“ Il était difficile de ne pas continuer... ”

Anoman Jean-Baptiste Oguié

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Anoman Jean-Baptiste Oguié, « “ Il était difficile de ne pas continuer... ” », Revue Quart Monde [Online], 195 | 2005/3, Online since 01 March 2005, connection on 02 December 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/355

Procureur de la République, Anoman Jean-Baptiste Oguié, ne s’est jamais résigné aux conditions d’existence indignes qui étaient imposées aux détenus qui purgeaient leur peine à Abidjan ou à Bouaké. C’est pourquoi sa rencontre avec une volontaire puis avec le père Joseph Wresinski fut déterminante... Voici son témoignage donné lors du colloque international organisé par l’université catholique de l’Ouest, à Angers, en février 2003 Les actes ont été publiés sous le titre: Joseph Wresinski, Acteur et prophète du peuple des pauvres, Une voix(e) nouvelle d’humanité, Théolarge n°5, Laboratoire de théologie et des sciences religieuses, éditions de l’UCO, 2004, 224 pages

Mon père était un simple agriculteur qui cultivait un peu de cacao, de café et de cola. Je ne suis pas un fils de riche : j’ai souffert et cela m’a fait agir. A un moment de ma vie, j’ai été privé de ma liberté d’aller et venir. Cela m’a poussé à faire des études de droit. Pendant mes études supérieures, j’ai travaillé dans deux lycées en France et j’ai appris à connaître l’être humain. Je voulais revenir en Côte d’Ivoire comme avocat pour défendre ceux qui combattaient pour les opprimés. Mais, quand j’ai obtenu mon diplôme d’avocat, l’indépendance est arrivée et je n’ai plus jugé utile d’exercer cette profession. Je suis alors allé à l’Ecole de la magistrature où j’ai appris à servir l’homme. Plus tard, quand je suis rentré dans mon pays et que j’ai vu la vie des détenus, j’ai été très choqué parce que les prescriptions réglementaires n’étaient pas respectées et les responsables des prisons se comportaient exactement comme au temps colonial. Je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose pour que les choses changent. Nous avons commencé, dès 1966, à Gagnoa et, grâce aux travaux pratiques et à la culture de la terre, les conditions se sont améliorées et la fréquence des morts a diminué. Mais cela a exigé l’intervention de beaucoup de personnes.

Le baiser au prisonnier.

En 1980, ma fonction m’a emmené dans la seconde ville de Côte d’Ivoire, Bouaké. Là, j’ai rencontré Simone Viguié1 Elle était volontaire d’ATD Quart Monde et infirmière au camp pénal de Bouaké, le principal établissement pénitencier du pays pour des longues peines. Je ne savais pas à l’époque ce qu’était réellement le Mouvement ATD Quart Monde et quand on me disait qu’il fallait s’occuper des pauvres, je me demandais si vraiment des hommes, des femmes pouvaient avoir un regard positif sur les pauvres.

En 1984, Simone m’a demandé si j’acceptais de recevoir le fondateur de son association, de passage dans le pays. J’ai préféré aller au devant de lui et nous nous sommes rencontrés au Foyer Saint-Viateur, à Bouaké. Nous avons discuté un très long moment. Jamais, il ne m’a invité à rejoindre le Mouvement ATD Quart Monde. Il m’a tout simplement parlé de ce que vivent les personnes dans la misère, de ses préoccupations relatives à l’extrême pauvreté, de ce que fait et a fait le Mouvement à travers le monde. En compagnie de Simone, il a rendu visite au camp pénal. Parmi les prisonniers, il est allé vers ceux qui étaient dans les conditions les plus délicates, les malades. Il s’est penché sur l’un d’entre eux et l’a embrassé. Il faut bien avouer que nous, nationaux, nous n’avions jamais eu le courage de le faire. Et quand on est sorti de la salle d’hospitalisation, il m’a demandé ce que je pensais. Je lui ai dit : “ Mon Père, pendant votre visite, j’ai observé que tous les détenus que vous avez rencontrés vous ont regardé avec confiance. Ils ont senti qu’ils n’étaient pas jugés ”.

Habituellement, lorsque des personnes arrivent de l’extérieur, les prisonniers ont envers elles un regard de méfiance, un comportement assez hargneux, parce qu’à la prison, ils sont maltraités. Et quand on est traité comme un animal, on réagit comme un animal.

