Lorena et la rue

Gérard Lutte

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Gérard Lutte, « Lorena et la rue », Revue Quart Monde [Online], 209 | 2009/1, Online since 05 August 2009, connection on 30 November 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3125

Lorena est une jeune femme dynamique du Guatémala qui a quitté sa famille à l’âge de cinq ans. Rebelle, elle s’élève contre toutes les injustices et découvre la solidarité. Vingt ans après, elle travaille, élève seule son fils de six ans et milite au sein du « Movimiento de los jovenes de la calle (Mojoca) ». Dans ce cadre elle aide les jeunes femmes qui sont à la rue à élever leurs enfants.

Index de mots-clés

Enfance, Jeunesse, Petite enfance

Index géographique

Guatemala

En 1993, Gérard Lutte a réalisé une enquête et recueilli les récits de vie de cinquante-neuf filles et garçons des rues1. La plupart d'entre eux avaient quitté les institutions où ils avaient été placés. Ils ne supportaient plus d'être soumis aux règles des adultes, de ne pouvoir décider eux-mêmes de leur sort et, pour certains, d'être séparés de leur compagne ou de leurs enfants.

Le rêve de créer autre chose avec eux se développa lentement, en tissant des liens d'amitié avec ces filles et ces garçons, en écoutant leurs aspirations, en les aidant à réaliser leurs projets : études, travail, location d'une petite maison, etc.

Les enfants : qui sont-ils ?

Au Guatemala, une véritable guerre contre les pauvres, qui dure depuis des siècles, a poussé un million d'indigènes et de paysans métis à chercher refuge dans les villes, en particulier dans la capitale. Ils ont construit des dizaines de bidonvilles qui entourent la ville d'une ceinture de misère.

La misère provoquée plus récemment par l'économie néo-libérale a encore accentué l'exode rural et la construction de nouveaux bidonvilles. Pour échapper à ces lieux de violence et d'abrutissement, des centaines de filles et de garçons choisissent de vivre dans la rue.

Leur vie et leur dignité sont menacées. Leurs droits à l'alimentation, à la santé, à l'éducation et à la formation, au travail et à la participation politique sont violés.

Ce sont les filles qui vivent les pires conditions de violence et d'exploitation. Victimes de viols et de grossesses non désirées, de maladies sexuellement transmissibles et du sida, elles doivent élever leurs enfants dans des conditions extrêmement difficiles.

Donnons la parole à l'une d'entre elles : Lorena.

L'amour et la solidarité

« Je m’appelle Lorena, j’ai vingt-cinq ans et un petit garçon de six ans. Je suis sortie à l’âge de cinq ans de ma maison parce que mon beau-père me faisait subir des mauvais traitements et ma mère ne croyait pas ce que je lui disais et c’est dans les groupes des rues que j’ai trouvé l’amour, le respect, la solidarité que je n’avais pas dans ma famille. Mais mes camarades ne pouvaient pas combler le sentiment de solitude dont je souffrais parce qu’ils en souffraient eux aussi. Quand on est petit, on a besoin de l’amour des parents et puis les enfants dans la rue sont facilement trompés par des adultes qui ne veulent pas chercher leur bien mais cherchent seulement à profiter d’eux. J’ai marché avec beaucoup de groupes où j’ai eu différentes expériences et je me suis stabilisée avec un groupe où il y avait une soixantaine de petites filles, de garçons et d’adolescents. »

Un silence qui tue peu à peu ton cœur

« Un soir, un policier des forces spéciales est venu nous trouver et nous accuser d’avoir assassiné une femme et puis, sous la menace du revolver, il a obligé toutes les filles à se dévêtir sous prétexte qu’il devait contrôler si elles n’avaient pas de drogue, puis il a abusé d’elles. Cet événement fut traumatique pour moi parce que je n’avais jamais subi cette violence, surtout de la part d’un homme qui devait nous protéger parce qu’il était un policier.

Les filles et les garçons des rues gardent habituellement le silence quand leurs droits sont violés, parce qu’ils sont timides et parce qu’ils ont peur des représailles, d’être tués, de ne pas être crus. Mais à la fin ce silence tue peu à peu ton cœur qui est écrasé par tant de violences, tant de mauvais traitements, tant de silence. Et alors tu as envie d’en finir avec cette vie. »

Décider de notre vie

« Quand j’ai connu le Mouvement des jeunes des rues, au début, je pensais que c’était une institution comme toutes les autres. Mais un peu à la fois, j’ai vu que c’était très différent : dans le Mouvement, on ne te donne pas les choses pour rien, tout doit se conquérir par un effort personnel, ils veulent que l’on participe activement, on doit gagner avec nos efforts ce que l’on nous donne, ils nous disent que c’est nous-mêmes qui devons décider de notre vie, nous devons être protagonistes de nous-mêmes et du Mouvement, là nous pouvons exprimer ce que nous pensons. Dans le Mouvement, il n’y a pas de supérieurs, les éducateurs sont des amis.

