi que de chaque côté, on passe un petit pas vers l’autre…

RQM : Quand on sait qu’en France, il y a deux millions cinq cent mille pauvres, que dit Marie-Claire Lienemann ?

On a déjà le RMI pour faire quelque chose, mais un mouvement beaucoup plus vaste est nécessaire. Il faut avoir plus confiance dans l’autre, aller vers lui. Je suis toujours frappée par les graffiti lors d’une opération de logement social pour les plus démunis : ils expriment le refus des gens du quartier. On veut bien donner, mais on ne veut pas partager au sens large du terme, c’est-à-dire vivre avec. Cette vie ensemble est la nouvelle étape contre la misère.

Rédaction de la Revue Quart Monde

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