Un enjeu qui nous unit

Message de l’Océan Indien

Michèle Gérardin

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Michèle Gérardin, « Un enjeu qui nous unit  », Revue Quart Monde [Online], 145 | 1992/4, Online since 01 June 1993, connection on 08 August 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3543

De l’Ile Maurice, Michèle Gérardin rapporte les échos du 17 octobre 1992 et résume ce qu’ont dit et écrit les signataires de l’appel aux Nations Unies pour la reconnaissance officielle d’une Journée mondiale du refus de la misère. Parmi les témoignages recueillis, une phrase : « Il faut humaniser le monde. » Mieux qu’un leitmotiv, une invite fraternelle.

L’île Maurice, république depuis le 12 mars de cette année 1992, est forte d’une population d’un million d’habitants d’origines très variées venant de l’Inde, d’Afrique, d’Europe et de Chine. Plusieurs grandes religions y sont fortement implantées : hindouisme, christianisme, islam, bouddhisme. Nouvellement industrialisé, le pays se développe rapidement sur le plan économique. Actuellement, le niveau de vie moyen s’élève mais beaucoup se souviennent d’une enfance ou d’une jeunesse encore toutes proche durant laquelle ils ont connu les privations. Beaucoup de familles vivaient alors dans des habitations très légères et dépendaient de la charité après le passage d’un cyclone dévastateur. Les gens se souviennent de la solidarité qu’entraînaient ces situations difficiles, de la générosité des voisins, d’amis… « Personne ne se posait de questions, tout le monde s’entraidait. » Alain Fanchon, un des alliés d’ATD explique : « Dans les années 80, l’île vivait une période de chômage sans précédent. De cette époque est née une grande conscience de la solidarité. Malgré les désillusions politiques, ce qui reste de cette conscience cherche toujours une voie pour s’investir afin de détruire l’injustice sociale. »

L’occasion de faire comprendre combien la vie est difficile

« Aujourd’hui, le 17 octobre, je sens une grande joie au fond de mon cœur, parce qu’on est ensemble pour vivre la paix », dit Rainsley Nicole, un père de famille du Quart Monde. Pour Ricardo Pierre-Louis, « cette journée du refus de la misère est très importante parce que cela donne aux gens qui connaissent la misère l’occasion de dialoguer avec les autres, de faire comprendre combien la vie est difficile. Par exemple, les femmes de mon village vont travailler dans les champs durant toute la journée. Elles rentrent fatiguées et doivent encore aller laver à la rivière, nettoyer la maison, s’occuper des enfants, préparer le repas… Parfois, les enfants, les plus grands, doivent quitter l’école pour aider leurs parents. Les gens ne comprennent pas, ils pensent qu’elles ne s’occupent pas de l’avenir de leurs enfants. C’est aussi une possibilité d’expliquer combien nous sommes plus vulnérables, sans protection, plus vite contaminés que les autres par la drogue, l’alcool… et tout arrive jusqu’à nous, surtout ce qui est mauvais. »

Dans les couches sociales plus aisées, les gens ont participé avec enthousiasme à la journée comme le début d’une histoire commune : « C’est une occasion de s’arrêter, découvrir, réfléchir et comprendre ce qu’est la misère pour pouvoir ensuite agir tout au long de l’année. » Pour Pamela Milazare, c’est un jour important qui a permis aux gens dans la misère de se retrouver ensemble, et avec d’autres. « Avec des personnes de tous milieux qu’ils ne trouvent pas dans la vie de tous les jours. Sauf lorsque ceux-là ont des choses à leur demander, ce qui n’est pas une relation d ‘égalité. Si chacun pense autrement, ensemble on pourra changer quelque chose. »

Impliquée dans la préparation de la journée, Patricia Achille a réalisé combien « les gens étaient fiers et heureux, car ils étaient à l’honneur ce 17 octobre. »

S’unir aux témoins de la misère

Environ un mois après le lancement, par M. Javier Perez de Cuellar, ancien secrétaire général de l’ONU, de l’appel aux Nations Unies pour la reconnaissance du 17 octobre, Journée mondiale du refus de la misère, environ 20 000 signatures ont été reçues au secrétariat de cette campagne. Une sur dix est accompagnée d’un témoignage, parfois très bref, le plus souvent de quelques phrases, plus rarement de plusieurs pages. Ces messages indiquent, par leur spontanéité et leur diversité, ce qu’éveille le refus de la misère. Il a paru utile dès maintenant d’en donner un aperçu avant qu’un travail en profondeur n’en rende mieux toute la richesse.