Après quelques mois de participation, j’ai été choisie pour un échange avec une organisation du Pérou, j’avais dix-huit ans. Avant le voyage, j’ai fait une visite médicale et, à ma grande surprise, le médecin m’a dit que j’étais enceinte de cinq mois. En sortant de là, j’ai rencontré ma mère que je ne voyais plus depuis des années, je lui ai dit ce qui m’arrivait et elle m’a promis qu’elle aurait changé de vie, qu’elle se serait séparée de l’homme qui m’avait fait tant de mal, qu’elle aurait renoncé à la drogue et qu’elle m’aurait accueillie avec mon enfant dans la maison. J’étais contente parce que malgré les années de séparation, j’aimais ma maman et j’aurais pu ainsi récupérer mon enfance perdue, j’aurais été aidée pour élever mon fils. Je suis donc partie heureuse pour le Pérou. Je suis restée un mois et à mon retour, je n’ai pas trouvé ma mère à l’aéroport comme elle l’avait promis et mon frère m’a dit qu’elle était morte. »

Sauver mon enfant

« Tout s’écroulait pour moi parce que ma mère, c’était la seule personne que j’avais au monde. Même si elle n’avait pas accompagné mon enfance, je l’aimais, c’était elle qui m’avait donné la vie. Trois jours après, j’ai eu mon bébé, mais j’étais triste, je me sentais seule, je ne savais pas comment élever mon enfant, je ne savais pas comment lui donner ce qui est nécessaire pour vivre. Alors, j’ai pensé plusieurs fois à le confier à une autre personne. J’étais tellement désespérée que j’ai recommencé à prendre la drogue et puis quand mon enfant avait trois mois, il est tombé gravement malade. Alors, je suis entrée dans une grande crise parce que mon fils était tout ce qui me restait au monde, je ne voulais pas le perdre. Je me suis assise, je me suis mise à penser et le Mouvement m’est retourné à l’esprit. J’ai pensé que là on me disait que c’était moi qui devais prendre les décisions pour ma vie. J’ai donc été au Mouvement, je leur ai demandé une aide. Ils m’ont donné une aide psychologique - j’en avais bien besoin parce que je me sentais très mal – et aussi une aide morale et spirituelle. Ils m’ont aidée à louer une petite chambre, ils m’ont aussi donné et payé des médicaments pour soigner mon fils et après un mois, il a été guéri. C’est ainsi que je suis sortie de la rue, par amour pour mon enfant et par amour pour moi-même.»

Les « Quetzalitas »

« Je participe aussi à un groupe d’aide mutuelle, qui s’appelle les ‘Quetzalitas’2 qui est formé par des jeunes mères qui sont sorties de la rue. Nous nous réunissons deux  fois par mois le dimanche toute la journée. Notre priorité absolue, ce sont les enfants. Nous parlons de nos problèmes, nous organisons une formation sur les problèmes des femmes, sur l’oppression des hommes, sur la violence, sur le manque d’estime de soi, sur l’éducation de nos enfants. Nous ne voulons pas qu’ils aient la même vie que nous et souffrent des mêmes problèmes. Et puis, nous essayons aussi d’aider les mères et les enfants qui continuent à vivre dans la rue. Nous recevons également un appui économique (pas très grand) qui nous permet d’inscrire nos enfants à l’école maternelle ou à l’école primaire. Le groupe des ‘Quetzalitas’ est autogéré.

Le Mouvement, l’association des ‘Quetzalitas’ ont pu naître et grandir grâce à l’amitié, à l’aide économique de beaucoup d’amis en Europe et nous les remercions3. Ce n’est pas l’argent qui est le plus important pour nous, mais la communication, l’amour, le respect que nous recevons de la part de beaucoup de personnes qui ne nous connaissent même pas personnellement.

Moi je n’ai pas honte d’avoir été une fille des rues. Ma famille c’est toutes les filles et les garçons des rues. Je fais partie d’eux ! »

1 Les propos de Lorena ont été recueillis par Gérard Lutte. Cfr. « Les enfants de la rue du Guatemala, Princesses et rêveurs », Ed.L'Harmattan, 1997.
2 Le quetzal est un superbe oiseau multicolore qu'on trouve sur le drapeau et les timbres du Guatemala. Il est pour les jeunes le symbole d'un envol
3 Le Mojoca est appuyé par des réseaux d'amitié en Italie et en Belgique. Pour en savoir plus, voir le site www.amistrada.net (multilingue).
1 Les propos de Lorena ont été recueillis par Gérard Lutte. Cfr. « Les enfants de la rue du Guatemala, Princesses et rêveurs », Ed.L'Harmattan, 1997.
2 Le quetzal est un superbe oiseau multicolore qu'on trouve sur le drapeau et les timbres du Guatemala. Il est pour les jeunes le symbole d'un envol des jeunes vers la liberté, l'autonomie, la beauté.  Il a été choisi comme sigle du Réseau d'amitié avec les filles et les garçons des rues.
3 Le Mojoca est appuyé par des réseaux d'amitié en Italie et en Belgique. Pour en savoir plus, voir le site www.amistrada.net (multilingue).

Gérard Lutte

Professeur émérite de psychologie de l'adolescence à l'université La Sapienza à Rome, Gérard Lutte a été animateur à La Magliana, quartier populaire de Rome. Aujourd'hui, à 80 ans, il réside à Guatemala et vit au quotidien l'aventure du Mojoca dont il est l'initiateur.

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