Au moment de nous quitter, j’ai demandé au père Joseph s’il acceptait de venir chez moi le lendemain pour continuer la conversation autour d’un bon repas. Il n’a fait aucune difficulté, il est venu avec Simone. Il ne m’a fait aucune proposition, nous nous sommes quittés, il est reparti en France. Il a fait une autre visite en Côte d’Ivoire et le même scénario s’est reproduit. Il a quitté le pays avec l’espoir de venir prochainement inaugurer une chapelle que des prisonniers “ élargis ” avaient construite à la Maison des métiers, qui deviendra plus tard la Maison des arts et de la famille.

Faudrait-il rebrousser chemin ?

Nous attendions donc la venue du père Joseph à Bouaké, lorsqu’un appel téléphonique m’annonce la nouvelle de sa mort, le 14 février 1988, alors que je me trouvais au ministère de la Justice.

Un an plus tard, Simone m’annonce que je suis invité au centre international d’ATD Quart Monde, à Méry-sur-Oise. C’était en juillet 1989. Une délégation des familles du Quart Monde du monde entier se rendait ensuite à Rome pour rencontrer le pape Jean-Paul II. J’étais un peu surpris par cette invitation. Mais Simone m’a dit que c’était la volonté du père Joseph. Alors, j’ai fait ma valise et j’ai gagné Méry.

A partir de cette date, Simone et moi avons commencé à cheminer ensemble. Nous avons pensé que cela était une nécessité parce que je voyais, comme me l’avait dit le père Joseph, que le monde d’aujourd’hui se dégradait petit à petit. Je me rappelle qu’à la veille de la guerre du Golfe, en 1991 - alors que nous débattions sur le thème “ Atteindre les plus pauvres ”2, je me suis permis de dire à la présidente du Mouvement international ATD Quart Monde : “ Croyez-vous vraiment que nous aurons les moyens de pouvoir atteindre les plus pauvres alors que dans peu de temps, leur nombre va augmenter considérablement ? ” La preuve est faite aujourd’hui que les plus pauvres de l’époque se sont multipliés par trois ou par quatre. Mais faudrait-il pour autant rebrousser chemin ? Je ne le crois pas.

Quand on a vu le père Joseph...

Quand on a vu, comme je l’ai vu moi-même, le père Joseph et ses volontaires faire certaines choses, il était vraiment difficile de ne pas continuer. Alors, avec Simone, avec le régisseur du camp qui était un peu notre complice, nous avons agi. Non seulement les malades ont été mieux soignés, mais ceux que Simone ne pouvait pas soigner au camp ont été acheminés au dehors. Elle a parcouru la ville pour demander de l’aide à toutes les personnes de bonne volonté pour pouvoir soigner les tuberculeux. Quand les moyens ont été réunis, nous avons convenu de les envoyer dans un centre à l’extérieur du camp pénal. Nous avons convoqué ces malades pour leur dire : “ Nous vous envoyons dans un établissement où vous pouvez avoir la chance de guérir. Nous n’avons pas les moyens d’assurer votre surveillance, nous faisons appel à votre conscience. Mais sachez que si vous quittez la ville pour fuir, vous pouvez être certains que bien vite, vous mourrez ”. Nous avons fait la même chose pour les lépreux. C’est seulement quand nous avons tout terminé que j’ai rendu compte au ministre des décisions que nous avions prises, en lui disant qu’elles étaient peut-être mauvaises mais que c’était fait. Il m’a répondu de continuer.

Et ce camp, qui était la bête noire de tous ceux qui s’occupaient des détenus, a été transformé grâce au courage de Simone. Un exemple. Le camp était entouré de fils de fer barbelé électrifiés. Mais, comme on le dit couramment, un prisonnier qui ne cherche pas à s’évader n’est pas un homme. Avant le changement dans le camp pénal, malgré l’électrification, les évasions étaient massives. Cela s’est arrêté. Les choses sont devenues telles que, quand quelqu’un tentait de s’évader, des prisonniers eux-mêmes intervenaient pour l’empêcher de courir vers la mort.

Simone a eu des difficultés pour obtenir que tous les détenus soient nourris correctement car le pays traversait une grave crise économique et les pouvoirs publics ne pouvaient pas donner les moyens nécessaires pour tous les prisonniers. Je leur ai dit un jour : “ Vous êtes condamnés pour payer une faute que vous avez commise, mais vous n’êtes pas condamnés à mort, il faut nous aider à vous empêcher de mourir ”.

Nous avons proposé que les prisonniers cultivent la terre à proximité du camp pénal pour disposer de plus de légumes frais.

