Avant toute chose, la présence.

André Modave

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André Modave, « Avant toute chose, la présence. », Revue Quart Monde [Online], 195 | 2005/3, Online since , connection on 24 June 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/556

Revenu à Bruxelles, l’auteur passe cinq années “ à ne rien faire ”, comme certains le lui reprochent. Et si cette présence au quotidien des habitants d’un quartier était la première action à entreprendre ?

Index de mots-clés

Présence, Solidarité, Volontariat

Index géographique

Belgique

A mon arrivée en Belgique, le Mouvement ATD Quart Monde n’était pas encore connu. Mais, surtout, la population des très pauvres n’existait pas comme telle. C’étaient seulement des catégories qui étaient identifées par leurs besoins : des enfants abandonnés, des gens à la rue, des vieux, certains immigrés... Il m’a donc fallu aller à la recherche des très pauvres afin qu’ils puissent se nommer comme tels et être reconnus par l’extérieur.

Je n’avais pas d’action à mener. Je n’avais pas non plus de lieux significatifs, comme les cités ou les bidonvilles connus en France. Les plus pauvres étaient dispersés, déménageaient deux ou trois fois par an, occupaient des logements inconfortables, comme des chambres meublées ou l’étage au-dessus d’un café. Quand ils partaient, leurs logements étaient repris par des familles semblables. Mais leurs habitats étaient dispersés. Il a même fallu que je m’éloigne des quartiers qui avaient la réputation d’être pauvres, ou même des rues ayant les maisons les plus vétustes parce que celles-ci étaient habitées par des personnes âgées qui n’avaient pas toujours connu la misère.

J’ai choisi mon premier appartement dans une maison ordinaire d’un quartier de petits ouvriers. J’ai accepté un travail à mi-temps pour nettoyer les sols, tôt le matin ou tard le soir. J’y ai partagé la condition des travailleurs pauvres, venus souvent d’autres villes et vivant dans des logements très dispersés.

Une présence sans relations.

Durant toute la première année, c’est l’absence de relations qui a caractérisé ma présence. J’étais un prêtre au travail. Je n’ai pas cherché à développer des liens avec les quelques “ pratiquants ” de mon quartier, alors que j’aurais pu le faire très facilement. Souvent, ceux-ci se démarquaient des ouvriers : ils étaient commerçants ou ils voulaient continuer à vivre ce qu’ils avaient connu à la campagne. L’absence de relations avec eux me rendait plus disponible à une seconde vague d’appels. Des ouvriers ont voulu engager des contacts avec moi, m’associer à leurs cercles ou à leurs jeux, mais je n’ai pas cherché à y répondre. Ils occupaient largement les cafés, devenus comme leur salle de séjour car leurs logements étaient bien trop petits. Ensuite ce furent quelques immigrés du quartier qui ont voulu m’inviter à leurs rencontres familiales. Mais là non plus, je n’ai pas voulu suivre...

Bref, durant les douze premiers mois, ma “ présence ” fut caractérisée par un non-suivi des relations. En fait j’avais une idée précise des personnes que je voulais rejoindre. ATD Quart Monde m’avait donné la possibilité de rencontrer leurs semblables dans la région parisienne. Je voulais rester disponible pour pouvoir développer ces relations-là lorsqu’elles se présenteraient. Je commençais à identifier certaines de ces personnes. Plus à cause de la manière dont le quartier en parlait que par ce que mes yeux pouvaient voir.

Il s’agissait de rejoindre un peuple souterrain, comme invisible aux yeux de tous, y compris des intéressés eux-mêmes, et ma présence était d’abord celle d’un mouvement plutôt que celle de la personne que j’étais. J’en étais l’acteur, bien sûr, mais j’avais un projet, une idée, une ambition, qui étaient ceux d’ATD Quart Monde. Je crois que psychologiquement je n’aurais pas tenu le coup si je n’avais pas pu compter sur l’amitié qui m’était offerte chaque fois que je retournais au centre international de ce mouvement : je faisais partie de la famille, même si je n’avais aucun résultat positif à présenter.