Les témoignages se font ainsi l’écho des paroles du père Joseph Wresinski dans les « Strophes à la gloire du Quart Monde de tous les temps », lors de l’inauguration de la Dalle à l’honneur des victimes de la misère : « Je témoigne de vous, pauvres de tous les temps… »

Refuser la misère, destruction de l’humanité

« Un individu dans la misère est à peine un être humain. Je n’accepte pas ça. » Ce cri du cœur exprime toute l’indignation des personnes pour qui la misère est une atteinte à leur humanité même : « On ne peut avoir bonne conscience tant qu’il n’y aura pas de justice pour tous. »

« Plus de misère dans le monde ! » En tant que citoyens, beaucoup, dans leurs témoignages, refusent que d’autres soient exclus de la vie économique, sociale, culturelle. Détruire la misère doit être une priorité dans nos sociétés.

Comment admettre que la misère fasse perdre son identité à un être humain ? Refuser la misère, c’est affirmer la dignité de chacun, remettre les personnes debout, reconnaître les ressources cachées en tout homme.

« Etre dans la misère et vouloir m’en sortir »

L’homme qui écrit cette phrase indique pour adresse : SDF (sans domicile fixe.) Il est de ces hommes et ces femmes qui reconnaissent dans cet appel « l’espoir de voir le bout du tunnel », parce qu’eux vivent la misère au quotidien.

« Pour pouvoir en parler, il faut l’avoir connue. Je suis de ceux-là », écrit un homme invalide, membre d’une association humanitaire. Le 17 octobre : « on essaye de survivre et de trouver quelque chose pour se mettre au chaud » écrit un homme sans foyer, et il continue, « J’ai invité d’autres à signer l’appel. »

Ce jour-là est vécu comme un jour différent : « J’ai rencontré des gens qui m’ont dit bonjour et au revoir », écrit cet homme âgé marqué par la misère. « Entendre des témoignages comme cela, redonne la vie, moi aussi je suis passé par là », dit un autre. C’est un jour où l’on rencontre des amis, connus dans un bidonville, et où l’on se redit que l’on veut que « mes enfants ne vivent pas ce que j’ai vécu. » Le combat contre la misère est quotidien. Il engage à la fraternité avec plus démuni que soi.

Que chacun fasse bouger les choses à son échelle

Des signataires font part de leurs engagements personnels : actions avec une association caritative, une communauté de quartier ; projets en Tiers Monde, avec un parti politique. Un agent immobilier prend la résolution de lutter pour le logement de ceux qui en sont exclus. Pour certains, ces engagements passent également, et d’abord, par une conversion de soi, un changement de regard, une ouverture aux autres. L’un témoigne du courage d’une famille avec six enfants menacée d’expropriation. Un animateur rapporte une expression entendue : « J’en ai marre d’être traité de pouilleux quand je vais faire mes courses » et conclut « ces simples paroles ne justifient-elles pas la Journée du 17 octobre ? »

Certains racontent comment ils marquent le 17 octobre 1992. Un instituteur parle à ses élèves de la dignité des plus pauvres, une bibliothécaire ouvre un stand d’informations, d’autres se réunissent dans leur quartier pour réfléchir aux personnes privées des droits fondamentaux. Nombreux sont ceux qui participent aux rassemblements organisés, notamment par le Mouvement international ATD Quart Monde. Beaucoup prient pour et, parfois, avec les pauvres. « Ce jour-là, (je serai) à l’écoute de mon propre cœur pour reconnaître ma misère et enfin pouvoir m’en libérer. » Les pensées de certains vont « vers les hommes de l’Afrique, ma terre natale, qui ne savent plus sourire », vers les vieillards, vers ceux qui sont pris dans la spirale de l’extrême pauvreté.

Agir auprès des pouvoirs publics

« Pourquoi la municipalité ne fait-elle rien ? », demande un ouvrier manœuvre, dans son témoignage, devant la mort de faim et de froid d’un sans-abri de sa ville. Plusieurs personnes en appellent aux responsables locaux, aux gouvernements nationaux, à l’ONU pour qu’ils donnent priorité à la lutte contre la misère. Elles signifient ainsi leur refus d’une société à deux vitesses et expriment leur indignation devant les écarts grandissants entre pays riches et pays pauvres. Elles réclament de véritables réformes et soulignent le devoir de la presse de traiter chacun en égale dignité.

Une journée mondiale du refus de la misère : « Un petit coin de ciel bleu »

De même que la misère est mondiale, de même faut-il une journée mondiale pour mobiliser tous les peuples épris de justice, de partage et de paix, pour galvaniser ceux qui sont tentés de baisser les bras. « Face à la misère, j’ai l’impression de n’être qu’une coque de noix dans la tempête », dit l’un. A cette remarque répond l’autre : « Il faut unir nos forces et sensibiliser le maximum de personnes. » Certes, le refus de la misère est un travail de longue haleine mais le 17 octobre est un temps fort pour « recharger les batteries afin que les 364 autres jours de l’année en soient l’écho et la mise en œuvre. » Ce jour-là, « nous devrions apprendre à accueillir les plus pauvres dans nos vies », entendre leur parole et parler avec ceux qui sont d’habitude des sans-voix.

