Dossier

Un travail pour s’en sortir

Claude Darreye
  • publié en février 1992
Résumé
  • Français

Des jeunes parmi les plus défavorisés de Reims (France) travaillent dans une entreprise d’insertion. Que représente ce travail dans leur vie ?

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Index chronologique

1992/2
Texte intégral

« On m’a dit que tu embauchais…on m’a dit que tu avais une place. »

« Vous ne pourriez pas prendre mon gamin (19 ans) ? … Il ne fait que des bêtises. »

« Il ne sait pas lire ; il n’arrivera pas à apprendre ; il était dans la classe des ânes… chez nous on n’a pas de tête…ça ne rentre pas. »

« C’est pourri ! (sous-entendu : j’y arriverai pas, je ne pourrai pas rester.) »

« Est-ce que vous pourriez faire une attestation de travail pour mon fils ? Il va en prendre pour six mois ou deux ans ; s’il a du travail, il pourra avoir une conditionnelle ou une semi-liberté ; sa femme (17 ans) est toute seule avec les petits… »

« L’assistante sociale m’a dit que vous pouvez faire une attestation de travail pour André… »

« J’ai un gars, il a 21 ans : il en a encore repris pour 200 heures ; il n’a jamais travaillé ; il ne sait pas lire…est-ce que je peux vous l’envoyer pour un TIG (travail d’intérêt général)… ? » (coup de téléphone d’un éducateur du Comité de Probation)

Trouver un travail pour s’en sortir

Jour après jour, c’est toujours le même refrain, la même demande. Pierre, Hervé et les autres viennent nous voir pour demander du « travail », pour être « embauché »… ou pour nous dire qu’ils ont fait toutes les boîtes d’intérim sans rien trouver car on ne veut pas d’eux ou on n’en veut plus. Le travail, c’est leur « préoccupation » de tous les jours, même si certains adoptent, à l’occasion, une attitude, plus ou moins « détachée » ou n’osent pas en parler.

« Il faut leur donner du travail pour qu’ils s'en sortent, répond Jean, 21 ans, à une enquête à propos de la délinquance, sinon ils recommencent ; c’est obligé. »

Et il sait de quoi il parle ; il a fréquenté souvent le commissariat et la maison d’arrêt.

« Il faut leur donner une formation à partir du travail. »

Jean a appris à travailler et s’est formé en travaillant dans l’entreprise d’insertion. Trois ans plus tôt, il n’aurait pas fait ce bref commentaire.

La remarque du chef d’atelier de l’entreprise va à peu près dans le même sens : « Dès qu’ils nous quittent, ils sont repris en charge par les flics et « ça » recommence… Quel gâchis ! » Les jeunes en effet ne peuvent pas rester, suite à l’incohérence des mesures d’insertion. Il faudra tout recommencer quelques mois plus tard.

Le travail leur permet de sortir de situations délicates et difficiles ; situations difficiles pour les gars eux-mêmes, situations pénibles pour la femme et les enfants.

A peine sorti de prison, Robert vient nous voir avec ses quatre enfants ; il ne parle pas de sa sortie de prison. Il demande des nouvelles de l’entreprise et des gars…. Sa visite voulait nous dire que l’attestation de travail lui avait permis non seulement de sortir, mais qu’elle lui avait surtout permis de retrouver ses enfants et qu’il avait pu aller les attendre à la sortie de l’école.

S’en sortir ? C’est également le sens de la démarche de Jean-Luc qui est venu nous voir un jour d’octobre pour nous demander de faire un stage.

Nous lui proposons de venir huit jours et de faire un essai. Expérience faite, il nous dit qu’il est d’accord pour rester. Trois jours après, il s’en va en disant : « J’ai des ennuis, je ne gagne pas assez, je vais chercher du travail ailleurs… » Jean-Luc est revenu quelque temps après : « J’ai bien réfléchi… Je ne trouve pas de travail…on demande de l’expérience et il faut une formation…Est-ce que tu peux me reprendre ? »

Le travail ? C’est aussi le souci de Patrick qui vient de terminer un stage d’alphabétisation et qui demande un « certificat de travail » pour le chômage. Sa logique est simple : je viens de faire un stage, j’ai travaillé comme les autres, j’ai besoin de recevoir les indemnités de chômage.

Ces quelques exemples soulignent l’importance du « travail » aux yeux de ces jeunes qui n’ont jamais eu l’occasion de « voir » un vrai métier, encore moins d’en avoir la formation.

Ce qu’ils ont vu, c’est le travail de leurs parents et, comme eux, ils ont fait de la ferraille, de la récupération.. Plus que quiconque, ils en connaissent la valeur qui permet de vivre en toute dignité et de nourrir, d’élever la famille, de soigner les enfants.

Par-dessus tout, leur désir quand on sait les entendre, est un vrai travail avec des professionnels. Il leur permettra de découvrir, à brève échéance, la nécessité de se perfectionner et…d’apprendre.

« Je voudrais savoir gérer un stock de bois » dira Paul après avoir travaillé plus d’un an dans l’atelier de menuiserie.

« Je voudrais apprendre à programmer la machine à commande numérique », demandera Sébastien qui y a travaillé pendant des mois, sans trop se poser de questions.