Si comme le père Joseph, j’attache tant d’importance au savoir et à la culture, c’est parce que je sais que c’est par la culture que je suis devenu ce que je suis. C’est pour cette raison que je n’ai pas hésité un seul instant quand Simone a parlé d’alphabétisation, je savais que c’était le meilleur moyen pour changer la mentalité des habitants du camp pénal. Elle a commencé un groupe d’alphabétisation en proposant que ceux qui avaient un peu appris à l’école apprennent à ceux qui n’avaient pas eu la possibilité d’y aller.

Elle a favorisé l’expression artistique de certains prisonniers : ils se sont mis à sculpter, dessiner, tisser. Ceux d’entre vous qui auront la chance d’aller en Côte d’Ivoire pourront découvrir dans la cathédrale de Yamoussoukro la statue de Notre-Dame de tout le monde, sculptée par trois prisonniers. L’un d’entre eux a fait, en bois de teck, pour la cité de promotion familiale de Noisy-le-Grand, un buste grandeur nature du père Joseph qui s’y trouve encore aujourd’hui. A la Maison des arts et de la famille, les anciens prisonniers ont continué à faire des sculptures, de la poterie, de la céramique, du tissage et ont même écrit des livres. J’ai remis moi-même un de leurs livres, Proverbes en liberté3, au ministre. C’est cette connaissance de l’action des prisonniers qui permet d’avoir un autre esprit, un autre regard sur leur condition d’exclus de la société.

Quand des hommes expriment ensemble leur humanité...

Le père Joseph Wresinski, né lui-même dans une famille très pauvre, croyait fortement que “ tout homme est une chance pour l’humanité ”. Au camp pénal de Bouaké, nous en avons fait l’expérience et nous en sommes heureux et fiers. Pour y parvenir, nous avons cheminé ensemble, nous avons partagé, nous avons appris ensemble d’autres manières de faire, nous nous sommes transformés ensemble. Nous avons uni nos efforts avec cette conviction que tout homme est un homme, “ Sran gba ti sran ”, dit-on en baoulé. L’action de Simone a permis que des hommes, riches ou pauvres, malades ou bien portants, cultivés ou sachant à peine ou pas du tout lire et écrire, expriment ensemble leur humanité. Pas les pauvres d’un côté, mais les pauvres avec tous les autres pour bâtir ensemble une nouvelle communauté humaine qui espère que demain sera certainement merveilleux et fraternel.

Ce qui était endormi ne demandait qu’à vivre. La graine semée que beaucoup disaient “ gâtée ”, pourrie, a donné des racines. Elle est devenue un arbre comme les autres qui porte aujourd’hui des fruits dans notre pays et à travers le monde.

Je l’ai senti tout particulièrement en 1998, lors d’une rencontre internationale du Mouvement ATD Quart Monde, au cours de laquelle le responsable du camp pénal, des hommes qui y avaient passé des années en détention et moi-même avons pu partager les changements dont nous avons été témoins.

Le chemin que nous avons pris ensemble est devenu un chemin d’espoir et d’avenir pour tous car c’est le chemin que nous a tracé le père Joseph Wresinski. Un écrivain engagé écrivait un jour : “ Nous n’irons pas au but un par un mais par deux et nous connaissant par deux, nous nous connaîtrons tous et nos enfants riront. ” Alors, avec vous, nous connaissant tous, nous continuerons sur les chemins tracés par le père Joseph.

1 D’une terre que l’on disait morte, coordonné par Philippe Hamel, éd. Quart Monde, 2001, 168 pages et Bout de chemin avec un peuple, éd. Quart Monde

2 Atteindre les plus pauvres, ATD Quart Monde/Unicef, 1996, 182 pages.

3 Proverbes en liberté, présenté par le Club du Savoir du camp pénal de Bouaké, avant-propos de M. N’Guessan Moïse, directeur du camp, 1985, 60 pages.

1 D’une terre que l’on disait morte, coordonné par Philippe Hamel, éd. Quart Monde, 2001, 168 pages et Bout de chemin avec un peuple, éd. Quart Monde, 1998, 120 pages.

2 Atteindre les plus pauvres, ATD Quart Monde/Unicef, 1996, 182 pages.

3 Proverbes en liberté, présenté par le Club du Savoir du camp pénal de Bouaké, avant-propos de M. N’Guessan Moïse, directeur du camp, 1985, 60 pages.

Anoman Jean-Baptiste Oguié

Magistrat, conseiller à la Cour suprême de Côte d’Ivoire, Anoman Jean-Baptiste Oguié, ancien procureur de la République, est président du conseil d’administration du Mouvement International ATD Quart Monde.

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