Pour de nombreux signataires de l’appel, cette journée doit être non seulement connue par toutes les personnes du monde, mais aussi reconnue officiellement par tous les pays des Nations Unies, car l’exclusion sociale et culturelle qu’engendre la misère est une violation universelle des Droits de la personne.

Maintenant la parole est au lecteur

Les témoignages ici réunis auront peut-être donné au lecteur le désir d’apporter sa voix. Nos signatures et celles de nos amis, nos témoignages et ceux de nos voisins seront autant de contributions à la réalisation de ce rêve du père Joseph Wresinski : que le 17 octobre soit pour tous les peuples la Journée mondiale du refus de la misère.

Jeanne Huang, Robin Rice, Marie-Hélène Tisserand, Olivier Gerhard

Mais il faut continuer…

L’appel aux Nations Unies pour reconnaître le 17 octobre Journée mondiale du refus de la misère a été bien accueilli tant par les dirigeants du pays que par les chefs religieux et la population.

« Je veux vous aider. J’ai la chance de m’en être sorti, d’avoir maintenant des possibilités que d’autres n’ont pas… J’aimerais que cela puisse servir à ceux qui sont encore dans la misère. » De nombreuses personnes de la classe ouvrière ou moyenne soutiennent ainsi la campagne de signatures de l’appel.

Des amis fortement engagés dans la campagne de signature de l’appel nous confient leurs motivations, telle Marie-Ange Fanchon : « Je suis issue d’une famille pauvre. Grâce aux efforts de mes parents, j’ai pu faire des études et avoir un emploi. Cet emploi m’a élevée dans l’échelle sociale mais je suis toujours en contact avec le Quart Monde. Dans le quartier où j’habitais, la misère est bien là, qui favorise l’alcool, la drogue, la violence, l’analphabétisme, le chômage. A tout cela, je dis non. Témoin de toutes ces misères, les ayant subies personnellement, les refuser est pour moi un devoir sacré et tout à fait naturel. Les familles du Quart Monde sont les mêmes partout, leurs humiliations sont les mêmes et leur générosité aussi. De cela, elles ne sont pas toujours conscientes, il faut les aider à prendre conscience de leur dignité. En nous regroupant, nous pouvons nous entraider et refuser à haute voix ces humiliations. »

« Dans mon enfance, ajoute Alain Fanchon, quand on faisait une course à pied entre amis, on donnait une avance au plus faible. Pour moi, refuser la misère c’est donner une avance aux pauvres en leur donnant les plus grands savoirs, la plus grande technologie, pour qu’on arrive en même temps au but. Une telle Journée mondiale signifie mettre les pauvres à l’honneur, ils le méritent amplement par leur courage pour continuer à vivre et à cause de tout ce qu’ils subissent. »

Plusieurs Mauriciens soulignent que cette journée réunit tout le monde dans un mouvement non politique, non religieux, c’est-à-dire quelque chose qui unit au lieu de diviser. Dans un pays où chaque groupe ethnique ou religieux déploie ses ressources pour préserver sa culture, son style de vie ou ses pratiques religieuses, le refus de la misère permet à tous de se retrouver dans un projet commun. Le devoir envers les plus pauvres, le service rendu aux autres sont des priorités pour tous les groupes religieux. La lutte contre la misère permet donc à chacun d’eux de bâtir avec les autres dans un esprit de tolérance et d’amitié. Tous ceux qui souffrent de la misère, de l’exclusion, et qui veulent apporter leur pierre à la construction du monde nous convient à cette unité. « Il faut que ce message atteigne le cœur et la raison des dirigeants car ils traduiront leurs engagements dans les décisions politiques. »

Tous partagent le sentiment que la Journée mondiale du refus de la misère est un espoir à transformer en message pour le monde entier. Pour Pascale Avice, « parce que chaque être humain porte en lui ses valeurs et a droit au même respect, il est de (ma) responsabilité de participer à la création d’un monde plus juste où chacun pourra vivre libre, responsable et en fraternité. »

Pour Jean-Jacques Arjoon : « Cette journée nous remet devant la réalité que le monde ne sera pas joli tant que nous ne changerons pas. Nous devons nous unir avec les pauvres sans dédaigner les riches. Les pauvres nous provoquent à l’union. Tant qu’il y a de la misère, le monde est inachevé. »

Michèle Gérardin

Michèle Gérardin, Française, née en 1955. A fait des études d’infirmière-puéricultrice, et exercé pendant plusieurs années à l’hôpital de Strasbourg. En 1985, elle rejoint le volontariat du Mouvement ATD Quart Monde et l’équipe d’animation du mouvement d’enfants « Tapori » A partir de 1988, elle participe en Haïti à l’action Savoir-Santé. Depuis 1990, elle est responsable d’une nouvelle implantation, à l’Ile Maurice.

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