Trouver un lieu de travail qui crée les conditions de l’apprentissage

L’entreprise d’insertion ? Les premiers jeunes accueillis n’y croyaient pas. Ils ne comprenaient pas que cela pouvait être une chance pour eux : « C’est pas la peine, j’y arriverai pas. » « C’est pas la peine, tu n’y arriveras pas » lui murmuraient les copains. « C’est pourri ! »

Ils se l’imaginaient comme une sorte d’école, celle qu’ils avaient connue et qui ne leur avait pas réussi. Tout cela les rebutait. Inconsciemment, ils ne voulaient pas revivre ces années d’échec et d’exclusion qui les avaient profondément marqués.

Il a fallu des semaines, des mois pour arriver à motiver les premiers jeunes qui, pourtant, avaient accepté le projet de l’entreprise d’insertion et de formation. Jour après jour, il a fallu construire le projet avec eux, leur répéter qu’ils pouvaient y arriver, aller les réveiller le matin, les habituer à un horaire, à un travail, à des responsabilités, à des mécanismes d’apprentissage et, à l’occasion d’une absence, découvrir que l’un d’eux était « en garde à vue. »

Tout militait en leur défaveur : environnement, vieilles habitudes de vie sans contrainte, copains qui les démobilisaient en disant : « Tu n’as jamais rien fait… » et tout ce passé « négatif » leur collait à la peau.

Bruno, 24 ans, embauché dans une entreprise de la région depuis trois ans, se rappelle : « J’ai appris à travailler avec des professionnels ; pendant le travail, on apprenait à écrire et à calculer… Chaque fois qu’on avait un doute, on demandait des renseignements ; « ils » ne faisaient pas le travail à notre place. »

Connaître les jeunes pour leur permettre d’apprendre

« Pour enseigner l’anglais à Pierre, il faut d’abord connaître Pierre. »

« On ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible aux yeux. » « Apprivoise-moi ! » (Saint Exupéry, le Petit prince.)

Dans un processus de formation, de travail et d’apprentissage – et en particulier avec des jeunes et des familles en grande pauvreté – il est indispensable que les différents partenaires et acteurs se connaissent pour trouver ensemble les méthodes et les moyens permettant l’accès à un vrai travail et à une véritable formation.

Bien que les critères sociaux et économiques définissent une certaine forme de pauvreté, ils ne cernent pas la misère que l'on rencontre en fréquentant ces jeunes et leurs familles, celle qui résulte d’un cumul de handicaps : santé, logement, illettrisme, inaction, violence, dislocation familiale… celle qui atteint l’homme dans son être, dans sa fierté.

Pour certaines familles, l’alimentation se réduit à peu de choses, le logement est dégradé et insalubre, l’hôpital (et en particulier le service des urgences) est une nécessité, l’école un lieu « étranger » et la prison, un lieu de passage quasi obligé…

Les jeunes souffrent de ces situations ; ils se sentent coupables et deviennent agressifs ou se replient sur eux-mêmes… et pourtant comme tous les autres, ils aspirent à une place, à un mieux-être ; ils voudraient pouvoir faire des projets, disposer d’un minimum, se former, être reconnus et respectés.

Mais que leur offre-t-on ?

Beaucoup d’indifférence et de mépris. Indifférence du politique, indifférence de l’administration, ignorance de la part de tous les autres.

Qui va se préoccuper de savoir ce dont ils ont besoin ? Après tout, ils ne dérangent pas trop. Ce ne sont pas eux qui vont descendre dans la rue pour manifester ou faire la grève de la faim. Pourquoi s’occuper d’eux ? Ce sont des gens à problèmes ; il leur manque toujours quelque chose : pas de carte d’identité, pas de carte de sécurité sociale… ils perdent tous leurs papiers… A quoi bon ?

Il faut qu’employeurs et formateurs permettent à ces jeunes, malades d’échecs et d’assistance, de se refaire une santé pour qu’ils puissent doucement prendre leur vie en main. Il faut que ces jeunes comprennent, parce qu’on a su décoder leur langage, parce qu’on les connaît, qu’on ne va plus, cette fois, faire pour eux, mais avec eux.

« Tu es bon à quelque chose, tu es utile à quelqu’un ! … »

Respectés et pris au sérieux, ils pourront découvrir la matière première dans toute sa noblesse, découvrir l’outil, le bel ouvrage et le produit fini qui sort de leurs mains ; ils pourront découvrir finalement que ce « produit fini » est le fruit d’un savoir-faire qui s’acquiert grâce à un apprentissage et à une formation exigeante et adaptée.

Pour citer cet article Claude Darreye, « Un travail pour s’en sortir », Revue Quart Monde, Année 1992, Jeunes rencontreraient monde pour un avenir commun, Dossier, mis à jour le : 29/10/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/3627.
Auteur

Claude Darreye

Claude Darreye, 55 ans, frère des Ecoles chrétiennes, a fait une licence de langues. En 1979, il travaille à Reims avec des jeunes du Mouvement ATD Quart Monde. Depuis 1985, est formateur à Avenir Jeunes Reims (entreprise d’insertion par l’économique)

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