C’est alors qu’une de mes voisines, habitant une maison invisible en arrière-cour, m’a abordé dans la rue : “ Och Arme, toi aussi tu es un sukelaer ”, ce qui pourrait se traduire : “ Mon Dieu ! toi aussi tu es un pauvre type... ” Elle m’a demandé d’attendre un peu pour qu’elle puisse me donner un bol de soupe aux légumes.

A travers elle, j’ai connu quelques personnes, dispersées dans le quartier et même au-delà. Cela a suscité la réprobation générale. Certains me mettaient en garde, d’autres me tournaient le dos. Plusieurs m’ont dit plus tard que je leur avais rendu un mauvais service en ne respectant pas la pédagogie mise en œuvre dans le quartier, une pédagogie de mise à l’écart...

La découverte d’une impasse.

C’est à la même période que j’ai eu l’occasion de déménager quelques maisons plus loin pour occuper une chambre (avec un loyer équivalant aujourd’hui à dix euros), sans eau ni électricité, comme les vingt-quatre autres appartements qui composaient l’impasse D’Hondt (impasse qui s’ouvrait sur la rue où j’avais mon logement précédent.). Aujourd’hui encore, c’est cette impasse qui nourrit mon imagination lorsque je pense à la présence.

Si les non-pauvres étaient frappés par mon habitat et ce qu’ils imaginaient comme étant mon engagement, les pauvres eux-mêmes y étaient beaucoup moins sensibles. Pour eux, les conditions de vie étaient ordinaires et l’engagement, à leurs yeux, n’a jamais représenté un intérêt, puisqu’il est toujours infime par rapport au prix qu’ils paient eux-mêmes pour se soutenir les uns les autres.

Si j’ai pu leur apporter quelque chose, ce sont les relations qu’ ATD Quart Monde m’avait permis d’avoir et continuait à rendre possibles. J’ai pu voyager avec l’un ou l’autre. Les liens que j’avais avec ce mouvement me permettaient de m’arrêter sur un des points de ce qu’ils me partageaient, pour le mettre en relation avec ce que j’avais déjà appris ou avec ce que j’étais en train d’apprendre par ailleurs. Et je pouvais m’émerveiller ou au contraire tenter de comprendre. Ce n’était pas seulement ce qu’ils me disaient que je pouvais relever, mais ce qu’ils faisaient ou la situation dans laquelle ils se trouvaient. Perdre son travail, par exemple, devenait une expérience à comprendre, à rejoindre, et j’avais eu l’occasion de faire quelques pas en ce sens. Je pouvais témoigner de ce que je pouvais déjà saisir un peu. La personne concernée pouvait m’aider à aller plus avant, si elle le voulait bien.

De nouveaux liens entre familles.

En fait, il s’agissait de pénétrer un réseau, plus que de rejoindre un quartier. Il s’agissait même de faire exister ce réseau, de le rendre visible et de le solidifier, tant aux yeux de ses membres que de l’extérieur. Il s’agissait de faire exister un peuple. Et de le faire dans l’honneur.

L’important n’était pas mon engagement, ni mes qualités personnelles ni ce que je faisais, c’étaient les liens que je pouvais nommer et bâtir entre des familles qui, pourtant, ne se connaissaient pas nécessairement mais qui avaient le désir profond de se connaître.

Toujours, j’ai tenté de faire le lien entre ce que je voyais et entendais d’une part, et ce que j’avais personnellement connu en France d’autre part, ou ce que d’autres “ amis ” pouvaient découvrir dans d’autres pays... L’essentiel pour moi n’a jamais été l’énergie ou la concentration que j’ai pu mettre dans les relations avec les personnes qui étaient autour de moi, mais les liens que je pouvais révéler avec d’autres personnes qui composaient le Quart Monde.

