Dionisio

Gérard Lutte

Translated by Jean Tonglet

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Gérard Lutte, « Dionisio », Revue Quart Monde [Online], 195 | 2005/3, Online since 08 October 2019, connection on 21 October 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/357

Depuis plus de trois semaines, je suis au Guatemala1. Hier, on m’a appelé sur mon portable pour m’annoncer une terrible nouvelle : on venait de découvrir le corps sans vie de notre ami, compagnon et frère, Dionisio. On l’a trouvé dans une chambre obscure d’une maison abandonnée, tué à coups de couteaux. Il est mort seul. II avait vingt ans. La mort remontait à deux ou trois jours. On ne sait pas qui l’a tué mais vu le lieu où il a été retrouvé, les assassins sont sans doute des consommateurs de crack.

Dionisio était marié avec Jennifer, âgée de dix-sept ans, à qui il avait donné une fille voilà une année à peine. Jennifer était sortie de la rue depuis un peu plus d’un an et vivait dans une chambre. Elle avait commencé des études en vue d’obtenir le diplôme d’éducatrice populaire. Elue par ses compagnes, en août dernier, comme leur déléguée dans la coordination chargée de la formation des jeunes filles, elle accomplit sa mission avec un engagement très fort, servant avec délicatesse, compréhension et respect, ses compagnes et ses compagnons de la rue. Pour elle, les personnes passent avant les règlements.

On m’a demandé de lui annoncer la mort de son compagnon. Elle se trouvait à l’université. J’ai pu la retrouver. Mais entre-temps, un compagnon de rue lui avait communiqué la triste nouvelle. Vous imaginez le désespoir de Jennifer. Quand elle est arrivée, après avoir longtemps parlé avec elle, et avant de partir avec elle à la recherche de ses proches, nous avons réuni les jeunes que nous connaissons. Nous étions environ vingt-cinq. Ensemble nous avons pleuré et prié. Ses compagnons ont évoqué la figure de Dionisio, compagnon de la rue pendant de longues années, et pour beaucoup, exemple des efforts à accomplir pour construire une vie meilleure pour sa compagne et sa petite fille. Puis Jennifer a pris la parole, non pour parler de sa douleur, même si elle a rappelé à quel point elle aimait Dionisio, mais pour encourager les jeunes présents à poursuivre leurs efforts et à suivre l’exemple de Dionisio.

Jennifer a laissé son bébé chez sa grand-mère. La petite fille pleurait comme si elle avait deviné qu’elle avait perdu son père. Puis nous sommes passés à la maison où elle était allée retrouver le corps de Dionisio. Nous sommes partis à la recherche des sœurs du défunt parce qu’elles devaient prendre ensemble les décisions pour les funérailles. La famille a décidé qu’il devait être enterré dans son village natal, situé à trois heures de route de la capitale.

Les jeunes voulaient organiser une veillée dans notre maison, mais le permis leur a été refusé parce que la mort remontait déjà à quelques jours. Durant la nuit, le cortège funèbre a rejoint le village de Dioniso avec sa compagne et quelques amis. Le temps a manqué pour louer un bus et accompagner Dionisio dans son dernier voyage comme l’auraient souhaité les jeunes. Ceux-ci ont fait la preuve de la solidarité de la rue en disant à Jennifer qu’ils la soutiendront toujours parce qu’ils sont sa famille.

1 Extraits d’une lettre en italien (06/02/05) adressée au réseau Amistrada – réseau italo-guatémaltèque d’amitié avec les jeunes vivant dans les rues

1 Extraits d’une lettre en italien (06/02/05) adressée au réseau Amistrada – réseau italo-guatémaltèque d’amitié avec les jeunes vivant dans les rues

Gérard Lutte

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