La conséquence ? Ces gens me disaient : “ Ecris ! Ce que je vais dire est important ”. La conséquence c’est aussi que certains ont dit un jour : “ Mais cela ne sert à rien qu’on le dise seulement à toi, il faut faire des réunions ”. Et nous avons organisé les premières réunions dans mon impasse... alors que les familles n’avaient aucune expérience positive de ce que pouvait être une réunion. C’étaient des réunions pour s’exercer à la parole, apprendre la participation. Mais c’étaient d’abord des rencontres, des fêtes de la rencontre : les gens pouvaient découvrir qu’ils n’étaient pas seuls, qu’il n’y avait plus de raison d’avoir honte. Ils n’étaient plus seuls à vivre ce qu’ils avaient vécu, mais surtout ils n’étaient plus seuls à penser ce qu’ils pensaient spontanément.

La conséquence aussi a été de dire après un certain temps : “ Nos réunions, c’est toujours entre nous... Il faudrait parler avec des gens plus hauts que nous, des policiers, des juges, des assistants sociaux... Ils devraient savoir ”. “  On devrait leur expliquer ”. “ Ils peuvent comprendre... ”

Et les gens “ plus hauts ” sont venus. Ils étaient heureux de pouvoir rencontrer ceux avec qui ils n’avaient jamais l’occasion de parler. Même le Roi des Belges est venu bien des années plus tard. Au même moment ATD Quart Monde nous a invités à participer à ses premières rencontres internationales. Les familles belges ont trouvé cela tout normal. Le fruit était mûr. Elles avaient conscience que ce qu’elles avaient vécu était une expérience particulière et pas seulement quelque chose de honteux. Elles avaient pu réaliser que leur expérience et leur sensibilité étaient attendues. Elles faisaient l’expérience que ce mouvement était bien le leur.

Leur existence n’est plus niée.

Pour certaines familles, les conditions matérielles n’ont guère changé. Mais toutes savent qu’elles ont donné naissance en Belgique au Quart Monde. Toutes savent qu’aujourd’hui, il n’est plus possible de faire semblant d’ignorer leur peuple, même si cela ne veut pas encore dire que celui-ci est écouté.

Ce qui a vraiment changé, définitivement, c’est qu’aujourd’hui il semble possible d’interroger ces personnes : elles ont un avis, elles ont une expérience, elles sont même parfois capables de parler collectivement. Surtout, elles sont les premières à pouvoir toujours conduire à plus pauvres qu’elles (même si elles sont conditionnées par la société à faire semblant de ne pas les connaître). Elles peuvent donc réellement aider toutes les institutions à devenir plus universelles.

Si je devais aujourd’hui vivre à nouveau une telle présence, ce ne serait plus pour faire exister des personnes et des familles vivant dans la pauvreté – leur existence n’est plus niée - je chercherais plutôt à prendre au sérieux leurs, et donc aussi mes, voisins. Ce sont eux et leurs communautés que j’aimerais prendre au sérieux, pour rejoindre leur cœur et pour découvrir qu’ils ne sont pas indifférents à la misère de leurs semblables et qu’ils seraient même heureux que quelque chose se fasse pour eux.

C’est probablement cela que les plus pauvres m’ont appris : que tout homme avait un cœur ! C’est probablement cela qu’ils me demandent de vérifier aujourd’hui. C’est déjà ce que me demandait mon Eglise, mais je ne l’avais pas entendue...

* Pour en savoir davantage, lire Les gueux sont des seigneurs, Georges de Kerkhove, éd. Quart Monde/Vie ouvrière, 1992.

André Modave

André Modave, prêtre belge, étudiait la sociologie lorsqu’il a rencontré ATD Quart Monde en 1967. Il passe alors trois ans en région parisienne pour découvrir celui-ci et ce que vivaient les plus pauvres. Puis il rejoint son pays natal pour y développer la section belge d’ATD Quart Monde dont il assumera la responsabilité jusqu’en 1984. Il travaille actuellement au centre international de ce Mouvement à Méry-sur-Oise, en habitant dans un quartier dit “ sensible ” de la région.

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